Pendant longtemps, le cordon sanitaire allemand avait une fonction simple : empêcher l’Alternative für Deutschland d’accéder au pouvoir sans modifier profondément le fonctionnement du reste du système politique. Le scrutin de Saxe-Anhalt pourrait marquer le moment où cette logique change de nature.

Selon les projections publiées après la fermeture des bureaux de vote le 6 septembre 2026, l’AfD recueillerait environ 44,5 % des suffrages, très loin devant la CDU, créditée d’environ 18,5 %. Le résultat reste provisoire et la composition définitive du Landtag dépendra du dépouillement complet, des mandats directs et du franchissement du seuil de 5 % par les différentes formations. Mais l’ordre de grandeur suffit déjà à poser une question qui dépasse largement cette élection.

Que devient un système parlementaire lorsqu’un parti considéré comme non-coalisable rassemble près de la moitié des électeurs ?

La question n’est pas de savoir si l’AfD doit être associée au pouvoir. Les partis qui refusent de gouverner avec elle ont leurs raisons politiques, historiques et institutionnelles. Elle est de comprendre ce que cette exclusion produit lorsque le parti concerné cesse d’occuper les marges du système.

Car un cordon sanitaire n’a pas le même effet à 10 %, à 20 % ou à 45 % des voix.

À mesure que le parti exclu grandit, ce ne sont plus seulement ses possibilités de coalition qui se réduisent. Ce sont celles de tous les autres.

C’est peut-être ce que la Saxe-Anhalt vient de révéler.

De la barrière au système

La Brandmauer — littéralement le mur coupe-feu — repose sur un principe relativement simple. Les principaux partis allemands refusent toute coopération gouvernementale avec l’AfD, notamment en raison de ses positions sur l’immigration, l’identité nationale et les institutions, ainsi que de la radicalisation observée dans certaines de ses composantes.

Tant que l’AfD reste minoritaire, cette stratégie produit un coût institutionnel limité.

Un parti disposant de 10 ou 15 % des sièges peut être isolé sans bouleverser fondamentalement la formation des majorités. Les autres partis disposent encore de suffisamment de combinaisons pour alterner, négocier des coalitions et maintenir des différences politiques relativement lisibles.

Lorsque le parti exclu atteint 25 ou 30 %, l’arithmétique commence à se tendre. Certaines coalitions deviennent impossibles. Des adversaires traditionnels doivent parfois gouverner ensemble.

À plus de 40 %, le phénomène change encore de dimension.

Le parti exclu peut ne toujours pas gouverner, mais il commence à déterminer indirectement presque toutes les coalitions possibles.

Il devient alors ce que l’on pourrait appeler le centre de gravité négatif du système : une force autour de laquelle le pouvoir s’organise précisément parce qu’il doit être construit sans elle.

La distinction est essentielle.

L’AfD n’a pas besoin d’entrer au gouvernement pour transformer le système politique allemand. Il lui suffit de devenir suffisamment grande pour que sa présence modifie les conditions nécessaires à la formation de tous les gouvernements qui l’excluent.

Le cordon sanitaire cesse alors d’être seulement une frontière. Il devient une architecture.

Le laboratoire de Saxe-Anhalt

Le renversement électoral observé en Saxe-Anhalt donne à cette question une dimension particulièrement nette.

En 2021, la CDU avait remporté 37,1 % des suffrages, contre 20,8 % pour l’AfD. Cinq ans plus tard, selon les premières projections, l’AfD ferait plus que doubler son score tandis que la CDU perdrait environ la moitié du sien.

Ce n’est pas la première fois que l’AfD arrive en tête d’une élection régionale. Elle l’avait déjà fait en Thuringe en 2024. Mais l’ampleur du résultat projeté en Saxe-Anhalt crée une situation différente.

À environ 44,5 %, l’AfD ne serait plus simplement le premier parti d’un système fragmenté. Elle approcherait à elle seule le poids électoral de l’ensemble des forces chargées de construire une majorité contre elle.

Si elle obtenait finalement une majorité absolue des sièges, la question institutionnelle changerait radicalement. Si elle restait en dessous, comme l’indiquent les premières projections, commencerait au contraire une expérience politique beaucoup plus intéressante.

Les autres partis devraient chercher une majorité sans le parti arrivé très largement en tête.

Une telle coalition serait parfaitement conforme aux règles d’une démocratie parlementaire. Un scrutin parlementaire ne désigne pas nécessairement le gouvernement au bénéfice du premier parti : il élit une assemblée, au sein de laquelle doit ensuite émerger une majorité.

Mais la légalité institutionnelle n’épuise pas la question politique.

Plus la force exclue est importante, plus la coalition nécessaire pour la contourner risque de réunir des partis éloignés les uns des autres. Et plus cette coalition devient large, plus elle peut brouiller les frontières qui permettaient auparavant aux électeurs de distinguer clairement gouvernement et opposition.

C’est là que le mécanisme peut commencer à s’autoalimenter.

Le paradoxe du cordon sanitaire

La Brandmauer est conçue pour empêcher la normalisation politique de l’AfD. Mais son maintien face à une AfD devenue dominante dans certaines régions peut involontairement renforcer l’un des récits sur lesquels le parti construit sa progression.

Celui d’un système politique fermé.

Imaginons un Land dans lequel un parti obtient plus de 40 % des voix mais demeure sans partenaire de coalition. Les autres formations, qui se sont affrontées pendant la campagne et défendent parfois des programmes profondément différents, doivent alors trouver un compromis afin de constituer une majorité.

Institutionnellement, rien n’est anormal.

Politiquement, l’image peut être redoutable.

L’AfD peut se présenter comme la seule véritable opposition face à un ensemble de partis qui, malgré leurs différences affichées, finissent par gouverner ensemble lorsqu’il s’agit de l’empêcher d’accéder au pouvoir.

Le cordon sanitaire produit alors un paradoxe : plus il réussit institutionnellement, plus il peut devenir utile électoralement au parti qu’il cherche à contenir.

La mécanique potentielle est circulaire.

La progression de l’AfD réduit le nombre de coalitions possibles sans elle. Cette réduction oblige les partis traditionnels à construire des alliances plus larges. Ces alliances rendent leurs différences moins visibles. L’AfD peut alors présenter le reste du système comme un bloc homogène défendant son accès au pouvoir. Ce discours renforce son statut de force antisystème. Une nouvelle progression électorale rend ensuite les coalitions sans elle encore plus difficiles.

Rien ne garantit que cette boucle se poursuive. Les électeurs peuvent changer de préférence, l’AfD peut rencontrer ses propres limites, les autres partis peuvent se renouveler et l’exercice du pouvoir local ou national peut modifier les rapports de force.

Mais la Saxe-Anhalt montre que le mécanisme n’est plus théorique.

Le piège de la CDU

Aucun parti n’est davantage exposé à cette transformation que la CDU.

Pendant des décennies, les chrétiens-démocrates ont occupé une position centrale dans le système partisan allemand. Leur capacité à gouverner avec différentes formations leur permettait de constituer des majorités à droite comme au centre et de capter une large partie de l’électorat conservateur.

L’AfD attaque précisément cette architecture.

En Saxe-Anhalt, le basculement est spectaculaire. La CDU, qui dirige le Land depuis 2002, passerait selon les premières projections de 37,1 % à moins de 20 %, tandis que l’AfD suivrait le chemin inverse.

Le problème pour Friedrich Merz dépasse donc une mauvaise soirée électorale.

La stratégie de la CDU repose en partie sur l’idée qu’un positionnement plus ferme sur l’immigration, la sécurité ou certaines questions identitaires peut reconquérir des électeurs partis vers l’AfD tout en maintenant une interdiction absolue de coalition avec elle.

La Saxe-Anhalt révèle la difficulté de cette équation.

Reprendre certains thèmes de l’AfD peut contribuer à les installer au centre du débat sans nécessairement ramener ses électeurs vers la CDU. Refuser de les reprendre peut au contraire laisser à l’AfD le monopole politique de préoccupations devenues importantes pour une partie de l’électorat.

Mais une troisième difficulté apparaît désormais.

Plus la CDU refuse de gouverner avec l’AfD et plus l’AfD progresse, plus la CDU peut être contrainte de gouverner avec des partis situés à sa gauche pour maintenir le cordon sanitaire.

Elle risque alors d’être tirée simultanément dans deux directions : vers la droite pour concurrencer électoralement l’AfD, et vers le centre ou la gauche pour construire institutionnellement des majorités sans elle.

Cette contradiction pourrait devenir l’un des problèmes centraux de la droite allemande.

Le problème dépasse l’AfD

Il serait pourtant réducteur d’en faire uniquement une histoire allemande ou une histoire de droite radicale.

Le mécanisme concerne potentiellement toute démocratie parlementaire confrontée à l’émergence d’une force considérée comme politiquement incompatible avec les autres partis.

Un cordon sanitaire fonctionne tant que les formations situées à l’intérieur du périmètre disposent ensemble de suffisamment d’espace électoral pour organiser une compétition normale.

Elles peuvent se succéder au pouvoir, former des coalitions différentes et rester adversaires tout en maintenant le parti exclu à distance.

Mais lorsque ce dernier devient suffisamment puissant, la structure se renverse.

Les partis du cordon ne sont plus seulement unis par ce qu’ils acceptent. Ils le deviennent progressivement par ce qu’ils refusent.

Le risque est alors que la compétition politique ne s’organise plus principalement autour de programmes concurrents, mais autour d’une question préalable : avec ou sans le parti exclu.

À ce stade, celui-ci a déjà remporté une victoire structurelle.

Non parce qu’il gouverne, mais parce qu’il détermine l’axe autour duquel tous les autres doivent se positionner.

Le seuil invisible

Il n’existe évidemment aucun pourcentage précis à partir duquel un cordon sanitaire cesse de fonctionner.

Les systèmes électoraux, le nombre de partis, les seuils de représentation, les mandats directs et les cultures de coalition diffèrent trop pour établir une règle universelle.

Mais il existe probablement un seuil politique.

Le moment où le coût de l’exclusion commence à transformer davantage ceux qui excluent que celui qui est exclu.

La Saxe-Anhalt pourrait être en train de s’en approcher.

Si l’AfD reste hors du gouvernement malgré un résultat proche de 45 %, la Brandmauer aura rempli sa fonction immédiate : empêcher le parti d’accéder au pouvoir exécutif.

Mais cette réussite ne répondra pas au problème qui l’a rendue nécessaire.

Elle ne fera pas disparaître les électeurs de l’AfD. Elle ne reconstruira pas la CDU. Elle ne résoudra pas les fractures politiques entre l’Est et l’Ouest. Elle ne supprimera pas les préoccupations liées à l’immigration, à l’énergie, à l’identité, à la Russie ou à la défiance envers les institutions qui alimentent une partie de ce vote.

Elle déplacera simplement le problème du terrain électoral vers celui de la formation des gouvernements.

Et plus l’AfD progressera, plus ce déplacement deviendra difficile.

La question fondamentale n’est donc plus seulement de savoir si l’Allemagne peut continuer à gouverner sans l’AfD.

Elle est de savoir combien de temps son système partisan peut continuer à se réorganiser autour de cette exclusion sans être lui-même transformé par elle.

Pendant longtemps, la Brandmauer définissait les limites du système politique allemand.

En Saxe-Anhalt, elle pourrait commencer à en définir la structure.

Sources principales

Reuters, 6 septembre 2026 — projections du scrutin régional de Saxe-Anhalt, résultats comparés et réactions politiques.

Associated Press, 6 septembre 2026 — estimations ARD et ZDF et contexte politique du scrutin.

ARD / Tagesschau, 6 septembre 2026 — projections électorales et comparaison avec le scrutin régional de 2021.

Landeswahlleiterin Sachsen-Anhalt — résultats et informations officielles relatifs à l’élection régionale du 6 septembre 2026.

Statistisches Landesamt Sachsen-Anhalt — résultats officiels des précédentes élections régionales et données électorales historiques.

Les chiffres relatifs au scrutin de 2026 mentionnés dans cet article reposent sur les projections disponibles après la fermeture des bureaux de vote. La répartition des sièges et les scénarios de coalition devront être actualisés après publication du résultat officiel provisoire.