En France, les prix à la pompe retrouvent des niveaux exceptionnellement élevés alors que le pétrole brut reste en dessous de ses sommets de l’année. Derrière ce décalage se trouve une réalité moins visible que le cours du baril : entre le producteur de pétrole et l’automobiliste, la valeur se répartit entre raffinage, transport, distribution et fiscalité. La crise actuelle ne renchérit pas ces maillons de la même manière — et ne profite donc pas aux mêmes acteurs.
Le panneau d’une station-service donne un chiffre. Il ne dit presque rien de sa formation.
Début septembre 2026, le diesel approchait 2,30 euros le litre en moyenne en France, tandis que le SP95-E10 dépassait 2,10 euros. Le Brent avait certes retrouvé le seuil des 100 dollars le baril le 9 septembre, mais restait sensiblement sous les niveaux supérieurs à 120 dollars observés au printemps.
C’est précisément ce décalage qui rend la hausse actuelle intéressante.
Si le pétrole brut n’a pas retrouvé son sommet mais que certains carburants s’en approchent ou le dépassent, une partie de l’explication doit être recherchée ailleurs dans la chaîne.
LE BARIL N’EST QUE LE DÉBUT
Le prix payé par l’automobiliste résulte de plusieurs couches économiques.
Il faut acheter le pétrole brut, le transporter, le transformer dans une raffinerie, acheminer et stocker les produits obtenus, puis les distribuer. À cela s’ajoute en France une fiscalité particulièrement importante : selon le ministère de l’Économie, les taxes représentent approximativement 60 % du prix de l’essence et du gazole à la pompe.
Cette fiscalité comprend notamment l’accise sur les produits énergétiques — héritière de la TICPE — ainsi qu’une TVA de 20 %. Cette dernière s’applique sur le prix hors taxes augmenté des accises.
Cela produit un mécanisme souvent mal compris. Lorsque le prix hors taxes du carburant augmente, la TVA collectée sur chaque litre augmente également. L’accise, elle, dépend principalement des volumes et non du cours du pétrole.
L’État peut donc percevoir davantage de TVA lorsque les prix montent, sans que cela signifie nécessairement que ses recettes totales tirées des carburants progressent durablement. Si les automobilistes réduisent suffisamment leur consommation, les recettes liées aux volumes peuvent au contraire diminuer.
Le phénomène s’est déjà manifesté en 2026. Le ministère français des Finances estimait qu’en mars les recettes liées aux carburants avaient augmenté d’environ 270 millions d’euros par rapport à mars 2025, dont 120 millions de TVA. Mais la consommation avait chuté de 22 % sur les dix derniers jours du mois, inversant progressivement l’effet budgétaire.
L’État bénéficie donc partiellement et temporairement de la hausse des prix. Il n’en est pas nécessairement le principal bénéficiaire.
Pour le trouver, il faut remonter légèrement la chaîne.
LE RAFFINAGE EST DEVENU LE POINT DE TENSION
Un baril de pétrole brut n’est pas un litre de diesel.
Cette évidence industrielle est devenue l’une des clés du marché énergétique de 2026.
Les capacités de raffinage disponibles ont été contraintes par les perturbations provoquées par la guerre au Moyen-Orient, tandis que les flux internationaux de produits pétroliers ont été réorganisés. Les infrastructures russes ont également subi les conséquences des frappes ukrainiennes, ajoutant une contrainte supplémentaire sur certains approvisionnements.
Dans le même temps, les difficultés de navigation et de transport autour des grandes routes énergétiques du Moyen-Orient ont accru la valeur des produits immédiatement disponibles dans les marchés consommateurs.
Le résultat apparaît dans les marges de raffinage.
Début septembre, la prime du diesel européen par rapport au Brent approchait 79 dollars par baril, un niveau record. Pour l’essence européenne Eurobob E5, elle dépassait 62 dollars, proche du record enregistré en 2022.
Ces chiffres ne constituent pas les bénéfices nets des raffineries. Une marge de raffinage de marché doit encore absorber les coûts énergétiques, les différences de qualité des bruts, la maintenance, les rendements industriels et la logistique.
Mais ils indiquent clairement où se trouve aujourd’hui une partie de la rareté.
Le marché mondial ne manque pas seulement de pétrole. Il manque, à certains endroits et pour certains produits, de capacités permettant de transformer rapidement ce pétrole en carburants utilisables.
Lorsqu’une infrastructure devient le goulot d’étranglement d’un système, sa valeur économique augmente.
C’est exactement ce qui arrive au raffinage.
LES RAFFINEURS NE SONT PAS LES DISTRIBUTEURS
La distinction est importante, car la station-service constitue la partie la plus visible de la chaîne et donc la première soupçonnée lorsque les prix augmentent.
Pourtant, hausse du prix à la pompe et hausse de la marge du distributeur ne sont pas synonymes.
Au printemps, après l’envolée initiale provoquée par la crise énergétique, le gouvernement français avait précisément demandé aux distributeurs de ramener leurs marges brutes à leurs niveaux d’avant-crise. Le ministère de l’Économie indiquait en mai que celles-ci étaient revenues à la normale après une hausse brutale au début du choc.
Une station peut donc vendre beaucoup plus cher sans gagner proportionnellement davantage sur chaque litre.
Son prix d’achat a simplement augmenté.
C’est l’une des raisons pour lesquelles la question « qui profite de la hausse ? » possède une réponse plus complexe que ne le suggère l’affichage du prix final.
Certains producteurs de pétrole bénéficient naturellement d’un baril plus cher. Certaines raffineries bénéficiant de capacités disponibles peuvent profiter de marges exceptionnellement favorables. Les négociants et opérateurs capables d’arbitrer entre marchés peuvent également tirer parti des écarts géographiques de prix.
Mais le distributeur final n’est pas nécessairement celui qui capture l’essentiel de cette valeur supplémentaire.
Et l’État lui-même occupe une position ambiguë : la TVA augmente mécaniquement avec le prix, mais la baisse de la consommation et les dispositifs d’aide peuvent absorber une partie de ce supplément de recettes.
UNE CRISE DE CAPACITÉ PLUS QUE DE RESSOURCE
La situation de 2026 révèle ainsi quelque chose de plus profond que la seule hausse du prix des carburants.
Pendant plusieurs décennies, le risque énergétique était principalement pensé en termes de ressources : combien de pétrole reste disponible, quels pays le produisent et à quel prix peuvent-ils le vendre ?
La question devient progressivement plus large.
Il faut également savoir où se trouvent les raffineries, quelles qualités de pétrole elles peuvent traiter, quels carburants elles produisent, quelles routes maritimes permettent de les acheminer et quelles infrastructures peuvent remplacer celles qui deviennent indisponibles.
L’Europe est particulièrement sensible à cette évolution.
La fermeture progressive de capacités de raffinage sur le continent et sa dépendance à certains produits raffinés importés ont créé une vulnérabilité différente de la dépendance classique au pétrole brut. Un marché peut disposer de suffisamment de brut à l’échelle mondiale tout en souffrant d’une pénurie locale de diesel.
Dans ce cas, augmenter la production pétrolière ne résout pas immédiatement le problème.
Il faut aussi disposer des installations capables de transformer cette production.
C’est pourquoi deux prix peuvent aujourd’hui raconter deux histoires différentes : celui du Brent décrit l’équilibre mondial du pétrole brut ; celui affiché à la station-service intègre l’état de toute la chaîne industrielle située entre le baril et le réservoir.
LE PRIX COMME CARTE DE LA RARETÉ
La hausse actuelle permet finalement de répondre plus précisément à la question de savoir qui en profite.
Les producteurs bénéficient d’un pétrole plus cher. Les raffineries opérationnelles peuvent bénéficier de marges élevées lorsque leurs capacités deviennent rares. Certains acteurs du transport et du négoce peuvent exploiter la fragmentation des marchés. L’État prélève davantage de TVA sur chaque litre plus cher, mais doit composer avec une consommation plus faible et financer des mécanismes de soutien. Quant aux distributeurs, leur prix de vente peut fortement augmenter sans que leur marge suive la même trajectoire.
Il n’existe donc pas un bénéficiaire unique.
Il existe une chaîne de valeur dont les rapports de force changent avec la nature de la pénurie.
Et c’est probablement l’enseignement le plus important de la crise actuelle.
Lorsque le pétrole manque, le pouvoir économique appartient à celui qui possède le baril. Lorsque le pétrole existe mais que sa transformation ou son transport devient difficile, il se déplace vers celui qui possède la raffinerie, le terminal, le navire ou la route encore disponible.
Le prix à la pompe n’est alors plus seulement le thermomètre du pétrole.
Il devient la carte des infrastructures devenues rares.
Sources principales
Ministère de l’Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle et énergétique — données et documentation sur la composition et la fiscalité des prix des carburants ; communiqué du 6 mai 2026 sur les marges de distribution ; données relatives aux effets de la crise énergétique sur les finances publiques.
TF1 Info — « Pourquoi les prix des carburants atteignent-ils des sommets alors que le cours du baril n’est pas à son plus haut ? », 10 septembre 2026 ; reportages consacrés à l’évolution des prix à la pompe en France.
Euronews Business — données sur les prix européens des produits raffinés et les marges de raffinage, septembre 2026.
Bureau de recherche Atlas Limits
Bureau éditorial et analytique d’Atlas Limits.


