À intervalles réguliers, le Maroc entre en campagne. Les partis réapparaissent dans l’espace public, les candidats investissent les circonscriptions, les programmes sont présentés, les alliances se recomposent et le pays retrouve le vocabulaire familier des démocraties représentatives : majorité, opposition, alternance, participation, responsabilité politique. Le 23 septembre 2026, les électeurs marocains seront ainsi appelés à renouveler les 395 membres de la Chambre des représentants. Vingt-sept partis sont annoncés dans la compétition et la campagne officielle se déroulera du 10 au 22 septembre. La mécanique électorale est là, précisément organisée, juridiquement encadrée et désormais parfaitement installée dans le paysage institutionnel marocain.

Mais derrière cette mécanique demeure une question plus difficile : que choisit réellement un électeur marocain lorsqu’il glisse son bulletin dans l’urne ?

C’est cette interrogation, davantage que celle de la régularité matérielle du scrutin, qui donne aux élections marocaines leur caractère singulier. Le problème n’est pas nécessairement que les élections seraient fictives. Elles produisent des gagnants et des perdants, modifient les rapports de force parlementaires, sanctionnent parfois brutalement les formations au pouvoir et déterminent la composition de la majorité gouvernementale. L’effondrement du Parti de la justice et du développement en 2021 en a fourni une démonstration spectaculaire : après avoir remporté 125 sièges en 2016, le PJD n’en conserva que 13 cinq ans plus tard, tandis que le Rassemblement national des indépendants en obtenait 102, le Parti authenticité et modernité 87 et l’Istiqlal 81. La participation atteignit alors environ 50 %. Les urnes ont donc des conséquences.

La question est ailleurs. Elle porte sur l’étendue du pouvoir réellement soumis au vote, sur la capacité des partis à incarner des choix politiques clairement différenciés et, finalement, sur la relation entre légitimité électorale et exercice effectif du pouvoir.

Une démocratie dont tout le pouvoir n’est pas électoral

Pour comprendre les élections marocaines, il faut commencer par abandonner une comparaison trop mécanique avec les démocraties parlementaires européennes. Le Maroc possède ses propres institutions, son histoire politique et une architecture constitutionnelle dans laquelle plusieurs légitimités coexistent.

Le gouvernement gouverne. Le Parlement légifère, contrôle l’action gouvernementale et vote les lois de finances. Les élections déterminent donc une partie réelle du pouvoir politique. Mais elles ne déterminent pas l’ensemble de l’architecture du pouvoir.

Au sommet se trouve la monarchie, dont la légitimité ne procède pas des élections législatives. La Constitution de 2011 a renforcé le rôle du chef du gouvernement et consacré un certain nombre de mécanismes parlementaires, tout en maintenant au Roi des compétences centrales dans l’architecture institutionnelle. Le souverain nomme le chef du gouvernement au sein du parti arrivé en tête des élections à la Chambre des représentants. Il préside le Conseil des ministres, est chef suprême des Forces armées royales et intervient dans plusieurs nominations stratégiques prévues par la Constitution.

Cette coexistence est fondamentale. Lors d'une élection législative marocaine, l’électeur ne choisit donc pas entre deux projets proposant de redéfinir la totalité de l’orientation stratégique de l’État. Il choisit principalement ceux qui administreront une partie du pouvoir public à l’intérieur d’un cadre institutionnel dont plusieurs paramètres essentiels ne sont pas eux-mêmes soumis à l’alternance électorale.

Ce n’est ni une anomalie cachée ni un secret institutionnel. C’est le système constitutionnel marocain.

Mais cette réalité produit une conséquence politique majeure : l’alternance gouvernementale ne signifie pas nécessairement alternance stratégique.

Des gouvernements différents peuvent se succéder sans remettre en cause les grandes orientations diplomatiques du Royaume, ses principaux partenariats internationaux, les grands projets d’infrastructure, les politiques industrielles structurantes ou certaines orientations économiques et sociales de long terme. Cette continuité peut constituer un avantage en matière de stabilité et de planification. Elle réduit cependant mécaniquement l’espace dans lequel les élections peuvent produire une rupture.

Et lorsque l’espace de rupture se réduit, la compétition électorale change de nature.

Beaucoup de partis, mais combien d’alternatives ?

Le Maroc ne manque certainement pas de partis politiques. Il en possède même suffisamment pour donner à chaque campagne l’apparence d’une offre idéologique particulièrement abondante.

L’histoire de ces formations est pourtant très différente. L’Istiqlal porte l’héritage du mouvement national. L’USFP est issue de la grande tradition socialiste et de l’opposition historique. Le PPS plonge ses racines dans le communisme marocain. Le PJD a longtemps incarné une offre islamiste institutionnelle. Le RNI s’est progressivement imposé comme une force libérale, gestionnaire et entrepreneuriale. Le PAM est devenu en quelques années l’un des principaux acteurs du système partisan. Autour d’eux gravitent le Mouvement populaire, l’Union constitutionnelle et une constellation de formations plus petites.

Sur le papier, le pluralisme est considérable.

Dans la pratique, les frontières sont moins nettes.

Les transformations économiques et sociales du pays, l’exercice du pouvoir, les coalitions successives et la professionnalisation de la politique ont progressivement atténué certaines oppositions historiques. Des formations issues de traditions idéologiques très différentes peuvent gouverner ensemble. Les coalitions sont souvent construites moins autour d’un contrat idéologique homogène que de la nécessité arithmétique de constituer une majorité parlementaire.

La majorité formée après les élections de 2021 l’illustre parfaitement : RNI, PAM et Istiqlal, trois formations aux histoires et aux cultures politiques distinctes, ont constitué ensemble la coalition gouvernementale.

Cela n’implique pas que leurs programmes soient identiques. Les divergences existent sur la fiscalité, la protection sociale, le rôle de l’État, l’éducation, l’emploi ou certaines politiques sectorielles. Mais pour l’électeur ordinaire, la traduction de ces différences en alternatives immédiatement identifiables demeure souvent difficile.

Quel modèle économique précis sépare les principales formations ? Quel parti défend une transformation radicalement différente de l’administration ? Quelle formation propose une architecture profondément différente de la protection sociale ? Où commence exactement la droite économique marocaine et où finit sa gauche ? Quels groupes sociaux chaque parti prétend-il représenter prioritairement ?

Lorsque ces réponses deviennent difficiles à formuler, les logos demeurent, mais les clivages s’estompent.

Quand le parti devient une machine électorale

La faiblesse des clivages idéologiques nationaux renforce mécaniquement une autre dimension de la politique marocaine : le territoire.

Dans de nombreuses circonscriptions, une élection ne se joue pas uniquement sur la popularité nationale d’un parti. Elle repose également sur la réputation du candidat, son implantation locale, ses réseaux, sa famille, son activité économique, son influence sociale, son historique électoral et sa capacité à mobiliser.

Le phénomène des aâyan, les notables, n’est évidemment pas propre au Maroc. Les démocraties européennes et américaines possèdent également leurs dynasties, leurs bastions et leurs machines électorales locales. Mais le phénomène prend une importance particulière lorsque l’identité idéologique des partis est relativement faible.

Un candidat peut alors devenir électoralement plus important que l’étiquette qu’il porte.

Les partis le savent. L’investiture devient une bataille stratégique. Une formation cherchant à progresser n’a pas nécessairement besoin de convaincre progressivement une population entière de la supériorité de sa doctrine : elle peut également recruter des personnalités disposant déjà d’une base électorale locale.

La politique change alors de logique. Au lieu que le parti construise le candidat, le candidat peut apporter ses électeurs au parti.

Cette circulation des notables contribue à brouiller davantage les frontières. Lorsque des personnalités changent d’étiquette politique sans transformation idéologique spectaculaire, le citoyen peut raisonnablement se demander ce que représente exactement l’appartenance partisane.

L’élection reste concurrentielle. Mais la concurrence peut devenir celle de réseaux politiques davantage que celle de visions du monde.

L’étrange arithmétique de la représentation

À cette sociologie électorale s’ajoute l’ingénierie du scrutin.

Le système marocain privilégie la représentation pluraliste et limite la capacité d’une seule formation à transformer une avance électorale en domination parlementaire. Pour les élections de la Chambre des représentants, le mécanisme du quotient électoral repose sur le nombre d’électeurs inscrits dans la circonscription concernée, combiné à la règle du plus fort reste. Le dispositif a fait l’objet de controverses politiques, notamment parce que ses effets tendent à disperser la représentation parlementaire.

Les défenseurs d’un tel système peuvent invoquer un argument parfaitement recevable : empêcher l’écrasement des petites formations, préserver le pluralisme et contraindre les partis à rechercher des compromis.

Ses détracteurs peuvent lui opposer un autre argument : plus la transformation d’une victoire électorale en majorité parlementaire devient difficile, plus le lien entre préférence populaire, victoire politique et capacité à gouverner devient indirect.

C’est l’un des paradoxes fondamentaux du système.

Il protège la pluralité tout en favorisant la fragmentation.

Or une démocratie représentative a besoin des deux : représenter la diversité d’une société, mais également permettre aux citoyens d’identifier clairement qui gouverne, selon quel programme et avec quelle responsabilité.

À trop fragmenter la représentation, on peut finir par fragmenter la responsabilité.

Le gouvernement responsable de tout — et maître de tout ?

Cette question devient particulièrement visible une fois les élections terminées.

Pendant cinq ans, le gouvernement devient naturellement le principal destinataire du mécontentement. Inflation, chômage, santé, éducation, fiscalité, pouvoir d’achat, sécheresse, logement, investissement : dans le débat public, la majorité porte la responsabilité politique de la situation du pays.

C’est normal. Gouverner implique d’être jugé.

Mais l’architecture institutionnelle marocaine rend parfois plus complexe l’attribution exacte des responsabilités. Certaines politiques relèvent directement du gouvernement. D’autres sont déployées dans des cadres stratégiques plus larges. D’autres encore mobilisent des établissements publics, des agences, des collectivités territoriales ou des institutions dont les temporalités dépassent largement celle d’une législature.

Le résultat est un étrange déséquilibre.

Le gouvernement peut être suffisamment puissant pour être tenu responsable, mais pas toujours suffisamment autonome pour pouvoir être considéré comme l’unique auteur de l’ensemble des politiques dont il répond politiquement.

Cette ambiguïté complique la sanction électorale.

Que sanctionne exactement un citoyen mécontent ? Un ministre ? Un parti ? Une coalition ? Une politique publique particulière ? L’administration qui l’a mise en œuvre ? Une orientation structurelle qui aurait probablement été poursuivie sous une autre majorité ?

Plus les chaînes de responsabilité sont complexes, moins le vote permet de les démêler.

2021 : la preuve que l’électeur peut sanctionner

Il serait pourtant erroné d’en conclure que l’électeur marocain est sans pouvoir.

L’élection de 2021 démontre exactement le contraire.

Le PJD, qui avait dirigé le gouvernement pendant une décennie, a subi une défaite d’une ampleur exceptionnelle, passant de 125 à 13 députés. Quelle que soit l’interprétation donnée aux règles électorales et au contexte politique, une telle chute constitue une sanction politique impossible à ignorer.

Mais cette sanction révèle simultanément une autre caractéristique du système.

Le remplacement du PJD par une coalition dominée par le RNI n’a pas entraîné une révolution de la trajectoire stratégique marocaine. Le pays a continué ses grands chantiers, son industrialisation, ses infrastructures, son extension de la protection sociale, ses orientations diplomatiques et sa préparation aux grandes échéances internationales.

La majorité a changé.

L’État a continué.

Cette continuité peut être interprétée de deux manières opposées. Elle peut être vue comme une force institutionnelle : l’État ne repart pas de zéro tous les cinq ans et conserve une capacité stratégique dépassant les alternances. Mais elle peut aussi contribuer à l’impression que le changement électoral modifie davantage les gestionnaires que la direction générale.

Les deux lectures ne sont pas incompatibles.

Le grand absent : l’électeur convaincu

Reste alors la question de la participation.

En 2021, environ un électeur inscrit sur deux a participé aux législatives. Le chiffre constituait une progression par rapport au scrutin précédent, mais il signifie également qu’une part considérable du corps électoral n’a pas voté.

L’abstention est souvent interprétée trop rapidement. Elle ne constitue pas un bloc politique homogène. Certains citoyens ne votent pas par désintérêt. D’autres par contraintes matérielles. Certains ne se reconnaissent dans aucune formation. D’autres considèrent que les élections n’affectent pas suffisamment leur existence pour justifier leur participation.

Il faut surtout éviter une conclusion séduisante mais impossible à démontrer : considérer chaque abstentionniste comme un opposant silencieux au système. Ne pas voter n’est pas voter contre.

Mais lorsqu'une abstention importante devient structurelle, elle constitue malgré tout une information politique.

Elle indique qu’une partie de la société ne considère pas l’offre disponible comme suffisamment importante, différenciée ou accessible pour se mobiliser.

Le défi des partis marocains n’est donc peut-être pas seulement de convaincre les électeurs de voter pour eux. Il est de convaincre des millions de citoyens que le choix entre eux mérite réellement de voter.

2026 : la scène se remet en place

Le 23 septembre 2026, la scène sera de nouveau prête.

Les 395 sièges de la Chambre des représentants seront renouvelés. Vingt-sept partis sont annoncés dans la compétition. Les candidatures sont déposées entre le 31 août et le 8 septembre, avant une campagne officielle du 10 au 22 septembre. Le processus est encadré par le dispositif juridique issu de la Constitution de 2011 et des textes électoraux actualisés.

Le décor institutionnel est donc complet.

Mais l’élection de 2026 devrait être observée au-delà de la seule question : qui arrivera premier ?

La véritable question sera de savoir si une force politique parvient à transformer cette compétition en confrontation intelligible entre plusieurs futurs possibles.

Car le problème central de la politique marocaine n’est peut-être plus l’absence de pluralisme formel. Les partis existent. Les élections existent. L’opposition existe. Les alternances existent. Les campagnes existent.

Ce qui manque parfois est la lisibilité de ce pluralisme.

Une démocratie ne vit pas seulement de la possibilité de choisir. Elle vit de la compréhension des conséquences du choix.

Le théâtre des urnes

C’est finalement là que commence le théâtre.

Non pas parce que tout serait écrit à l’avance. Les résultats ne le sont manifestement pas : l’histoire électorale marocaine contient suffisamment de bouleversements pour le démontrer.

Non pas davantage parce que les partis seraient inutiles. Ils recrutent les élites politiques, organisent la représentation, structurent le Parlement, forment les majorités et fournissent les gouvernements.

Et pas davantage parce que l’électeur serait impuissant. Il peut récompenser, sanctionner et parfois faire disparaître presque entièrement du Parlement une formation qui dominait la législature précédente.

Le théâtre se trouve dans une contradiction plus subtile.

Tous les attributs de la compétition démocratique sont présents, alors que la quantité de pouvoir effectivement mise en compétition demeure plus limitée que ne le suggère la dramaturgie électorale. Les partis se combattent alors que leurs frontières idéologiques deviennent poreuses. Les électeurs choisissent des candidats dont l’ancrage local peut compter davantage que le programme national. Les gouvernements changent tandis que de grandes orientations demeurent. Et une partie importante de la population regarde cette scène sans nécessairement juger utile d’y participer.

Le Maroc n’est donc pas confronté à une simple question de procédure électorale. Son interrogation est plus profonde : comment transformer une démocratie électorale institutionnalisée en démocratie de choix politiques clairement identifiables ?

La réponse ne dépend pas uniquement de la monarchie, de la Constitution ou du mode de scrutin.

Elle dépend aussi des partis.

Pour retrouver une véritable centralité, ceux-ci doivent être davantage que des machines à sélectionner des candidats, conquérir des circonscriptions et négocier des coalitions. Ils doivent produire des idées reconnaissables, représenter des intérêts sociaux identifiables, assumer des arbitrages, construire des doctrines et accepter que gouverner signifie pouvoir être tenu responsable d’un projet précis.

Sans cela, les élections continueront d’avoir lieu. Les sièges changeront de mains. Les coalitions seront recomposées. Les ministres partiront et d’autres arriveront.

Le rideau tombera.

Puis, cinq ans plus tard, il se lèvera de nouveau.

La question n’est donc pas de savoir si les Marocains peuvent voter.

Ils le peuvent.

La question est de savoir si, lorsqu’ils votent, ils peuvent véritablement choisir entre plusieurs directions politiques suffisamment différentes pour que le résultat transforme autre chose que la distribution des rôles.

Sources principales

  • Royaume du Maroc, portail officiel, dossier « Élections législatives 2026 » : calendrier électoral, nombre de sièges, partis participants et cadre juridique.
  • Résultats des élections législatives marocaines de 2021 : répartition des sièges et évolution des principaux partis.
  • Policy Center for the New South, analyses des élections marocaines de 2021 et de leur sociologie électorale.
  • Centre d'études d'Al Jazeera, analyse du cadre électoral et des enjeux politiques des législatives marocaines de 2026.