À l’heure où l’intelligence artificielle, l’automatisation et la transition énergétique redessinent les économies, une contradiction s’impose : jamais les capacités technologiques n’ont progressé aussi rapidement, tandis qu’une partie considérable de la population mondiale demeure privée des moyens nécessaires pour participer à cette transformation. Derrière les investissements industriels et numériques se dessine une question plus fondamentale : la protection sociale pourrait-elle devenir l’une des principales infrastructures économiques du XXIe siècle ?

En octobre 2026, alors que les gouvernements et les grandes entreprises multiplient les investissements dans l’intelligence artificielle, les centres de données, les réseaux électriques et les capacités industrielles, les Nations unies publient un rapport qui déplace sensiblement les termes du débat économique. Intitulé World Social Report 2026: The New Economics of Social Inclusion — Making Transformations Work for All, le document défend une proposition dont les implications dépassent largement le champ traditionnel des politiques sociales : une économie ne peut réussir durablement sa transformation si une proportion importante de sa population demeure incapable d'y participer.

Les chiffres donnent à cette affirmation une dimension concrète. En 2025, environ 58 % des travailleurs dans le monde exercent dans l'économie informelle. Parmi les femmes âgées de 15 à 24 ans, 27 % ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation. Près de 2,2 milliards de personnes restent privées d'accès à Internet, tandis que plus de cinquante pays ont enregistré une augmentation des inégalités de revenus entre 2000 et 2024, dont vingt-trois économies à revenu élevé.

Ces données décrivent un monde dans lequel la modernisation des capacités productives avance beaucoup plus rapidement que l'intégration économique et sociale des populations. Elles révèlent également une faiblesse rarement intégrée aux grandes stratégies industrielles : les technologies peuvent accroître le potentiel de production sans garantir que les sociétés disposent des compétences, des institutions et des mécanismes de redistribution nécessaires pour en absorber les effets.

La question n'est donc plus uniquement de savoir combien une économie peut investir dans ses infrastructures physiques et numériques. Elle consiste aussi à déterminer quelle proportion de sa population sera réellement capable d'utiliser ces infrastructures, de contribuer à leur développement et de bénéficier de la richesse qu'elles produisent.

Une conception incomplète de la richesse productive

Pendant plusieurs décennies, les politiques économiques ont largement privilégié les investissements dont les effets apparaissent directement dans les comptes nationaux : routes, ports, centrales électriques, équipements industriels, réseaux de télécommunications et, plus récemment, infrastructures numériques. Ces actifs ont une caractéristique commune : leur contribution à la production peut généralement être identifiée, mesurée et intégrée aux calculs de rentabilité.

La protection sociale, en revanche, a longtemps été principalement abordée sous l'angle de son coût budgétaire. Les retraites, les prestations familiales, l'assurance maladie ou les allocations de chômage apparaissent dans les dépenses publiques, souvent au centre des débats sur les déficits et la soutenabilité de la dette.

Cette lecture comptable n'est pas erronée, mais elle demeure partielle.

Une population en bonne santé travaille plus longtemps et dans de meilleures conditions. Un système éducatif accessible élargit le réservoir de compétences disponibles. Une assurance chômage correctement conçue peut permettre à un salarié de rechercher un emploi correspondant davantage à ses qualifications plutôt que d'accepter immédiatement une activité moins productive. Des dispositifs de formation continue facilitent les transitions entre secteurs industriels.

Ces mécanismes ne produisent pas nécessairement des gains immédiats. Ils modifient progressivement la qualité du capital humain, la mobilité du travail, la capacité d'innovation et la résilience de l'appareil productif.

Il existe ainsi une différence fondamentale entre une dépense sociale qui compense ponctuellement une perte de revenu et un investissement institutionnel qui améliore durablement la capacité d'une population à participer à l'économie. Les deux fonctions peuvent se compléter, mais leurs effets économiques ne sont ni identiques ni automatiquement positifs.

La qualité de la conception des programmes, leur financement, leur ciblage et leur articulation avec les marchés du travail déterminent largement leur efficacité.

L'intérêt du rapport des Nations unies réside précisément dans ce déplacement de perspective. L'inclusion sociale n'y est plus considérée comme un bénéfice secondaire de la croissance, mais comme l'une des conditions susceptibles de rendre cette croissance durable.

Le paradoxe de l'accélération technologique

L'intelligence artificielle rend cette question particulièrement urgente.

Les grandes transformations industrielles ont toujours modifié la structure de l'emploi. La mécanisation agricole a réduit les besoins de main-d'œuvre dans les campagnes. L'industrialisation a déplacé des millions de travailleurs vers les usines. L'informatisation a transformé les fonctions administratives, financières et commerciales.

Mais les technologies actuelles présentent une particularité : elles peuvent modifier simultanément des activités très différentes, des tâches répétitives de production aux fonctions intellectuelles auparavant considérées comme relativement protégées.

L'automatisation ne concerne plus seulement les gestes physiques. Elle s'étend à l'analyse documentaire, à la programmation, à la comptabilité, au service client, à la conception industrielle et à certaines activités de recherche.

Cette évolution ne signifie pas que tous les emplois concernés disparaîtront. Une profession rassemble généralement plusieurs tâches, dont certaines peuvent être automatisées tandis que d'autres gagnent en importance. L'intelligence artificielle peut donc supprimer certaines fonctions, en transformer d'autres et créer de nouveaux besoins de compétences.

Cependant, même lorsque le bilan global de l'emploi demeure positif, les transitions peuvent être profondément asymétriques.

Les entreprises qui maîtrisent les technologies peuvent bénéficier rapidement des gains de productivité. Les salariés dont les qualifications deviennent moins recherchées doivent, eux, supporter des coûts d'adaptation parfois considérables. Les bénéfices sont susceptibles de se concentrer dans quelques entreprises, régions ou catégories professionnelles, alors que les perturbations se répartissent beaucoup plus largement.

C'est ici que la protection sociale change de nature économique.

Un travailleur qui dispose d'une couverture maladie, d'une sécurité minimale de revenu et d'un accès effectif à la formation peut envisager une reconversion avec davantage de possibilités. Celui qui ne possède aucune de ces garanties risque de rester enfermé dans une activité déclinante ou d'accepter des conditions de travail précaires.

La protection sociale peut ainsi devenir un mécanisme facilitant la réallocation du travail vers les activités les plus productives.

L'enjeu ne consiste pas à préserver indéfiniment chaque emploi existant, ce qui pourrait ralentir les transformations nécessaires, mais à protéger les individus pendant que les structures productives évoluent.

Cette distinction est essentielle. Une économie capable d'accompagner les transitions professionnelles peut être plus adaptable qu'une économie où chaque transformation technologique menace directement les conditions élémentaires d'existence.

L'économie informelle, frontière invisible de la modernisation

La persistance de l'emploi informel constitue l'un des obstacles les plus importants à cette transformation.

Selon les données de l'Organisation internationale du travail, 57,9 % des personnes employées dans le monde occupaient un emploi informel en 2025, contre 57,4 % en 2015. En dix ans, malgré l'expansion du numérique, l'amélioration des infrastructures et la progression de nombreux indicateurs économiques, cette proportion n'a pratiquement pas diminué.

Les écarts régionaux sont considérables. L'emploi informel représente environ 88,6 % de l'emploi dans les pays les moins avancés, 87,6 % en Afrique subsaharienne et 83,9 % dans l'ensemble constitué par l'Asie centrale et l'Asie du Sud.

Ces proportions ne décrivent pas seulement des différences administratives entre travailleurs déclarés et non déclarés. Elles révèlent des structures économiques dans lesquelles une grande partie de la population demeure extérieure aux mécanismes classiques d'assurance, de financement, de formation et de représentation professionnelle.

L'informalité recouvre des situations très diverses : petites entreprises familiales, agriculture de subsistance, commerce indépendant, travail domestique, activités urbaines non enregistrées ou emplois salariés dépourvus de garanties légales effectives.

Elle ne signifie pas systématiquement absence de productivité ou de revenu. Mais elle complique la constitution de droits sociaux continus, l'accès au crédit et la mise en œuvre de politiques publiques fondées sur des informations fiables.

Pour les États, cette situation crée un cercle difficile à rompre. Une large économie informelle réduit la capacité de mobilisation fiscale. Cette faiblesse limite les ressources disponibles pour financer les services publics et les mécanismes de protection. L'insuffisance de ces services entretient à son tour la précarité et peut décourager la formalisation des activités.

L'arrivée de nouvelles technologies ne suffit pas à briser ce cercle.

Une plateforme numérique peut améliorer l'accès aux marchés tout en maintenant des travailleurs dans une situation juridiquement fragile. Les paiements électroniques peuvent faciliter la traçabilité des transactions sans garantir l'accès à l'assurance maladie ou à la retraite. L'intelligence artificielle peut améliorer l'efficacité d'une petite entreprise sans modifier les conditions institutionnelles dans lesquelles elle exerce.

La modernisation technologique et la formalisation économique constituent donc deux processus distincts.

Leur convergence exige des politiques adaptées : simplification administrative, fiscalité proportionnée, accès au financement, droits sociaux transférables et dispositifs de protection qui ne reposent pas exclusivement sur le salariat traditionnel.

Dans de nombreuses économies émergentes, la construction de systèmes de protection accessibles aux travailleurs indépendants pourrait ainsi devenir une condition majeure de la modernisation productive.

Le numérique ne garantit pas l'inclusion

L'expansion d'Internet illustre une autre contradiction.

Selon l'Union internationale des télécommunications, environ six milliards de personnes utilisaient Internet en 2025, soit près de 74 % de la population mondiale. Le nombre d'utilisateurs a considérablement progressé depuis 2020, mais environ 2,2 milliards d'individus demeurent hors ligne.

Cette exclusion n'est pas uniformément répartie. Elle concerne principalement les pays à revenu faible ou intermédiaire, les territoires ruraux et les populations disposant de ressources limitées.

Pourtant, l'accès physique au réseau ne constitue que la première étape.

Une connexion trop coûteuse, un appareil insuffisant, une couverture instable ou l'absence de compétences numériques peuvent empêcher une participation économique réelle. Être connecté ne signifie pas nécessairement pouvoir suivre une formation, exercer une activité professionnelle à distance, accéder aux services administratifs ou utiliser des outils avancés d'intelligence artificielle.

À mesure que les technologies deviennent plus sophistiquées, cette distinction prend une importance croissante.

Une entreprise disposant de données structurées, de salariés qualifiés et de ressources informatiques peut intégrer rapidement des systèmes d'intelligence artificielle. Une petite structure dépourvue de ces capacités peut rester à l'écart, même si elle bénéficie théoriquement d'un accès à Internet.

Le risque est celui d'une accumulation des avantages.

Les acteurs déjà productifs deviennent plus performants grâce aux nouvelles technologies. Leur rentabilité facilite de nouveaux investissements, qui renforcent leur avance. À l'inverse, les entreprises et les travailleurs les moins équipés peinent à franchir les premières étapes de l'adoption.

Les écarts de productivité peuvent alors s'élargir sans que la technologie elle-même en soit l'unique cause.

L'éducation, la formation professionnelle, les infrastructures énergétiques et la disponibilité de financements adaptés deviennent des variables déterminantes.

La fracture numérique est ainsi progressivement susceptible de se transformer en fracture productive.

Le coût économique de l'exclusion

Le rapport des Nations unies avance une estimation particulièrement significative : dans les pays étudiés par ses simulations, retarder de dix ans certains investissements dans la protection sociale pourrait entraîner une perte potentielle de production allant jusqu'à 12 % par rapport à une intervention précoce.

Ce chiffre doit être interprété avec rigueur. Il ne représente ni une prévision mondiale, ni une perte annuelle systématique, ni une mesure applicable indistinctement à tous les pays. Il s'agit d'un résultat de modélisation dépendant des hypothèses retenues et des économies considérées.

Il illustre néanmoins un mécanisme économique important : l'inaction sociale peut produire des coûts cumulatifs.

Lorsqu'un enfant quitte prématurément le système scolaire, les conséquences ne se limitent pas à l'année d'enseignement perdue. Elles peuvent affecter ses qualifications futures, ses revenus, sa santé et sa participation au marché du travail pendant plusieurs décennies.

Lorsqu'un adulte renonce à des soins médicaux pour des raisons financières, une affection initialement traitable peut devenir une incapacité durable, réduisant son activité et augmentant ultérieurement les dépenses nécessaires.

Lorsqu'une période de chômage se prolonge sans accompagnement, les compétences peuvent se déprécier, les réseaux professionnels s'affaiblir et les perspectives de réinsertion se détériorer.

Ces phénomènes sont particulièrement importants dans les économies confrontées à des transformations rapides.

L'exclusion ne constitue pas seulement une répartition inégale des bénéfices de la croissance. Elle peut réduire la quantité de travail effectivement mobilisable, limiter l'accumulation de capital humain et ralentir l'adoption des innovations.

À l'échelle nationale, ces pertes sont souvent dispersées entre plusieurs administrations et plusieurs générations. Elles apparaissent rarement sous la forme d'un coût budgétaire unique.

C'est précisément ce qui les rend politiquement difficiles à traiter.

Un investissement dans une centrale électrique peut être associé à une capacité de production mesurable. Une politique de prévention sanitaire ou de formation continue produit des effets plus diffus, dont une partie n'apparaîtra que plusieurs années après sa mise en œuvre.

L'absence de visibilité immédiate ne signifie pourtant pas absence de rendement économique.

La dimension climatique d'une économie vulnérable

La transition énergétique ajoute une autre couche de complexité.

La transformation des systèmes de production et de consommation d'énergie exige des investissements considérables dans les réseaux, les équipements industriels, les transports et les bâtiments. Elle modifie également la géographie de l'emploi, les coûts de production et les besoins en compétences.

Certaines régions bénéficient de nouvelles activités industrielles. D'autres peuvent perdre des emplois liés aux combustibles fossiles ou à des technologies progressivement remplacées.

Parallèlement, les conséquences physiques du changement climatique fragilisent les populations qui disposent déjà des ressources les plus limitées.

L'indice mondial de pauvreté multidimensionnelle publié en 2025 par le Programme des Nations unies pour le développement estime à environ 1,1 milliard le nombre de personnes vivant dans une situation de pauvreté multidimensionnelle aiguë. Le World Social Report 2026 indique que 887 millions d'entre elles sont exposées à au moins un aléa climatique majeur.

Cette exposition ne signifie pas que toutes subiront nécessairement une catastrophe. Elle indique cependant que la pauvreté et les risques climatiques se superposent à une échelle considérable.

Une sécheresse peut réduire les revenus agricoles et provoquer des déplacements de population. Une inondation peut interrompre l'activité d'entreprises, endommager les infrastructures et perturber l'accès à l'école. Une vague de chaleur peut diminuer la productivité du travail, particulièrement dans les activités extérieures.

Lorsque les ménages ne disposent d'aucune réserve financière ni de mécanismes d'assurance, un choc temporaire peut provoquer des conséquences durables : vente d'actifs productifs, endettement, interruption de la scolarité ou migration contrainte.

La protection sociale joue alors un rôle de stabilisateur.

Des transferts monétaires rapides, des mécanismes d'assurance adaptés, des systèmes de santé résilients et des programmes d'emploi peuvent contribuer à éviter qu'une catastrophe ponctuelle ne se transforme en appauvrissement permanent.

La politique sociale rejoint ici la politique climatique, non seulement dans sa dimension humanitaire, mais également dans sa capacité à préserver le potentiel productif.

Trois trajectoires de développement

Les implications de cette nouvelle approche diffèrent profondément selon les structures économiques.

Dans les économies avancées, où les systèmes de protection sociale sont généralement plus développés, le principal défi concerne leur adaptation à des marchés du travail en transformation. Le vieillissement démographique, la progression de certaines formes d'emploi indépendant et l'automatisation exercent des pressions simultanées sur les recettes fiscales, les dépenses sociales et les dispositifs de formation.

L'enjeu n'est pas simplement d'augmenter les budgets. Il consiste à améliorer la capacité des institutions à accompagner des carrières moins linéaires, des changements professionnels plus fréquents et des besoins de qualification évolutifs.

Dans les économies émergentes, la difficulté est différente. L'industrialisation, l'urbanisation et la numérisation peuvent progresser rapidement alors que les systèmes d'assurance demeurent incomplets. Le défi consiste à étendre la couverture sans imposer aux entreprises et aux travailleurs des charges qui décourageraient la formalisation ou l'investissement.

Ces pays disposent parfois d'un avantage démographique important, mais celui-ci ne se transforme pas automatiquement en croissance. Une population jeune représente un potentiel économique seulement si l'éducation, les infrastructures, la santé et les possibilités d'emploi permettent de le mobiliser.

Dans les pays les moins avancés, les contraintes sont encore plus fondamentales. La faiblesse des recettes publiques, le poids de la dette, la dépendance aux matières premières et les déficits d'infrastructures limitent les possibilités d'investissement simultané dans les équipements productifs et les services essentiels.

Les choix budgétaires deviennent particulièrement difficiles lorsque les besoins immédiats sont considérables.

Il serait néanmoins trompeur d'opposer systématiquement investissement industriel et investissement social. Une infrastructure de transport est moins productive si les entreprises manquent de travailleurs qualifiés. Une école produit moins de bénéfices économiques si les diplômés ne trouvent aucun débouché. Un système de santé ne peut fonctionner efficacement sans énergie fiable, équipements et personnel.

Ces investissements sont complémentaires.

Le développement économique dépend de leur articulation plutôt que de la supériorité absolue de l'une de ces catégories de dépenses.

Une question de financement et de capacité institutionnelle

Reconnaître la dimension productive de la protection sociale ne résout pas automatiquement la question de son financement.

Les gouvernements doivent composer avec des contraintes réelles : dette publique, vieillissement, faiblesse des recettes fiscales, concurrence entre priorités budgétaires et besoins croissants d'investissement.

Une augmentation des dépenses sociales financée par un endettement insoutenable peut fragiliser l'économie qu'elle cherche à soutenir. Une fiscalité mal conçue peut décourager l'investissement ou l'emploi formel. Des dispositifs insuffisamment ciblés peuvent absorber des ressources importantes sans améliorer significativement les capacités productives.

La qualité institutionnelle devient donc déterminante.

Il faut distinguer la couverture juridique d'une prestation de son accessibilité réelle, mesurer les effets sur l'emploi et les revenus, réduire les coûts administratifs et évaluer les résultats à moyen et long terme.

Les technologies numériques peuvent contribuer à améliorer cette efficacité. Les registres sociaux, les systèmes d'identification, les paiements électroniques et l'interopérabilité administrative permettent, lorsqu'ils sont correctement conçus, de réduire certains coûts et d'accélérer l'accès aux prestations.

Ils introduisent cependant de nouveaux risques : exclusion des personnes non connectées, erreurs d'identification, dépendance technologique, surveillance excessive et atteintes à la confidentialité des données.

L'efficacité administrative ne peut donc être dissociée de la protection des droits.

À l'échelle internationale, le financement du développement constitue une autre limite. Les pays disposant des besoins sociaux les plus importants sont souvent ceux dont l'accès au capital est le plus coûteux.

La réduction du service de la dette, l'accès à des financements concessionnels, le renforcement des capacités fiscales et les investissements dans les infrastructures essentielles peuvent contribuer à élargir leur marge de manœuvre.

Mais aucune architecture financière internationale ne peut se substituer durablement à des institutions nationales capables de concevoir, d'exécuter et d'évaluer les politiques publiques.

De la redistribution à la capacité d'adaptation

L'une des transformations intellectuelles les plus importantes consiste finalement à dépasser l'opposition traditionnelle entre efficacité économique et protection sociale.

Cette opposition repose souvent sur une représentation statique de l'économie : la production créerait d'abord la richesse, dont une partie serait ensuite redistribuée pour corriger les inégalités.

Or, dans une économie soumise à des changements technologiques permanents, la distribution des ressources influence elle-même les capacités futures de production.

L'accès à l'éducation détermine la disponibilité des compétences. La sécurité sanitaire affecte la participation au travail. Les revenus disponibles conditionnent la consommation, l'épargne et parfois la possibilité de prendre un risque entrepreneurial. La formation professionnelle influence la vitesse de diffusion des technologies.

La relation entre croissance et inclusion fonctionne donc dans les deux sens.

Cela ne signifie pas que toute dépense sociale crée mécaniquement de la croissance. Les arbitrages demeurent nécessaires, et certains dispositifs peuvent produire des effets indésirables lorsqu'ils sont mal conçus.

Mais une économie qui néglige durablement les capacités de sa population peut finir par réduire son propre potentiel de développement.

Cette perspective conduit à repenser la notion même de compétitivité.

La compétitivité ne dépend pas uniquement du coût du travail, de la fiscalité des entreprises ou de la disponibilité des capitaux. Elle dépend aussi de la capacité d'une société à former ses travailleurs, à diffuser les innovations, à prévenir les ruptures durables d'activité et à maintenir un environnement institutionnel suffisamment stable pour favoriser l'investissement.

La protection sociale devient alors l'une des composantes de cette capacité collective d'adaptation.

Le risque d'une croissance technologiquement avancée, socialement étroite

L'intelligence artificielle pourrait accroître considérablement les possibilités de production dans certains secteurs. Les systèmes énergétiques décarbonés pourraient modifier les avantages comparatifs entre pays. L'automatisation industrielle pourrait transformer les conditions de localisation des usines et les chaînes de valeur mondiales.

Mais aucune de ces évolutions ne garantit à elle seule une amélioration généralisée des conditions de vie.

Une économie peut devenir plus performante tout en concentrant ses gains dans un nombre limité d'entreprises et de territoires. Elle peut afficher une croissance de la productivité sans progression équivalente des revenus médians. Elle peut disposer d'infrastructures numériques sophistiquées tout en laissant une partie de sa population à l'écart des services essentiels.

Le risque est alors de voir apparaître des économies technologiquement avancées mais socialement étroites, capables de produire davantage sans intégrer proportionnellement davantage de personnes à la création de richesse.

À long terme, cette dissociation peut également fragiliser la stabilité institutionnelle. Lorsque les bénéfices de la transformation apparaissent concentrés tandis que ses coûts sont largement répartis, la confiance dans les institutions économiques peut s'affaiblir.

Les tensions sociales ne constituent pas seulement un enjeu politique. Elles peuvent modifier les comportements d'investissement, réduire la prévisibilité des politiques publiques et compliquer la mise en œuvre de transformations industrielles nécessaires.

La cohésion sociale ne garantit pas la croissance. Mais sa dégradation peut en augmenter les coûts.

C'est pourquoi la capacité à organiser des transitions économiques acceptables devient progressivement un facteur stratégique.

L'infrastructure que les comptes nationaux voient mal

Le World Social Report 2026 intervient à un moment où les grandes économies cherchent à sécuriser leurs chaînes d'approvisionnement, à renforcer leur autonomie technologique et à mobiliser des capitaux considérables pour l'énergie, l'industrie et l'intelligence artificielle.

Ces priorités sont essentielles. Elles répondent à des transformations profondes de la concurrence internationale et des conditions de production.

Mais elles laissent parfois dans l'ombre une réalité moins spectaculaire : aucune infrastructure ne crée durablement toute sa valeur indépendamment des populations qui la construisent, l'utilisent, l'entretiennent et l'adaptent.

Un centre de données peut mobiliser des milliards de dollars. Sa contribution économique dépend néanmoins de l'existence d'entreprises capables d'exploiter ses services et de travailleurs disposant des qualifications nécessaires. Une nouvelle usine peut intégrer les équipements les plus avancés, mais sa compétitivité reste liée à la formation, à la santé et à la stabilité de sa main-d'œuvre.

La protection sociale ne remplace ni le capital, ni l'énergie, ni les infrastructures physiques. Elle contribue à créer les conditions dans lesquelles ces ressources peuvent être utilisées efficacement par une part plus large de la société.

L'enjeu dépasse donc la seule réduction de la pauvreté.

Il concerne la capacité des États à transformer les progrès techniques en progrès économiques durables, à limiter les pertes de potentiel humain et à maintenir une participation suffisamment large aux mutations productives.

Les pays qui réussiront cette articulation ne seront pas nécessairement ceux qui dépensent le plus, mais ceux qui sauront combiner investissements matériels, développement des compétences, institutions efficaces et protection adaptée aux nouvelles formes de travail.

L'histoire économique a longtemps été racontée à travers les machines, les ressources, les infrastructures et les capitaux. La prochaine phase de transformation pourrait rappeler une évidence plus discrète : la productivité d'une société dépend aussi de ce qu'elle permet à ses membres de devenir.

À mesure que les technologies accélèrent, la véritable limite des économies pourrait ne plus résider seulement dans leur capacité à innover, mais dans leur capacité à faire participer les populations à cette innovation.

La protection sociale ne constitue pas l'alternative à la modernisation économique. Bien conçue, elle peut devenir l'une des conditions de sa réussite.


Sources principales

  1. Nations unies, Département des affaires économiques et sociales (UN DESA) — World Social Report 2026: The New Economics of Social Inclusion — Making Transformations Work for All, octobre 2026. https://desapublications.un.org/publications/world-social-report-2026-new-economics-social-inclusion-making-transformations-work
  2. Organisation internationale du travail (OIT / ILOSTAT) — Le monde du travail et l'Agenda 2030 : bilan après dix ans, 2026. https://ilostat.ilo.org/fr/blog/the-world-of-work-and-the-2030-agenda-a-ten-year-review/
  3. Union internationale des télécommunications (UIT) — Facts and Figures 2025. https://www.itu.int/itu-d/reports/statistics/facts-figures-2025/
  4. Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) — Global Multidimensional Poverty Index 2025, octobre 2025. https://www.undp.org/turkiye/publications/2025-global-multidimensional-poverty-index-mpi
  5. Nations unies — As societies transform, people are falling behind, with rising costs of exclusion, communiqué du 15 octobre 2026. https://www.un.org/ht/node/249090