Le 11 septembre 2001, dix-neuf hommes détournèrent quatre avions de ligne aux États-Unis. Deux frappèrent les tours du World Trade Center à New York, un troisième le Pentagone et le quatrième s’écrasa en Pennsylvanie après la révolte de passagers. Les attentats, organisés par Al-Qaïda, tuèrent 2 977 personnes, sans compter les dix-neuf pirates de l’air. Vingt-cinq ans plus tard, les noms des victimes sont encore lus à Manhattan et les cérémonies se succèdent au Pentagone. Mais le monde que le 11-Septembre a contribué à faire naître est, lui, beaucoup plus difficile à commémorer. Il est partout, jusque dans des institutions, des guerres et des réflexes politiques qui ont depuis longtemps cessé d’être associés directement à cette matinée de 2001.
Il faut se souvenir de ce qu’était l’Amérique à la veille des attentats pour mesurer l’ampleur du basculement. L’Union soviétique avait disparu depuis une décennie. Les États-Unis ne disposaient plus d’un rival stratégique de même rang. La mondialisation semblait pouvoir étendre progressivement l’économie de marché, la démocratie libérale et un ordre international largement organisé autour de la puissance américaine. Washington possédait une supériorité militaire sans équivalent, mais n’imaginait guère qu’un réseau transnational opérant depuis l’Afghanistan puisse frapper simultanément le cœur financier de New York et le siège de sa puissance militaire.
En quelques heures, la perception de la sécurité américaine changea. Une frontière invisible venait d’être franchie : la distance géographique ne protégeait plus nécessairement le territoire des États-Unis. Les océans n’avaient pas disparu, mais ils avaient perdu une partie de leur fonction stratégique. Un groupe non étatique disposant de quelques dizaines d’hommes, d’une organisation clandestine et d’une capacité à exploiter les infrastructures civiles d’une société ouverte venait d’infliger à la première puissance mondiale une attaque spectaculaire sur son propre territoire.
La réponse fut à la mesure du traumatisme. L’administration de George W. Bush ne conçut pas seulement le 11-Septembre comme un crime terroriste exigeant la destruction d’Al-Qaïda. Elle l’inscrivit dans une « guerre contre le terrorisme » dont les frontières géographiques, temporelles et parfois juridiques seraient beaucoup plus difficiles à définir. Les États-Unis intervinrent en Afghanistan à l’automne 2001 pour renverser le régime taliban qui abritait Al-Qaïda. Moins de deux ans plus tard, ils envahirent l’Irak.
Les deux guerres finirent par se confondre dans la mémoire politique américaine alors qu’elles répondaient à des logiques différentes. L’Afghanistan découlait directement des attentats. L’Irak n’en était pas responsable. Pourtant, l’atmosphère stratégique créée par le 11-Septembre rendit possible une doctrine beaucoup plus ambitieuse : il ne suffisait plus de répondre aux attaques ; il fallait empêcher l’apparition des menaces, y compris par l’action préventive.
C’est là que commence peut-être la véritable histoire du monde d’après.
La puissance américaine, presque sans rivale au début du siècle, se lança dans des opérations dont la supériorité militaire pouvait gagner les batailles beaucoup plus facilement qu’elle ne pouvait produire les ordres politiques recherchés. Kaboul tomba rapidement. Bagdad également. Ce qui suivit fut autrement complexe. Reconstruire des États, contenir des insurrections, arbitrer des fractures communautaires et installer des institutions capables de survivre au retrait des forces étrangères exigeaient autre chose que la maîtrise du ciel et des armements de précision.
L’Irak devint le laboratoire le plus brutal de cette contradiction. La chute de Saddam Hussein élimina une dictature, mais l’effondrement de l’État irakien ouvrit un espace aux insurrections, aux affrontements confessionnels et aux organisations djihadistes. Al-Qaïda en Irak apparut dans ce chaos avant que ses héritiers ne participent, des années plus tard, à la formation de l’État islamique. Une guerre engagée dans le climat politique produit par la lutte contre le terrorisme contribua ainsi à créer certaines des conditions dans lesquelles une nouvelle génération de djihadisme put prospérer.
L’Afghanistan suivit une trajectoire différente mais aboutit à un paradoxe tout aussi saisissant. Pendant vingt ans, les États-Unis et leurs alliés combattirent les talibans, construisirent des institutions, formèrent des forces de sécurité et financèrent un État afghan dépendant d’un soutien extérieur considérable. En août 2021, lorsque les forces américaines achevèrent leur retrait, les talibans reprirent Kaboul. Le mouvement qui avait été renversé quelques semaines après le 11-Septembre retrouvait le pouvoir quelques semaines avant le vingtième anniversaire des attentats.
Ce constat ne signifie pas que vingt années de lutte antiterroriste furent dépourvues de résultats. Al-Qaïda perdit son sanctuaire afghan initial, son organisation centrale fut profondément affaiblie et Oussama ben Laden fut tué au Pakistan en 2011. Les capacités occidentales de renseignement, de surveillance financière et de coopération antiterroriste progressèrent considérablement. Aucun attentat extérieur comparable au 11-Septembre ne frappa à nouveau le territoire américain à la même échelle.
Mais le prix de cette transformation dépasse largement le bilan des campagnes militaires elles-mêmes. Le projet Costs of War de l’université Brown estime à plus de 8 000 milliards de dollars les dépenses engagées ou promises par les États-Unis pour les guerres et dispositifs associés à l’après-11-Septembre jusqu’à l’exercice 2022, en intégrant notamment les obligations futures envers les anciens combattants. Il estime également qu’entre 905 000 et 940 000 personnes ont été tuées directement par les violences de guerre dans les principaux théâtres concernés jusqu’en 2023, tandis que les morts indirectes liées à la destruction des systèmes sanitaires, économiques et sociaux porteraient le bilan total des zones étudiées à au moins 4,5 à 4,7 millions. Ces estimations couvrent plusieurs conflits aux causalités distinctes et ne doivent donc pas être interprétées comme un bilan directement imputable aux attentats eux-mêmes. Elles donnent néanmoins une mesure de l’échelle historique de l’ère stratégique qui suivit.
Il existe aussi un héritage moins visible parce qu’il est devenu ordinaire.
Après 2001, la sécurité entra profondément dans la vie quotidienne. Les États-Unis créèrent en 2003 le Department of Homeland Security, dans la plus importante réorganisation du gouvernement fédéral depuis la Seconde Guerre mondiale. Les contrôles aéroportuaires changèrent, les listes de surveillance se multiplièrent, les échanges de données entre administrations s’intensifièrent et les capacités de surveillance électronique prirent une dimension nouvelle. Le renseignement financier devint une composante centrale de la lutte contre les réseaux terroristes. Des pratiques initialement conçues comme des réponses exceptionnelles à une menace exceptionnelle s’intégrèrent progressivement au fonctionnement normal des États.
Le 11-Septembre transforma également le rapport entre liberté et sécurité. Guantánamo, les détentions extraterritoriales, les interrogatoires coercitifs, les programmes de surveillance révélés au cours des décennies suivantes et l’expansion des pouvoirs exécutifs ouvrirent des débats qui ne se sont jamais entièrement refermés. La question posée en 2001 reste familière en 2026 : jusqu’où une démocratie peut-elle modifier ses propres règles pour se protéger sans transformer précisément ce qu’elle prétend défendre ?
Pourtant, l’une des évolutions les plus frappantes du vingt-cinquième anniversaire est ailleurs. Le terrorisme n’a pas disparu, mais il n’organise plus à lui seul la représentation américaine du monde.
La Chine occupe désormais le centre de la planification stratégique à long terme des États-Unis. La Russie a replacé la guerre conventionnelle de haute intensité au cœur des préoccupations européennes. Les missiles hypersoniques, les drones, les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle, les infrastructures spatiales, les chaînes d’approvisionnement et la maîtrise des technologies critiques sont devenus des instruments de puissance aussi importants que les réseaux terroristes l’étaient dans l’imaginaire stratégique du début des années 2000. Après le retrait d’Afghanistan, le Pentagone et une partie de l’appareil stratégique américain ont recentré leur attention sur la compétition entre grandes puissances, notamment avec la Chine et la Russie.
Ce déplacement raconte quelque chose de plus profond. Le 11-Septembre avait imposé l’idée que la principale menace pouvait venir d’acteurs relativement faibles capables d’exploiter les vulnérabilités de sociétés beaucoup plus puissantes. Le monde de 2026 réintroduit une logique plus ancienne : États, territoires, industries, arsenaux, alliances, ressources et rapports de force entre puissances. L’histoire n’est pas revenue exactement à son point de départ. Elle a simplement superposé deux époques.
Car l’architecture créée après 2001 n’a pas disparu avec le retour de la rivalité entre États. Les drones perfectionnés pour la lutte antiterroriste sont désormais omniprésents dans les guerres conventionnelles. Les technologies de surveillance développées au nom de la sécurité nationale sont devenues des instruments ordinaires de puissance étatique. Les sanctions financières, la traçabilité des flux, l’exploitation massive des données et l’intégration entre renseignement et technologie ont changé de cible sans perdre leur utilité. Même lorsque le vocabulaire du 11-Septembre s’efface, certaines de ses infrastructures demeurent.
L’héritage est également politique. Une génération américaine entière a grandi avec des guerres dont la fin était difficile à définir. L’idée d’une intervention extérieure capable de reconstruire durablement une société a perdu une partie de l’assurance qu’elle possédait au tournant du siècle. L’Afghanistan et surtout l’Irak ont contribué à nourrir une méfiance envers les engagements militaires prolongés et envers les affirmations des institutions chargées de les justifier. Cette fatigue n’a pas produit un isolationnisme absolu. Elle a modifié la question posée à Washington : non plus seulement « pouvons-nous intervenir ? », mais de plus en plus « qu’obtiendrons-nous réellement en intervenant ? ».
Le Moyen-Orient lui-même porte encore les traces de cette période, mais il ne ressemble plus à celui de 2001. L’influence iranienne s’est étendue après la disparition du régime de Saddam Hussein avant d’être confrontée à de nouvelles recompositions régionales. Les monarchies du Golfe ont acquis une autonomie diplomatique, financière et technologique plus importante. La Turquie poursuit sa propre stratégie. Israël reste au centre d’un système régional profondément conflictuel. Les puissances asiatiques, Chine en tête, sont devenues des acteurs économiques majeurs de la région. Les États-Unis y demeurent une puissance militaire essentielle, mais ils ne sont plus seuls à structurer son horizon.
Il serait donc trop simple de demander si la guerre contre le terrorisme a été « gagnée » ou « perdue ». La question suppose qu’elle possédait une frontière et un terme clairement définis. Or sa caractéristique historique fut précisément de brouiller les deux. Le terrorisme djihadiste n’a pas disparu. Al-Qaïda a survécu sous des formes fragmentées, l’État islamique a démontré qu’une organisation issue de cette matrice pouvait conquérir temporairement un territoire considérable, et différentes branches continuent d’opérer en Afrique, au Moyen-Orient et en Asie. Mais aucune d’entre elles n’a réalisé l’ambition stratégique implicite du 11-Septembre : provoquer l’effondrement de la puissance américaine.
En revanche, les États-Unis ont consacré une immense quantité de ressources, d’attention politique et de capital stratégique à répondre à cette menace. C’est peut-être ici que le bilan devient le plus inconfortable. Une puissance peut détruire l’organisation qui l’a attaquée et néanmoins découvrir, vingt-cinq ans plus tard, que la réponse à l’attaque a transformé son propre système autant que son adversaire.
Le 11 septembre 2026, les cérémonies reviennent donc aux lieux où tout avait commencé. À New York, les familles lisent les noms. Pour le vingt-cinquième anniversaire, le National September 11 Memorial & Museum a également prévu un moment de silence consacré aux personnes mortes depuis des suites de maladies ou blessures liées aux attentats. L’institution souligne qu’environ un tiers de la population américaine est désormais trop jeune pour avoir un souvenir personnel du 11-Septembre. L’événement entre ainsi dans une phase nouvelle : celle où la mémoire vécue commence lentement à devenir histoire.
C’est peut-être la distance nécessaire pour comprendre ce qui s’est réellement produit.
Le 11-Septembre n’a pas créé à lui seul le monde contemporain. Il n’a créé ni l’ascension chinoise, ni le retour de la Russie, ni la révolution numérique, ni les fractures du Moyen-Orient. Mais il a infléchi pendant deux décennies la manière dont la première puissance mondiale percevait les menaces, utilisait sa force et définissait sa sécurité. Il a déclenché des guerres, accéléré la construction d’un appareil mondial de surveillance et de contre-terrorisme, déplacé des ressources gigantesques et modifié le rapport entre l’État, la technologie et l’individu.
Vingt-cinq ans plus tard, les tours ne sont plus là. Al-Qaïda n’est plus l’adversaire autour duquel Washington organise l’ensemble de sa stratégie. L’Afghanistan est de nouveau gouverné par les talibans. La compétition entre grandes puissances domine désormais une partie croissante de l’agenda international.
Et pourtant, le monde du 11-Septembre n’a jamais complètement disparu.
Il s’est simplement fondu dans le nôtre.
Sources principales
National September 11 Memorial & Museum — données historiques sur les attentats du 11 septembre 2001 et commémoration du 25e anniversaire, septembre 2026.
Brown University, Watson School of International and Public Affairs, Costs of War — travaux sur les coûts humains, budgétaires et institutionnels des guerres de l’après-11-Septembre.
U.S. Department of Homeland Security — histoire institutionnelle et création du département après les attentats du 11 septembre 2001.
The 9/11 Commission Report — rapport de la National Commission on Terrorist Attacks Upon the United States, 2004.
Bureau de recherche Atlas Limits
Bureau éditorial et analytique d’Atlas Limits.


