Pendant quatre décennies, l’une des forces de la Chine fut d’accepter de ne pas tout contrôler. Deng Xiaoping avait compris qu’une économie pouvait rester politiquement communiste tout en laissant les prix, l’entreprise privée, la concurrence et l’initiative individuelle transmettre au système des informations qu’aucune administration centrale n’était capable de réunir seule. Cette concession au marché allait devenir l’un des moteurs de la plus spectaculaire transformation économique contemporaine.

Xi Jinping explore désormais une autre possibilité. Non pas abolir le marché, ni revenir simplement à la planification maoïste, mais construire un système dans lequel l’État disposerait de capacités technologiques suffisamment puissantes pour reprendre une partie de la coordination économique abandonnée depuis les réformes de Deng.

L’intelligence artificielle pourrait en être l’instrument.

C’est l’une des questions qui apparaissent derrière la conférence consacrée par Kevin Rudd à l’évolution de la stratégie économique chinoise sous Xi Jinping, donnée en août 2026 à l’Australian National University. L’ancien Premier ministre australien y décrit une transformation progressive de la doctrine économique chinoise : le marché, auquel Pékin reconnaissait encore en 2013 un rôle « décisif » dans l’allocation des ressources, évolue désormais dans un système accordant une place croissante à l’autosuffisance nationale, à la planification stratégique, à la sécurité économique et à la politique industrielle.

Le changement dépasse largement la politique économique. Il touche à la manière dont Pékin conçoit la puissance.

La Chine ne cherche plus seulement à devenir plus riche. Elle cherche à devenir technologiquement difficile à contraindre.

Le retour du centre

Lorsque Xi Jinping arrive au pouvoir, la Chine sort de trois décennies pendant lesquelles l’ouverture économique avait progressivement multiplié les centres de décision. Entreprises privées, gouvernements provinciaux, investisseurs étrangers, marchés financiers et chaînes de valeur internationales avaient acquis une influence considérable sur l’allocation des capitaux.

Le Parti communiste n’avait évidemment jamais disparu. Mais une partie de la prospérité chinoise provenait précisément de sa capacité à laisser se développer des mécanismes qu’il ne contrôlait pas entièrement.

Sous Xi, cette relation change.

La sécurité nationale entre progressivement dans le vocabulaire économique. Les chaînes d’approvisionnement deviennent des questions stratégiques. Les technologies critiques cessent d’être seulement des secteurs industriels. Les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle, le quantique, les biotechnologies, la robotique ou les nouvelles technologies énergétiques deviennent des composantes de la souveraineté.

Cette évolution n’est pas simplement idéologique. Elle répond également à l’environnement extérieur.

Les restrictions américaines sur les semi-conducteurs avancés et certains équipements de fabrication ont montré à Pékin jusqu’où une dépendance technologique pouvait devenir une vulnérabilité géopolitique. Dans cette perspective, l’autonomie technologique n’est plus seulement un objectif industriel : elle devient une forme d’assurance stratégique.

La politique industrielle chinoise change alors d’échelle.

Xi Jinping lui a donné un concept : les « nouvelles forces productives de qualité ».

L’expression pourrait sembler appartenir au vocabulaire abstrait du Parti. Elle décrit pourtant une orientation très concrète : déplacer progressivement les moteurs de la croissance chinoise de l’immobilier, des infrastructures traditionnelles et de l’industrie à faible valeur ajoutée vers la technologie, l’automatisation et la production industrielle avancée.

Les données disponibles en 2026 montrent déjà l’ampleur de cette mobilisation. Sur les huit premiers mois de l’année, les revenus des industries chinoises de haute technologie ont progressé de 15,7 % sur un an, ceux de la fabrication high-tech de 18,9 %. Les ventes liées à la production de circuits intégrés associés à l’intelligence artificielle ont augmenté de 67,7 %.

Ce ne sont encore que des indicateurs sectoriels. Mais ils révèlent la direction du mouvement.

L’IA comme politique industrielle

Dans de nombreux pays, l’intelligence artificielle est d’abord pensée comme une industrie.

En Chine, elle tend à devenir une infrastructure.

Le gouvernement poursuit son programme « AI Plus », destiné à diffuser l’intelligence artificielle dans l’industrie, la recherche scientifique, les services, la consommation et progressivement l’administration. Pékin affiche désormais l’objectif d’une économie et d’une société profondément transformées par l’intelligence artificielle à l’horizon 2035.

Cette ambition bénéficie d’un avantage particulier : la Chine possède simultanément une immense base industrielle, des volumes considérables de données, un marché intérieur continental et un État capable d’orienter d’importantes ressources vers quelques priorités stratégiques.

L’IA peut donc être déployée non seulement dans les laboratoires ou les plateformes numériques, mais dans les usines, les réseaux électriques, les ports, la logistique, la conception industrielle et les chaînes d’approvisionnement.

C’est ici que le projet devient plus intéressant.

Car une technologie capable d’améliorer la prévision, l’optimisation et la coordination ne transforme pas seulement les entreprises. Elle pourrait également modifier les capacités économiques de l’État.

Le vieux problème de la planification

Le débat entre marché et planification a longtemps reposé sur un problème d’information.

Une économie moderne produit chaque seconde des milliards de signaux : prix, pénuries, commandes, stocks, préférences des consommateurs, capacités industrielles, coûts logistiques, disponibilité du travail ou du capital. Aucun ministère ne peut connaître et traiter efficacement l’ensemble de ces informations.

Le marché possède précisément cette propriété : il distribue le calcul.

Des millions d’acteurs prennent des décisions indépendamment les uns des autres. Les prix agrègent imparfaitement leurs informations. Les entreprises qui se trompent peuvent disparaître. Celles qui identifient une demande peuvent prospérer. Le système reste chaotique, parfois brutal, souvent inefficace à court terme, mais il possède une extraordinaire capacité d’adaptation.

Les économies planifiées du XXe siècle rencontrèrent la difficulté inverse. Elles pouvaient concentrer les ressources avec une puissance considérable, mais elles connaissaient mal la réalité qu’elles prétendaient organiser.

Une usine pouvait atteindre son objectif administratif tout en produisant quelque chose dont personne n’avait besoin. Une pénurie locale pouvait rester invisible au centre. Les responsables avaient intérêt à embellir leurs statistiques. Plus l’économie devenait complexe, plus la quantité d’informations nécessaire à sa coordination dépassait les capacités de l’administration.

L’intelligence artificielle ne supprime pas ce problème.

Mais elle en modifie potentiellement les paramètres.

Une économie désormais couverte de capteurs, de paiements numériques, de plateformes logistiques, de systèmes industriels connectés et d’immenses bases de données produit une quantité d’informations dont les planificateurs du XXe siècle ne pouvaient même pas imaginer disposer. Les modèles d’intelligence artificielle peuvent analyser une partie de ces flux, identifier des tensions, optimiser des réseaux ou simuler certains scénarios.

La question devient alors vertigineuse : que se passe-t-il lorsqu’un État centralisé dispose enfin d’outils capables de traiter une fraction significative de la complexité qui rendait autrefois la planification impossible ?

Le Parti et la machine

Rien n’indique que Pékin envisage de remplacer le marché par un gigantesque ordinateur central.

La réalité chinoise est beaucoup plus hybride.

Les entreprises privées restent indispensables. Les marchés continuent d’allouer une partie considérable des ressources. La concurrence entre entreprises chinoises est parfois féroce. Pékin cherche lui-même à préserver l’innovation et l’entrepreneuriat dont dépend sa montée technologique.

Mais au-dessus de cette économie subsiste un niveau supérieur de direction stratégique.

L’État détermine les secteurs prioritaires, finance les infrastructures, oriente une partie du crédit, organise les politiques scientifiques, protège certaines chaînes d’approvisionnement et cherche à réduire les dépendances jugées dangereuses.

L’intelligence artificielle peut renforcer cette architecture.

Elle peut aider à coordonner l’électricité nécessaire aux centres de données, anticiper les besoins industriels, accélérer la recherche scientifique, optimiser les infrastructures ou identifier les goulets d’étranglement d’une chaîne de valeur. Utilisée ainsi, elle ne remplace pas le marché : elle augmente la capacité du centre à intervenir autour de lui.

C’est peut-être là que se situe l’expérience chinoise la plus importante.

Pékin ne choisit pas nécessairement entre planification et marché. Il tente de déterminer jusqu’où les technologies numériques permettent de combiner les deux.

La contradiction demeure

La technologie ne résout pourtant pas le problème politique de l’information.

Un modèle peut analyser les données qu’il reçoit. Il ne peut garantir qu’elles soient vraies.

Dans un système fortement hiérarchisé, un responsable local conserve une incitation à présenter de bons résultats à son supérieur. Une entreprise publique peut défendre son financement. Une administration peut protéger son domaine. Un gouvernement provincial peut vouloir préserver une industrie devenue surcapacitaire.

L’intelligence artificielle peut optimiser une décision à partir d’informations imparfaites. Elle peut même rendre cette décision plus rapide et plus systématique.

Elle peut donc amplifier une erreur aussi efficacement qu’elle améliore une bonne politique.

La Chine en connaît déjà certaines manifestations. Les investissements massifs dans des secteurs considérés comme stratégiques ont produit des champions industriels mondiaux, mais aussi des surcapacités, des guerres de prix et des investissements redondants. L’extraordinaire capacité chinoise à mobiliser du capital constitue simultanément une force et un risque.

Il existe une contradiction plus profonde encore.

L’innovation nécessite souvent ce que la planification supporte difficilement : l’incertitude.

Personne ne savait exactement quelles entreprises domineraient l’internet chinois, quelles technologies deviendraient essentielles ou quels produits rencontreraient leur marché. L’innovation implique des expériences inutiles, des entreprises qui échouent, des capitaux gaspillés et des entrepreneurs qui poursuivent des idées que l’administration n’aurait probablement jamais sélectionnées.

Or Pékin cherche simultanément à obtenir davantage d’innovation et davantage de direction.

Toute l’expérience économique de Xi Jinping se trouve peut-être dans cette tension.

La puissance plutôt que l’efficacité

Cette stratégie devient cependant plus compréhensible lorsqu’on cesse de la mesurer uniquement avec les critères traditionnels de l’efficacité économique.

L’objectif de Pékin n’est pas nécessairement de construire l’économie théoriquement la plus efficiente. Il est aussi de construire une économie suffisamment productive pour continuer à enrichir le pays, suffisamment innovante pour rester compétitive et suffisamment autonome pour résister à une confrontation prolongée avec les États-Unis ou à une fragmentation du système mondial.

L’inefficacité peut alors devenir acceptable si elle achète de la résilience.

Une usine de semi-conducteurs moins rentable qu’une concurrente étrangère peut conserver une valeur stratégique si elle réduit une dépendance critique. Une chaîne d’approvisionnement redondante peut sembler économiquement sous-optimale tout en devenant rationnelle dans une logique de sécurité nationale.

C’est précisément le rapprochement que Kevin Rudd observe entre économie, technologie et sécurité sous Xi.

La compétition sino-américaine ne se joue donc plus seulement sur la taille du PIB ou le volume des exportations. Elle oppose progressivement deux manières d’organiser l’innovation et la puissance industrielle.

Les États-Unis disposent d’un système extraordinairement performant pour produire des entreprises technologiques de rupture, attirer les capitaux et transformer la recherche en entreprises mondiales. La Chine dispose d’une capacité exceptionnelle à transformer des priorités nationales en infrastructures, capacités manufacturières et chaînes industrielles complètes.

L’intelligence artificielle arrive au moment précis où ces deux modèles cherchent leurs limites.

L’expérience chinoise

Il faudra probablement des années avant de savoir si le pari de Xi fonctionne. La Chine peut réussir à créer un système hybride dans lequel le marché continue de générer innovation et information tandis qu’un État technologiquement augmenté coordonne les infrastructures, protège les dépendances stratégiques et accélère le développement des industries jugées essentielles.

Elle peut également découvrir que la technologie ne résout pas les contradictions fondamentales de la centralisation : mauvaise information, conformisme institutionnel, allocation politique du capital et difficulté à prévoir l’innovation.

Les deux scénarios ne sont d’ailleurs pas exclusifs. La Chine peut obtenir des succès spectaculaires dans certaines industries et accumuler simultanément de profondes inefficacités ailleurs. Mais l’expérience mérite d’être observée au-delà du cas chinois.

Pendant une grande partie du XXe siècle, le débat économique opposait deux architectures : laisser une multitude d’acteurs coordonner l’économie par les marchés, ou tenter d’organiser cette coordination depuis le centre. L’effondrement du bloc soviétique semblait avoir largement tranché la question.

L’intelligence artificielle ne ressuscite pas l’économie soviétique. Elle introduit quelque chose de différent : une capacité de calcul, d’observation et de coordination dont aucun État planificateur n’avait jamais disposé.

Xi Jinping semble vouloir savoir jusqu’où cette capacité peut aller. Deng avait transformé la Chine en donnant davantage d’espace au marché.

Xi pourrait chercher à transformer de nouveau la Chine en donnant davantage d’intelligence au centre.

Le véritable enjeu n’est donc peut-être pas de savoir si l’intelligence artificielle remplacera le travail humain. En Chine, une autre expérience commence à prendre forme : déterminer si elle peut modifier la frontière entre le marché et l’État. Et cette fois, le laboratoire compte près d’un cinquième de l’économie mondiale.

Sources principales

  • Kevin Rudd — The Evolution of Chinese Economic Strategy Under Xi Jinping: On Becoming a Techno-Industrial Superpower by 2035 — Asia Society / Substack, août 2026.
  • Australian National University, China in the World — The Evolution of Chinese Economic Strategy Under Xi Jinping — Annual Lecture, 26 août 2026.
  • State Council of the People’s Republic of China — documents et orientations sur l’initiative “AI Plus” et le développement de l’intelligence artificielle, 2025–2026.
  • State Council of the People’s Republic of China — orientations relatives au 15th Five-Year Plan (2026–2030), à la modernisation industrielle et à l’autonomie scientifique et technologique.
  • National Bureau of Statistics of China — données sur la production industrielle, les industries de haute technologie et la transformation de la structure productive chinoise, 2026.
  • State Taxation Administration of China — données fiscales sur les industries high-tech, la fabrication high-tech et les circuits intégrés liés à l’intelligence artificielle, janvier–août 2026.
  • Xi Jinping / Xinhua — discours et documents consacrés aux “new quality productive forces” et à leur rôle dans la modernisation économique chinoise.
  • U.S. Department of Commerce, Bureau of Industry and Security — contrôles américains à l’exportation concernant les semi-conducteurs avancés, les équipements de fabrication et les technologies liées à l’IA à destination de la Chine.
  • International Monetary Fund — People’s Republic of China: Article IV Consultation — analyses de la croissance, de l’investissement, de la productivité et des déséquilibres structurels chinois.
  • World Bank — China Economic Update — analyses de la transition du modèle de croissance chinois, de l’investissement et de la productivité.