Pendant longtemps, l’autonomie stratégique européenne s’est mesurée en avions de combat, en chars, en missiles ou en satellites. Une autre dépendance est désormais en train d’apparaître, moins visible mais potentiellement plus profonde : celle des logiciels capables de réunir les données du champ de bataille, de les interpréter et d’aider les états-majors à décider.
Le 17 septembre 2026, Thales a présenté HexaForce, un nouveau système de commandement et de contrôle multidomaine augmenté par l’intelligence artificielle. Le groupe français le décrit comme une architecture conçue pour les opérations de haute intensité, capable de soutenir des structures de commandement impliquant plus de 100 000 combattants et de connecter les domaines terrestre, maritime, aérien, cyber, spatial et informationnel. Le système a déjà été testé pendant l’exercice d’interopérabilité CWIX 2026 de l’OTAN.
Pris isolément, HexaForce pourrait apparaître comme un produit supplémentaire dans la numérisation accélérée des forces armées. Il révèle pourtant une transformation beaucoup plus importante. À mesure que les armées se couvrent de capteurs, de drones, de satellites, de radars, de systèmes de guerre électronique et de plateformes autonomes, leur efficacité dépend de plus en plus de la couche logicielle capable de relier ces éléments entre eux.
Le nouvel enjeu n’est donc plus seulement de savoir qui fabriquera les armes européennes. Il devient aussi de déterminer qui contrôlera le système qui leur permettra de voir, de comprendre et d’agir ensemble.
La guerre devient un problème d’orchestration
Un champ de bataille moderne produit une quantité d’informations qu’aucun état-major ne peut traiter manuellement à la vitesse exigée par une confrontation de haute intensité. Une image satellite détecte un mouvement. Un drone transmet une vidéo. Un radar identifie une trajectoire. Une unité terrestre demande un appui. Une source de renseignement électronique détecte une émission. Plusieurs systèmes doivent ensuite décider quelles informations sont pertinentes, lesquelles se recoupent, quelle menace est prioritaire et quels moyens peuvent y répondre.
L’intelligence artificielle intervient précisément dans cet espace.
HexaForce est conçu pour agréger des sources multiples, sélectionner les informations utiles et soutenir la décision depuis les niveaux stratégiques jusqu’aux échelons tactiques. Thales présente le système comme une réponse à la croissance du volume de données et à l’accélération du tempo opérationnel.
Cette évolution transforme progressivement le commandement militaire. Le centre de gravité technologique ne disparaît pas des plateformes physiques, mais une partie croissante de la valeur se déplace vers le logiciel qui relie ces plateformes.
Le parallèle avec l’informatique civile est imparfait mais éclairant. Un smartphone peut accueillir des composants provenant de dizaines de fabricants différents ; l’expérience d’ensemble reste pourtant structurée par le système d’exploitation qui organise leurs interactions. Dans les forces armées numérisées, une couche comparable commence à apparaître : elle ne remplace ni les soldats ni les équipements, mais elle organise la circulation de l’information entre eux.
Celui qui fournit cette couche acquiert donc une position particulièrement sensible.
Palantir est déjà dans l’architecture de l’OTAN
Cette question n’est pas théorique.
Le 25 mars 2025, l’Agence OTAN d’information et de communication a finalisé l’acquisition du Maven Smart System NATO de Palantir pour Allied Command Operations, la structure chargée de planifier et d’exécuter les opérations militaires de l’Alliance. L’achat avait été réalisé en six mois, l’un des cycles d’acquisition les plus rapides de l’histoire récente de l’OTAN.
Maven associe plusieurs formes d’intelligence artificielle, dont l’apprentissage automatique, l’IA générative et les grands modèles de langage. Selon l’OTAN, le système doit notamment améliorer la fusion du renseignement, le ciblage, la compréhension de la situation opérationnelle, la planification et la vitesse de décision.
Le système n’est plus expérimental.
En août 2025, le Joint Warfare Centre de l’OTAN préparait son intégration dans les grands exercices de l’Alliance. L’organisation le présentait alors comme son premier système de commandement militaire utilisant l’intelligence artificielle à cette échelle.
Un an plus tard, Maven fait désormais partie de l’environnement numérique opérationnel de l’OTAN. En juillet 2026, l’Alliance indiquait que le système était utilisé par Allied Command Operations et servait de plateforme pour intégrer de nouveaux outils d’analyse développés dans le cadre de son accélérateur technologique DIANA.
Autrement dit, pendant que l’Europe réfléchit encore aux contours de sa souveraineté militaire numérique, une architecture américaine participe déjà à la transformation du commandement allié.
Ce constat ne signifie pas que l’OTAN abandonne le contrôle de ses opérations à un fournisseur privé. Les décisions militaires restent sous l’autorité des chaînes de commandement alliées. Mais il pose une question différente : jusqu’où une organisation militaire peut-elle dépendre d’un logiciel propriétaire étranger pour structurer l’information sur laquelle reposent ses décisions ?
HexaForce répond directement à cette inquiétude
C’est dans ce contexte qu’HexaForce prend son importance.
Thales insiste sur trois caractéristiques : souveraineté, architecture ouverte et interopérabilité. Le système est présenté comme compatible avec les standards de l’OTAN et conçu pour permettre aux États de conserver le contrôle de leurs données et d’intégrer différents fournisseurs dans leur propre architecture.
Ce positionnement est loin d’être anodin.
La souveraineté technologique ne consiste pas seulement à disposer d’un fournisseur national. Elle suppose qu’un État puisse contrôler ses données, comprendre l’architecture utilisée, modifier les composants essentiels et continuer à exploiter le système même si son environnement politique ou industriel change.
Cette distinction devient particulièrement importante pour un système de commandement.
La dépendance à un avion étranger peut créer des contraintes en matière de maintenance, de munitions ou d’évolution technique. La dépendance à une plateforme numérique de commandement peut atteindre un niveau différent : elle concerne potentiellement la manière dont les informations sont structurées avant même que la décision militaire ne soit prise.
Reuters rapporte que l’essor de Maven nourrit précisément des interrogations européennes sur la souveraineté des données, tandis que l’Allemagne examine avec prudence l’utilisation de certains outils américains. Thales présente parallèlement HexaForce comme indépendant des restrictions américaines ITAR et comme une réponse européenne aux besoins croissants de commandement assisté par IA.
Il ne s’agit cependant pas encore d’un remplacement européen de Maven.
HexaForce vient d’être dévoilé. Maven dispose déjà d’un accès à l’écosystème opérationnel de l’OTAN. La différence de maturité industrielle et d’implantation reste importante.
Mais l’apparition d’une alternative européenne change déjà la nature de la question.
L’autonomie stratégique descend dans la pile technologique
Pendant deux décennies, le débat européen sur la défense a surtout porté sur les plateformes.
Fallait-il développer un avion de combat européen plutôt qu’acheter américain ? Une défense aérienne européenne plutôt que dépendre de systèmes américains ? Des satellites, des drones ou des lanceurs européens ?
Ces débats restent ouverts. Mais l’intelligence artificielle fait progressivement descendre la question de l’autonomie stratégique dans des couches technologiques plus profondes.
Après les plateformes viennent les données.
Après les données viennent les modèles.
Après les modèles viennent les systèmes de commandement capables de connecter l’ensemble.
L’industrie européenne commence à se structurer autour de ces différentes briques. Thales travaille sur les systèmes de commandement. Mistral AI développe des modèles européens. Comand AI se positionne également sur les systèmes militaires de décision et de commandement. D’autres acteurs développent les infrastructures cloud, les architectures de communication ou les outils nécessaires à la fusion de données.
Cette fragmentation constitue à la fois une force et une faiblesse.
Elle permet à l’Europe de construire un écosystème ouvert dans lequel plusieurs acteurs peuvent être combinés. Mais elle rend également plus difficile l’apparition de plateformes intégrées capables de rivaliser immédiatement avec les solutions américaines.
Aux États-Unis, la concentration du capital, des données, du cloud et des contrats militaires permet à des entreprises comme Palantir de développer rapidement des plateformes couvrant une part croissante de la chaîne opérationnelle.
L’Europe tente encore de déterminer comment assembler ses propres briques.
Le véritable enjeu est l’interopérabilité sans dépendance
L’Europe ne peut cependant pas simplement se détacher des architectures américaines.
Ses armées restent intégrées à l’OTAN. Les opérations multinationales exigent que les avions, radars, satellites, systèmes terrestres et centres de commandement puissent échanger leurs données dans des formats compatibles.
CWIX, l’exercice dans lequel HexaForce a été testé, existe précisément pour vérifier cette interopérabilité numérique entre les systèmes militaires des différents membres de l’Alliance.
L’enjeu européen n’est donc pas de construire une infrastructure fermée.
Il consiste à obtenir quelque chose de beaucoup plus difficile : une interopérabilité maximale sans dépendance irréversible.
Un État doit pouvoir participer au réseau militaire occidental tout en conservant la possibilité de contrôler ses données, de sélectionner ses fournisseurs et de faire évoluer ses systèmes sans dépendre d’une seule entreprise ou d’un seul pays.
Cette architecture fédérée est probablement plus complexe qu’une plateforme unique. Elle pourrait pourtant devenir l’un des fondements de la souveraineté militaire européenne.
HexaForce est intéressant précisément parce que Thales présente son architecture comme ouverte et distribuée.
Cette promesse devra naturellement être confrontée aux déploiements réels. Les performances opérationnelles, la facilité d’intégration avec les systèmes existants, le coût et la capacité à fonctionner dans des environnements dégradés détermineront beaucoup plus que les communiqués industriels.
Mais la direction stratégique apparaît déjà.
L’IA ne remplace pas le commandement, elle en transforme le rythme
Cette évolution conduit également à une question plus difficile : quelle place doit être donnée à l’intelligence artificielle dans la décision militaire ?
Les systèmes comme Maven ou HexaForce ne sont pas présentés comme des machines prenant seules la décision d’engager une cible. Ils doivent accélérer la compréhension de l’environnement opérationnel et fournir des recommandations aux opérateurs humains.
La frontière peut pourtant devenir de plus en plus subtile.
Lorsqu’un logiciel analyse simultanément des milliers de données, classe les menaces, propose des priorités et recommande l’emploi de certains moyens, l’humain conserve juridiquement la décision mais travaille dans un environnement cognitif largement structuré par la machine.
La question de la souveraineté dépasse donc la localisation des serveurs ou la nationalité du fournisseur.
Elle concerne aussi les algorithmes qui déterminent quelles informations apparaissent en premier, quelles corrélations sont considérées comme importantes et quelles options sont proposées à un commandant.
Thales lui-même appelle désormais à l’établissement d’un cadre international pour encadrer le développement de l’intelligence artificielle. Son PDG Patrice Caine estime que les protections techniques doivent être accompagnées de règles gouvernementales et internationales.
Le débat arrive au moment même où l’IA devient opérationnelle dans les états-majors.
La prochaine dépendance stratégique
L’Europe connaît déjà le coût de certaines dépendances technologiques.
Elle dépend largement des États-Unis pour les processeurs les plus avancés, pour certaines infrastructures cloud, pour plusieurs logiciels critiques et pour une partie importante de ses capacités militaires.
L’IA de commandement pourrait devenir une dépendance supplémentaire — ou l’un des premiers domaines dans lesquels les Européens décident de conserver une architecture réellement pluraliste.
HexaForce ne prouve pas encore que l’Europe dispose d’une réponse complète. Il montre qu’elle commence à identifier le problème.
La question stratégique des prochaines années ne sera donc probablement plus seulement : combien de chars, d’avions ou de missiles l’Europe peut-elle produire ?
Elle sera aussi : qui contrôle le logiciel qui relie tous ces systèmes lorsque commence la guerre ?
Sur les champs de bataille numérisés, le pouvoir ne se situera plus uniquement dans les armes.
Il se situera également dans l’architecture qui leur dira ce qu’elles voient.
Sources principales
Thales, communiqué du 17 septembre 2026 sur le lancement d’HexaForce et présentation technique du système.
NATO Communications and Information Agency, acquisition de Maven Smart System NATO, 14 avril 2025.
NATO Joint Warfare Centre, intégration opérationnelle de Maven Smart System NATO, août 2025.
OTAN / DIANA, utilisation de Maven par Allied Command Operations et intégration de nouveaux outils d’IA, juillet 2026.
Reuters, 17 septembre 2026, sur HexaForce, Maven, les enjeux européens de souveraineté des données et la stratégie de Thales en matière d’intelligence artificielle militaire.
Bureau de recherche Atlas Limits
Bureau éditorial et analytique d’Atlas Limits.


