Pendant quatre ans, l’Espagne et le Maroc ont construit une relation dont la principale qualité était de résister à ses propres contradictions. Madrid pouvait soutenir le plan marocain d’autonomie au Sahara occidental tout en affirmant sa souveraineté sur Ceuta et Melilla. Rabat pouvait maintenir ses revendications sur les deux villes tout en coopérant avec l’Espagne sur la migration, la sécurité, le commerce et, bientôt, l’organisation de la Coupe du monde 2030. Chacun connaissait les lignes rouges de l’autre. L’essentiel consistait à ne pas les faire se rencontrer.

La convocation d’élections générales anticipées en Espagne pour le 29 novembre 2026 introduit une variable nouvelle dans cet équilibre. Pour la première fois depuis le rapprochement de 2022, l’architecture politique construite entre Rabat et Madrid pourrait devoir fonctionner sans l’un de ses principaux architectes.

Pedro Sánchez a annoncé le 5 octobre la dissolution des Cortes et la tenue du scrutin le 29 novembre, après une nouvelle défaite parlementaire de son gouvernement sur le logement. L’élection sera dominée par des questions intérieures espagnoles — logement, pouvoir d’achat, fragmentation politique, immigration, fonctionnement des institutions — et son résultat reste ouvert. Mais pour le Maroc, elle constitue aussi un test diplomatique : déterminer ce qui, dans le rapprochement avec Madrid, relève désormais d’une politique structurelle de l’État espagnol et ce qui dépend encore du choix personnel et politique de Sánchez.

La distinction est devenue essentielle. A

Le tournant de 2022

La relation actuelle commence véritablement en mars 2022.

Après près d’un an de crise diplomatique, Pedro Sánchez modifie la position espagnole sur le Sahara occidental. Madrid considère désormais l’initiative marocaine d’autonomie présentée en 2007 comme la base « la plus sérieuse, réaliste et crédible » pour résoudre le conflit.

Pour Rabat, le changement est considérable. L’ancienne puissance administrante du territoire se rapproche de la position marocaine sans reconnaître formellement la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental. Pour Madrid, il permet de sortir d’une crise devenue coûteuse et de reconstruire la coopération avec son voisin du sud.

La déclaration conjointe du 7 avril 2022 organise cette normalisation. Migration, sécurité, commerce, circulation des personnes, coopération économique et dialogue politique doivent être progressivement reconstruits.

La méthode fonctionne.

Le Maroc devient un partenaire central de l’Espagne pour le contrôle de la frontière méditerranéenne et atlantique. Les échanges commerciaux atteignent des niveaux historiques. Des entreprises espagnoles renforcent leur présence au Maroc. Les infrastructures énergétiques et logistiques rapprochent les deux économies. Puis l’attribution de la Coupe du monde 2030 à l’Espagne, au Maroc et au Portugal ajoute une échéance commune dont les investissements se compteront en années.

Une interdépendance apparaît.

Mais le rapprochement repose également sur une règle implicite : les contentieux territoriaux doivent rester compartimentés.

Deux intégrités territoriales

Cette architecture contient depuis l’origine une contradiction.

Le Maroc demande à ses partenaires de reconnaître son intégrité territoriale au Sahara occidental. Dans le même temps, Rabat ne reconnaît pas la souveraineté espagnole sur Ceuta et Melilla.

Les situations ne sont pas juridiquement équivalentes.

Le Sahara occidental figure toujours sur la liste des territoires non autonomes des Nations unies et son statut définitif reste soumis au processus onusien. Ceuta et Melilla sont des villes autonomes espagnoles, intégrées à l’ordre constitutionnel espagnol et au territoire de l’Union européenne.

Mais diplomatiquement, la symétrie est difficile à ignorer.

Rabat demande à Madrid de prendre en considération ce qu’il considère comme une question fondamentale d’intégrité territoriale. Madrid exige exactement la même chose lorsqu’il s’agit de Ceuta et Melilla.

Pendant plusieurs années, les deux capitales ont réussi à maintenir ces deux conversations suffisamment éloignées l’une de l’autre.

L’été 2026 a rendu l’exercice beaucoup plus difficile.

Ceuta change la relation

Les 30 et 31 juillet, plus de 70 000 personnes ont franchi la frontière entre le Maroc et Ceuta lors d’une arrivée d’une ampleur exceptionnelle. Une grande partie est ensuite repartie ou a été renvoyée, mais des milliers de personnes sont restées dans la ville, saturant les capacités d’accueil et transformant rapidement un problème migratoire en crise politique espagnole.

Madrid a évité d’accuser directement le gouvernement marocain d’avoir organisé les passages. Cette prudence n’est pas secondaire : une attribution officielle à Rabat aurait placé le gouvernement espagnol devant une contradiction immédiate entre son partenariat stratégique avec le Maroc et la protection d’une frontière nationale.

Mais les conséquences de la crise dépassent déjà largement la migration.

L’Espagne prépare un durcissement des procédures permettant de traiter plus rapidement les demandes d’asile et les retours depuis Ceuta. Bruxelles travaille parallèlement à renforcer les capacités de Frontex, les systèmes d’alerte et les mécanismes européens de retour. La crise a ainsi accéléré un mouvement plus profond : Ceuta devient moins seulement une frontière hispano-marocaine et davantage une frontière opérationnellement européenne.

Le roi Felipe VI l’a lui-même formulé à la fin de septembre. Ce qui s’est produit à Ceuta concernait, selon lui, une frontière espagnole qui est aussi une frontière de l’Union européenne.

Puis la monarchie a décidé de donner à cette affirmation une traduction symbolique.

Felipe VI et la reine Letizia se rendront à Ceuta le 13 octobre puis à Melilla le lendemain. Il s’agira de leur première visite officielle dans les deux villes depuis l’accession de Felipe VI au trône.

La dernière visite d’un souverain espagnol, celle de Juan Carlos Ier en 2007, avait provoqué une réaction diplomatique immédiate de Rabat et le rappel de l’ambassadeur marocain pour consultations.

Dix-neuf ans plus tard, le contexte est différent. Mais la géographie, elle, n’a pas changé.

Une visite avant une élection

Le calendrier donne à cette visite une portée supplémentaire.

Les souverains espagnols arriveront à Ceuta et Melilla moins de six semaines avant les élections générales.

La visite avait été envisagée avant la crise migratoire de juillet et il serait donc incorrect de la présenter comme une simple réponse aux événements de l’été. Elle a cependant été concertée entre la Maison royale et le gouvernement espagnol et intervient désormais dans un environnement politique entièrement différent.

À partir du 13 octobre, les images du roi d’Espagne à Ceuta puis à Melilla entreront inévitablement dans une campagne où la migration, les frontières et la relation avec le Maroc peuvent devenir des sujets de confrontation.

Pour Rabat, la meilleure stratégie immédiate pourrait précisément être de ne pas transformer la visite en crise. Mais l’absence de crise serait elle-même politiquement significative : elle montrerait combien la relation construite depuis 2022 a modifié la capacité des deux États à absorber leurs désaccords territoriaux.

La véritable inconnue vient désormais de l’élection.

Ce qui survivrait à Sánchez

Il serait tentant de réduire la relation Maroc–Espagne à une relation Mohammed VI–Pedro Sánchez. Ce serait une erreur.

Depuis 2022, les intérêts communs sont devenus trop importants pour dépendre entièrement de deux dirigeants.

L’Espagne a besoin du Maroc pour la gestion d’une partie de ses frontières méridionales, la lutte contre les réseaux criminels et terroristes et la stabilité de son voisinage immédiat. Le Maroc a besoin de l’Espagne comme partenaire commercial, investisseur, porte d’accès au marché européen et acteur susceptible de défendre une relation pragmatique entre Rabat et Bruxelles.

La géographie impose le reste.

Le détroit de Gibraltar ne mesure que quelques dizaines de kilomètres dans sa partie la plus étroite. Les chaînes logistiques, les ports, les réseaux énergétiques et les mouvements humains traversent quotidiennement cet espace. Aucun changement de majorité à Madrid ne supprimera cette interdépendance.

Le Mondial 2030 ajoute une contrainte supplémentaire. Pendant les quatre prochaines années, Espagne et Maroc devront coordonner infrastructures, transport, sécurité, mobilité des supporters et organisation sportive avec le Portugal. La coopération ne sera donc plus seulement diplomatique : elle deviendra progressivement matérielle.

C’est pourquoi une alternance à Madrid ne signifierait probablement pas un retour mécanique à la crise d’avant 2022.

Mais elle pourrait modifier les termes de la relation.

Le Sahara comme test

La question centrale serait alors celle du Sahara occidental.

Le changement espagnol de 2022 est associé personnellement et politiquement à Pedro Sánchez. Il n’est pourtant plus aussi facile à inverser qu’au moment où il fut décidé.

Revenir à la position antérieure créerait une crise immédiate avec Rabat sans garantir pour autant une normalisation complète avec Alger. Maintenir la position actuelle préserverait la relation avec le Maroc mais obligerait un nouveau gouvernement à assumer un choix diplomatique qu’il a longtemps critiqué dans sa forme, notamment en raison de la manière dont Sánchez l’avait annoncé.

C’est ici que l’élection devient intéressante pour Rabat.

Le Maroc n’a plus seulement besoin que Sánchez défende la position adoptée en 2022. Son objectif diplomatique implicite est désormais beaucoup plus ambitieux : faire en sorte que cette position survive à Sánchez.

Si elle est maintenue par un gouvernement politiquement différent, le tournant de 2022 cessera progressivement d’être la politique d’une majorité pour devenir une doctrine espagnole.

Ce serait probablement l’acquis diplomatique le plus important de Rabat depuis le début du rapprochement.

À l’inverse, si la campagne électorale transforme le Sahara, Ceuta, Melilla ou la coopération migratoire en instruments de confrontation intérieure, la fragilité du compromis apparaîtra immédiatement.

L’Algérie attend également

Un troisième acteur observe l’élection espagnole : l’Algérie.

La rupture entre Alger et Madrid après le changement de position espagnol sur le Sahara avait profondément déséquilibré la politique maghrébine de l’Espagne. Depuis plusieurs mois, Sánchez tentait de reconstruire simultanément la relation avec Alger sans revenir sur son rapprochement avec Rabat.

C’était une tentative difficile mais rationnelle : l’Espagne n’a aucun intérêt stratégique à choisir définitivement entre ses deux grands voisins du Maghreb.

Le calendrier politique espagnol complique désormais cette normalisation. Une nouvelle majorité pourra reprendre le rapprochement avec Alger, le ralentir ou tenter de le redéfinir. Là encore, le Sahara restera au centre de l’équation.

Madrid découvre ainsi la difficulté fondamentale de toute politique espagnole au Maghreb : améliorer une relation modifie presque immédiatement l’autre.

Rabat et Alger le savent.

Une relation devenue trop importante pour rester personnelle

Le scrutin du 29 novembre ne sera pas un référendum sur le Maroc. Les électeurs espagnols voteront d’abord sur l’Espagne.

Mais son résultat permettra de répondre à une question que quatre années de rapprochement n’ont pas encore tranchée.

Pedro Sánchez a profondément modifié la relation avec Rabat. Il a accepté un coût politique intérieur pour changer la position espagnole sur le Sahara. Mohammed VI a répondu en rétablissant une coopération qui touche désormais presque tous les domaines stratégiques de la relation bilatérale.

Ce système a résisté aux tensions diplomatiques, aux contradictions territoriales et même à une crise migratoire exceptionnelle.

Il lui reste maintenant à réussir le test le plus difficile : survivre à ceux qui l’ont construit.

Si le prochain gouvernement espagnol conserve l’essentiel de la doctrine de 2022, Rabat aura obtenu quelque chose de beaucoup plus durable qu’un rapprochement avec Pedro Sánchez. Le Maroc aura contribué à transformer la relation avec son voisin du nord en politique d’État.

Dans le cas contraire, novembre rappellera une vérité plus ancienne du détroit : entre le Maroc et l’Espagne, la géographie est permanente, mais les équilibres ne le sont jamais.

Sources principales

  • Reuters, 5 octobre 2026 — Convocation par Pedro Sánchez des élections générales anticipées du 29 novembre et contexte politique espagnol.
  • EFE, 5 octobre 2026 — Dissolution des Cortes et calendrier électoral.
  • Reuters, septembre–octobre 2026 — Crise migratoire de Ceuta, politiques de retour et évolution de la réponse européenne.
  • EFE, 1er octobre 2026 — Visite officielle de Felipe VI et Letizia à Ceuta et Melilla les 13 et 14 octobre.
  • Gouvernement espagnol / La Moncloa — Déclaration conjointe Espagne–Maroc du 7 avril 2022 et cadre de la nouvelle étape bilatérale.
  • Nations unies — Statut du Sahara occidental et processus politique conduit sous l’égide de l’ONU.