Pendant près de huit décennies, la sécurité européenne a reposé sur une conviction : quelles que soient les divergences politiques entre Washington et ses alliés, les États-Unis demeureraient le garant ultime de l'équilibre stratégique du continent. Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche a profondément fragilisé cette certitude. La guerre en Ukraine, les relations avec Moscou et les tensions transatlantiques révèlent une transformation qui dépasse les choix d'un président. L'Europe découvre que sa sécurité dépend d'une puissance dont les priorités ne coïncident plus nécessairement avec les siennes.

Il fut un temps où les désaccords entre Européens et Américains semblaient appartenir à la vie ordinaire de l'Alliance atlantique. Les crises se succédaient, les présidents changeaient, les gouvernements européens protestaient contre certaines décisions de Washington, mais une conviction demeurait intacte : face à une menace stratégique majeure, les États-Unis répondraient présents. Cette certitude constituait bien davantage qu'un engagement militaire. Elle organisait les choix budgétaires, les politiques industrielles, les doctrines de défense et jusqu'à la manière dont les Européens envisageaient leur place dans le monde.

Aujourd'hui, cette architecture intellectuelle vacille. La question n'est plus seulement de savoir combien de soldats américains resteront stationnés sur le continent, combien de systèmes de défense Washington acceptera de fournir à l'Ukraine ou quelle contribution financière sera exigée des membres européens de l'OTAN. Elle est devenue plus fondamentale : une alliance peut-elle conserver sa fonction historique lorsque sa principale puissance ne considère plus nécessairement la sécurité de ses partenaires comme un intérêt stratégique permanent ?

La réponse ne dépend pas exclusivement de Donald Trump. Le président américain accélère une transformation dont les origines remontent à plusieurs décennies. Mais il lui donne une expression politique particulièrement directe, en soumettant les relations entre alliés à une logique de négociation, de contreparties et de rapports de force. Là où l'Europe voyait un système de garanties, Washington paraît de plus en plus envisager un ensemble d'engagements dont les conditions peuvent être réévaluées.

Cette évolution ne signifie pas que les États-Unis ont quitté l'Europe. Elle signifie quelque chose de potentiellement plus déstabilisant : les Européens ne peuvent plus considérer la permanence de la protection américaine comme une donnée indépendante des circonstances politiques.

Une dépendance devenue un ordre continental

L'Europe contemporaine s'est construite à l'intérieur d'un dispositif de sécurité dont les fondations ont été posées après la Seconde Guerre mondiale. La création de l'Organisation du traité de l'Atlantique nord en 1949 a institutionnalisé l'engagement américain, tandis que le déploiement de forces conventionnelles et nucléaires a progressivement transformé la présence des États-Unis en composante centrale de l'équilibre européen.

L'article 5 du traité de Washington établit qu'une attaque armée contre un membre de l'Alliance sera considérée comme une attaque dirigée contre tous. Il ne prescrit cependant pas une réponse militaire automatique et identique de chaque allié : chacun prend les mesures qu'il juge nécessaires, y compris éventuellement l'emploi de la force armée. La crédibilité de la défense collective repose donc autant sur les capacités militaires que sur la volonté politique des États concernés.

Pendant la guerre froide, cette volonté paraissait indissociable de l'intérêt national américain. La défense de l'Europe occidentale permettait à Washington de contenir l'Union soviétique, de préserver ses débouchés économiques et de maintenir un équilibre mondial favorable à sa puissance. L'engagement américain n'était pas un acte de générosité. Il correspondait à une convergence stratégique profonde.

La disparition de l'Union soviétique n'a pas entraîné la disparition de cette architecture. Au contraire, l'OTAN s'est élargie, les institutions européennes se sont renforcées et de nombreux États ont progressivement réduit la place de la défense dans leurs priorités budgétaires. La possibilité d'une guerre conventionnelle majeure sur le continent semblait suffisamment éloignée pour autoriser une réallocation durable des ressources publiques.

Cette évolution a produit un paradoxe. L'Europe a développé l'une des plus grandes concentrations mondiales de richesse, de capacités industrielles et de compétences scientifiques, tout en conservant une dépendance considérable à l'égard des moyens militaires américains.

Le renseignement stratégique, les capacités spatiales, le transport aérien lourd, le ravitaillement en vol, certaines défenses antimissiles, les systèmes de commandement intégrés et la dissuasion nucléaire élargie constituent autant de domaines dans lesquels la contribution américaine demeure difficilement remplaçable à court terme.

La dépendance européenne ne résulte donc pas uniquement d'un déficit de dépenses militaires. Elle provient d'une organisation historique des fonctions stratégiques : les États-Unis fournissaient une partie décisive des moyens de protection, tandis que les Européens développaient leurs économies à l'intérieur d'un environnement sécuritaire relativement prévisible.

Ce modèle n'était pas nécessairement irrationnel. Il reposait sur l'hypothèse que les intérêts américains et européens resteraient suffisamment convergents pour assurer sa continuité. C'est précisément cette hypothèse qui est désormais contestée.

Washington ne regarde plus le monde depuis l'Europe

Le déplacement des priorités américaines a commencé bien avant le retour de Donald Trump. Dès la présidence de Barack Obama, le rééquilibrage stratégique vers l'Asie traduisait la conviction que les principaux enjeux du XXIe siècle se joueraient dans l'Indo-Pacifique.

La montée en puissance de la Chine, la compétition technologique, les chaînes d'approvisionnement critiques et la sécurité maritime asiatique ont progressivement absorbé une part croissante de l'attention stratégique américaine.

Cette évolution a traversé les administrations successives. Malgré leurs divergences, démocrates et républicains ont reconnu l'importance de la rivalité sino-américaine. Les politiques industrielles, les restrictions technologiques et les efforts de sécurisation des chaînes de valeur ont confirmé cette réorientation.

L'Europe conserve une importance économique et militaire considérable, mais elle n'occupe plus nécessairement la première place dans la hiérarchie des préoccupations de Washington.

Donald Trump introduit une rupture supplémentaire en remettant en question les modalités politiques de la solidarité occidentale. Dans sa conception des relations internationales, les alliances ne doivent pas seulement produire des avantages stratégiques généraux. Elles doivent également offrir des contreparties mesurables et immédiatement défendables auprès de l'électorat américain.

Les dépenses militaires des alliés deviennent ainsi un instrument de négociation. Les relations commerciales peuvent être traitées séparément des engagements sécuritaires, voire entrer en tension avec eux. Les divergences diplomatiques cessent d'être systématiquement contenues par la volonté de préserver une unité politique occidentale.

Cette approche transforme la nature même de l'incertitude européenne. Autrefois, les gouvernements du continent pouvaient anticiper des désaccords sur les moyens tout en présumant une convergence sur les objectifs fondamentaux. Désormais, ils doivent envisager que Washington définisse ses objectifs sans leur accorder la même place dans ses arbitrages.

Le risque n'est pas seulement celui d'un retrait militaire. Il réside dans l'imprévisibilité de l'engagement.

Une garantie de sécurité n'a pas besoin d'être formellement abrogée pour perdre une partie de son efficacité. Il suffit que l'adversaire potentiel commence à douter de la détermination de celui qui l'accorde.

L'Ukraine, révélateur d'une divergence stratégique

La guerre en Ukraine constitue le principal laboratoire de cette transformation. Depuis l'invasion russe à grande échelle de février 2022, les États-Unis ont joué un rôle essentiel dans le soutien militaire, financier et diplomatique apporté à Kyiv.

L'assistance américaine a contribué à fournir des équipements, des munitions, du renseignement et des capacités de défense dont l'importance dépasse les seuls volumes financiers annoncés. Les Européens ont également mobilisé des ressources considérables, mais la répartition des contributions a révélé des spécialisations et des dépendances difficiles à corriger rapidement.

La question ukrainienne expose surtout une divergence possible dans la définition des objectifs de sécurité.

Pour les États européens les plus directement exposés à la puissance russe, l'issue du conflit concerne la stabilité future du continent. Les frontières, la crédibilité des engagements occidentaux et le risque de nouvelles opérations militaires constituent des enjeux immédiats.

Pour Washington, la guerre peut également être envisagée à travers d'autres considérations : son coût budgétaire, les ressources militaires qu'elle mobilise, les possibilités de négociation avec Moscou et ses conséquences sur la compétition avec Pékin.

Ces intérêts ne sont pas nécessairement incompatibles. Mais ils ne sont pas identiques.

Une administration américaine peut privilégier l'obtention rapide d'un accord diplomatique, tandis que certains gouvernements européens estiment qu'un règlement insuffisamment garanti créerait les conditions d'une confrontation ultérieure. Inversement, Washington peut considérer que la prolongation indéfinie du conflit détourne des moyens nécessaires à d'autres priorités.

L'enjeu dépasse donc la seule question des territoires ukrainiens. Il porte sur la définition de ce qui constitue une paix durable, sur les mécanismes permettant de la garantir et sur la répartition des responsabilités entre les États-Unis et les Européens.

Il serait excessif d'assimiler automatiquement toute négociation américaine avec Moscou à une adhésion aux objectifs russes. La diplomatie entre puissances rivales ne signifie pas nécessairement une convergence politique. En revanche, un règlement négocié sans garanties crédibles pour l'Ukraine, ou sans participation substantielle des Européens à la définition du nouvel équilibre, pourrait fragiliser durablement la sécurité continentale.

C'est dans cette distinction que réside l'essentiel. Le problème n'est pas que Washington puisse discuter avec Moscou. Il est que les intérêts européens risquent de devenir un paramètre parmi d'autres dans une négociation dont les principales décisions leur échapperaient.

La Russie face à une alliance dont la cohésion devient incertaine

Pour Moscou, les divergences transatlantiques représentent une opportunité stratégique, indépendamment des intentions réelles de l'administration américaine.

Depuis plusieurs décennies, la Russie conteste l'organisation de la sécurité européenne issue de la fin de la guerre froide. L'élargissement de l'OTAN, la présence militaire occidentale à proximité de ses frontières et le statut géopolitique de l'Ukraine occupent une place centrale dans le discours stratégique russe.

Ces revendications ne justifient pas l'invasion de l'Ukraine ni la remise en cause de sa souveraineté. Elles permettent néanmoins de comprendre pourquoi Moscou accorde une importance particulière à la cohésion politique de l'Alliance atlantique.

La puissance de l'OTAN ne repose pas uniquement sur l'addition des budgets militaires de ses membres. Elle dépend de leur capacité à agir collectivement, à anticiper les crises et à convaincre leurs adversaires que les engagements pris seront effectivement respectés.

Une alliance dont les membres disposent de moyens considérables mais doutent de leurs obligations réciproques peut devenir moins dissuasive qu'un ensemble plus limité de forces bénéficiant d'une chaîne de décision claire.

Dans ce contexte, toute ambiguïté américaine peut produire des effets disproportionnés. Elle encourage les calculs de division, accroît la pression sur les États les plus vulnérables et oblige les Européens à consacrer davantage de ressources à la préparation de scénarios autrefois jugés improbables.

Cela ne signifie pas que la Russie dispose d'une capacité illimitée de confrontation. La guerre en Ukraine a révélé les coûts humains, économiques et industriels d'une opération militaire prolongée. Les sanctions, les pertes matérielles et les contraintes technologiques affectent ses perspectives de puissance.

Mais la dissuasion dépend aussi de la perception des risques. Une Russie confrontée à des limites matérielles importantes peut néanmoins chercher à exploiter les incertitudes politiques de ses adversaires.

L'affaiblissement de la prévisibilité américaine modifie ainsi les calculs stratégiques de l'ensemble du continent, même en l'absence d'une réduction immédiate des forces de l'OTAN.

Le réveil militaire européen et ses contradictions

Les Européens ont commencé à réagir à la dégradation de leur environnement sécuritaire. L'invasion de l'Ukraine a accéléré les augmentations budgétaires, la reconstitution des stocks de munitions et les investissements dans les capacités de défense.

Selon les données publiées par l'OTAN pour 2024, les dépenses militaires des membres européens de l'Alliance et du Canada ont dépassé 480 milliards de dollars, aux prix et taux de change de 2021. La progression représentait une hausse réelle de près de 20 % par rapport à l'année précédente. L'organisation estimait également que 22 de ses 32 membres atteignaient l'objectif de dépenses de défense équivalant à 2 % du produit intérieur brut.

Ces chiffres témoignent d'un changement substantiel. Ils ne suffisent pourtant pas à démontrer l'émergence d'une autonomie stratégique européenne.

La première difficulté tient à la fragmentation des décisions. Les États européens disposent de budgets nationaux, de doctrines militaires différentes, d'industries concurrentes et de priorités géographiques parfois divergentes.

Les pays baltes et la Pologne accordent une importance immédiate à la menace russe. La France insiste sur la nécessité de préserver une capacité d'action stratégique indépendante. L'Allemagne doit concilier son réarmement avec les contraintes de son modèle économique et de ses institutions. Les pays méditerranéens doivent également tenir compte des crises africaines, moyen-orientales et maritimes.

Ces différences ne rendent pas impossible une défense collective. Elles compliquent cependant la définition d'une politique industrielle et opérationnelle cohérente.

La deuxième difficulté est industrielle. Augmenter les budgets ne signifie pas automatiquement augmenter les capacités disponibles. La production d'obus, de missiles, de systèmes de défense aérienne et de véhicules blindés exige des investissements, des commandes prévisibles, des chaînes d'approvisionnement sécurisées et du temps.

L'industrie européenne possède des compétences considérables, mais les capacités de production ne peuvent être multipliées instantanément. Les entreprises hésitent à engager des investissements lourds sans visibilité sur les commandes publiques. Les gouvernements, de leur côté, cherchent souvent à privilégier leurs fournisseurs nationaux.

Il en résulte une contradiction : l'Europe souhaite réduire sa dépendance stratégique, mais une partie de ses dépenses militaires supplémentaires peut renforcer ses achats auprès de fournisseurs extérieurs, notamment américains.

La troisième difficulté concerne les capacités dites structurantes. Une armée moderne ne se résume pas à ses avions de combat, ses chars ou ses effectifs. Elle dépend d'un ensemble de fonctions complexes : satellites, renseignement, communications sécurisées, logistique, guerre électronique, défense antimissile, surveillance et commandement.

Dans plusieurs de ces domaines, la contribution américaine demeure déterminante. Remplacer cette contribution supposerait non seulement des investissements financiers, mais également une réorganisation profonde des institutions militaires européennes.

Le problème est donc moins celui d'un manque absolu de ressources que celui de leur transformation en puissance collective.

Le paradoxe de la dissuasion nucléaire

La question nucléaire illustre avec une netteté particulière les limites de l'autonomie européenne.

Les États-Unis constituent depuis des décennies le principal garant de la dissuasion nucléaire élargie au sein de l'OTAN. Cette garantie vise à convaincre tout adversaire qu'une attaque majeure contre un allié pourrait entraîner une réponse dont les conséquences dépasseraient largement les gains recherchés.

La France et le Royaume-Uni disposent de leurs propres forces nucléaires. Mais leurs doctrines, leurs chaînes de commandement et leurs capacités ne constituent pas une simple reproduction du dispositif américain.

La dissuasion française repose sur une décision souveraine du président de la République et sur la protection des intérêts vitaux de la nation. La doctrine française reconnaît que ces intérêts possèdent une dimension européenne, sans établir pour autant une garantie nucléaire automatique et juridiquement équivalente à celle recherchée dans le cadre de l'Alliance.

Le Royaume-Uni conserve également une force de dissuasion nationale, mais sa coopération technologique et stratégique avec les États-Unis demeure particulièrement étroite.

Imaginer une substitution rapide des arsenaux français et britannique à la garantie américaine reviendrait donc à sous-estimer les obstacles politiques, opérationnels et doctrinaux.

Qui déciderait de l'emploi éventuel de l'arme nucléaire ? Quels territoires seraient explicitement couverts ? Quelle autorité définirait les intérêts vitaux communs ? Comment répartir les responsabilités entre puissances nucléaires et États non nucléaires ?

Ces questions ne peuvent être résolues par une simple augmentation budgétaire.

Elles touchent au cœur de la souveraineté politique et révèlent une limite fondamentale de l'intégration européenne : le continent possède des instruments économiques communs puissants, mais ne dispose pas d'une autorité politique unique capable d'assumer l'ensemble des décisions stratégiques associées à une défense souveraine.

L'autonomie militaire européenne ne dépend donc pas uniquement de la fabrication de nouveaux équipements. Elle exige une réflexion sur la nature même du pouvoir politique européen.

Une puissance économique sans souveraineté stratégique complète

L'Union européenne représente l'un des principaux ensembles économiques mondiaux. Son marché intérieur, ses capacités industrielles, son commerce extérieur et son influence réglementaire lui confèrent une puissance considérable.

Elle est capable d'imposer des normes, de négocier des accords commerciaux, de mobiliser des financements importants et de peser sur les décisions de nombreuses entreprises internationales.

Mais la puissance économique ne se convertit pas mécaniquement en puissance stratégique.

La défense suppose des décisions rapides, une capacité à accepter des risques, une coordination opérationnelle et, dans certaines circonstances, la possibilité de recourir à la force. Ces fonctions exigent des institutions et une volonté politique qui ne peuvent être déduites de la seule taille du marché européen.

L'Union a longtemps compensé cette asymétrie en s'appuyant sur la protection américaine. Elle pouvait ainsi exercer une influence économique mondiale tout en laissant à l'OTAN, et principalement aux États-Unis, une partie essentielle des responsabilités de sécurité.

Cette répartition a favorisé la prospérité européenne. Elle a également limité l'incitation à construire une véritable capacité stratégique indépendante.

Le changement de position de Washington met désormais en évidence le coût différé de cette organisation.

L'Europe ne manque ni de capitaux, ni de technologies, ni de population qualifiée. Elle manque d'une capacité suffisamment intégrée pour transformer rapidement ces ressources en décisions stratégiques communes.

Cette distinction est essentielle. Elle permet de comprendre pourquoi l'annonce de nouveaux programmes militaires, même ambitieux, ne résout pas immédiatement la question de la dépendance.

La souveraineté ne se mesure pas seulement au volume des moyens disponibles. Elle se mesure à la capacité de décider de leur emploi sans dépendre de l'autorisation, de l'assistance ou des priorités d'une puissance extérieure.

La relation transatlantique ne disparaîtra pas

La perspective d'un affaiblissement de la garantie américaine ne doit cependant pas conduire à annoncer prématurément la disparition de l'Alliance atlantique.

Les États-Unis conservent des intérêts considérables en Europe. Le continent demeure un partenaire commercial majeur, une plateforme militaire essentielle et un espace stratégique dont l'évolution influence directement l'équilibre mondial.

Les installations américaines en Europe contribuent également aux opérations conduites au-delà du continent. Elles soutiennent les capacités de projection, de renseignement et de logistique des forces américaines vers plusieurs régions.

Une rupture complète aurait donc un coût pour Washington lui-même.

Par ailleurs, les institutions militaires américaines, les structures de commandement de l'OTAN, les engagements bilatéraux et les coopérations industrielles constituent un ensemble de relations qui ne disparaît pas à chaque alternance présidentielle.

L'Alliance possède une profondeur institutionnelle que les déclarations politiques ne suffisent pas à effacer.

Il serait donc inexact de présenter l'avenir transatlantique comme une alternative binaire entre protection intégrale et abandon total.

Plusieurs trajectoires intermédiaires sont possibles : maintien de la dissuasion nucléaire américaine accompagné d'une réduction des forces conventionnelles, transfert progressif des responsabilités opérationnelles aux Européens, soutien conditionnel à certaines interventions ou rééquilibrage géographique des déploiements américains.

Ces transformations pourraient préserver l'OTAN tout en modifiant profondément son fonctionnement.

L'enjeu, pour les Européens, consiste précisément à se préparer à ces scénarios sans attendre qu'une décision unilatérale américaine impose son calendrier.

L'autonomie stratégique ne signifie pas l'hostilité envers Washington

L'un des obstacles intellectuels à la transformation européenne réside dans la tendance à opposer fidélité atlantique et autonomie stratégique.

Cette opposition est largement artificielle.

Développer des capacités européennes indépendantes ne signifie pas nécessairement rompre avec les États-Unis. Une Europe capable d'assurer une plus grande part de sa propre défense pourrait, au contraire, devenir un partenaire plus solide et moins vulnérable aux alternances politiques américaines.

La véritable difficulté tient à la manière dont cette autonomie serait organisée.

Une approche strictement nationale risquerait de reproduire les fragmentations existantes. Une centralisation européenne intégrale supposerait des transferts de souveraineté que de nombreux États ne sont pas prêts à accepter. Une coopération entre groupes de pays pourrait offrir davantage de souplesse, mais elle devrait rester compatible avec les structures de l'OTAN et les institutions européennes.

La question industrielle serait tout aussi déterminante. La constitution de chaînes de production communes, la standardisation des équipements, les achats coordonnés et la sécurisation des approvisionnements pourraient produire des gains considérables.

Mais ces transformations supposeraient d'accepter des arbitrages difficiles entre intérêts industriels nationaux.

Une défense européenne crédible nécessiterait également une capacité à soutenir durablement un conflit de haute intensité. L'expérience ukrainienne a rappelé l'importance des stocks, de la maintenance, des infrastructures logistiques et de la production continue de munitions.

La supériorité technologique ne suffit pas lorsque les capacités industrielles ne permettent pas de remplacer rapidement les équipements consommés ou détruits.

L'Europe doit ainsi retrouver une conception de la sécurité dans laquelle l'industrie, les finances publiques, les infrastructures, les technologies et la préparation militaire constituent les éléments d'un même système.

Le coût politique de l'indépendance

La transformation stratégique européenne se heurtera inévitablement à des choix économiques et sociaux.

Une augmentation durable des dépenses de défense mobilise des ressources qui ne peuvent être simultanément consacrées à d'autres priorités publiques, sauf à accroître les recettes, l'endettement ou la capacité productive.

Les gouvernements devront arbitrer entre réarmement, protection sociale, transition énergétique, infrastructures et compétitivité industrielle.

Ces arbitrages seront d'autant plus difficiles que plusieurs économies européennes connaissent une croissance modérée, des contraintes budgétaires importantes et des pressions démographiques croissantes.

Mais la question ne se limite pas à une concurrence entre dépenses civiles et militaires.

L'absence de sécurité possède elle aussi un coût économique. L'incertitude stratégique affecte les investissements, les chaînes d'approvisionnement, les primes de risque, les infrastructures critiques et les perspectives de croissance à long terme.

Une Europe incapable de protéger ses intérêts essentiels pourrait voir sa capacité de négociation diminuer dans des domaines qui dépassent largement la défense.

La sécurité des approvisionnements énergétiques, la protection des routes commerciales, la résilience des réseaux numériques et la maîtrise des technologies critiques participent toutes d'une même question : jusqu'à quel point une puissance économique peut-elle rester autonome lorsqu'elle dépend d'autres États pour garantir les conditions fondamentales de son fonctionnement ?

Le débat sur la défense européenne est donc aussi un débat sur le modèle de puissance que le continent souhaite construire.

La fin d'une époque plus que la fin d'une alliance

L'histoire des relations transatlantiques a connu de nombreuses crises. La guerre de Suez en 1956, les divergences sur la guerre du Vietnam, les tensions autour des euromissiles, l'intervention américaine en Irak en 2003 ou les désaccords commerciaux ont régulièrement mis à l'épreuve la cohésion occidentale.

Aucune de ces crises n'a provoqué la disparition durable de l'Alliance.

La situation actuelle présente toutefois une particularité : elle intervient au moment où les équilibres mondiaux se transforment et où les États-Unis doivent répartir leurs ressources entre plusieurs théâtres stratégiques majeurs.

La rivalité avec la Chine, la guerre en Ukraine, les tensions au Moyen-Orient, la compétition technologique et les contraintes de la politique intérieure américaine rendent moins évidente la reconduction automatique des engagements hérités du XXe siècle.

Pour les Européens, le défi consiste à reconnaître cette évolution sans céder à deux illusions opposées.

La première serait de croire qu'un changement d'administration à Washington suffirait à rétablir définitivement les anciennes certitudes. Les priorités américaines évoluent sous l'effet de transformations structurelles qui dépassent les personnalités présidentielles.

La seconde serait d'imaginer que l'Europe pourrait remplacer rapidement l'ensemble des fonctions assurées par les États-Unis. Les dépendances accumulées sont trop profondes pour disparaître en quelques exercices budgétaires.

Entre ces deux illusions se dessine une transition longue, coûteuse et politiquement exigeante.

L'Europe devra conserver autant que possible les avantages de la coopération transatlantique tout en construisant les moyens de résister à son éventuel affaiblissement.

Cette transformation exigera davantage que des déclarations sur la souveraineté. Elle supposera des choix industriels, des engagements financiers pluriannuels, une coordination militaire renforcée et une capacité politique à définir des intérêts communs.

Surtout, elle obligera les gouvernements européens à abandonner l'idée selon laquelle leur sécurité peut être garantie durablement sans qu'ils en assument eux-mêmes la responsabilité principale.

Pendant près de quatre-vingts ans, la présence américaine a permis à l'Europe occidentale, puis à une grande partie du continent, de se développer dans un environnement stratégique exceptionnel. Cette période a façonné ses institutions, ses économies et sa conception des relations internationales.

Elle a également installé une habitude profonde : celle de considérer la garantie américaine comme une composante permanente de l'ordre européen plutôt que comme l'expression révisable d'un choix politique étranger.

C'est cette habitude qui touche aujourd'hui à sa fin.

L'Amérique ne quitte pas nécessairement l'Europe. Elle lui rappelle, parfois brutalement, qu'aucune alliance ne supprime définitivement la divergence des intérêts nationaux.

Et l'Europe découvre que la véritable indépendance ne consiste pas à choisir entre Washington et Moscou, ni à proclamer une distance diplomatique à l'égard des grandes puissances. Elle consiste à disposer des moyens matériels, institutionnels et politiques de décider de son propre avenir.

La garantie américaine peut survivre à cette transformation. Ce qui ne peut plus survivre, c'est la conviction européenne qu'elle n'aura jamais besoin d'être remplacée.


Sources principales

  • OTAN — Traité de l'Atlantique Nord, 4 avril 1949, notamment article 5. https://www.nato.int/cps/fr/natohq/official_texts_17120.htm
  • OTAN — Defence Expenditure of NATO Countries (2014–2024), estimations publiées en 2024. https://www.nato.int/cps/en/natohq/topics_49198.htm
  • Conseil de l'Union européenne — Une boussole stratégique en matière de sécurité et de défense, adoptée en mars 2022. https://www.consilium.europa.eu/fr/policies/strategic-compass/
  • Commission européenne — European Defence Industrial Strategy, 5 mars 2024. https://defence-industry-space.ec.europa.eu/
  • Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI) — SIPRI Military Expenditure Database, séries comparatives internationales. https://www.sipri.org/databases/milex
  • Département de la Défense des États-Unis — 2022 National Defense Strategy, document sur la hiérarchisation des menaces et des priorités stratégiques américaines. https://www.defense.gov/National-Defense-Strategy/