Pendant dix ans, la politique française a tourné autour d’Emmanuel Macron. Il en était à la fois le centre de gravité et le principal repoussoir. Ses adversaires se définissaient contre lui, ses alliés par rapport à lui, et deux élections présidentielles successives avaient fini par installer une mécanique presque familière : un candidat central rassemblant une partie de la gauche modérée et de la droite libérale, face à Marine Le Pen au second tour. En 2027, cette mécanique ne pourra simplement pas être reproduite. Emmanuel Macron ne peut briguer un troisième mandat consécutif et, à mesure que l’échéance approche, ce n’est pas seulement un président qui s’apprête à quitter l’Élysée. C’est l’architecture politique construite autour de lui qui commence à se défaire.
À un peu plus de sept mois du scrutin, une première hiérarchie apparaît pourtant avec une netteté inhabituelle. Marine Le Pen domine les intentions de vote. Les enquêtes Ipsos bva publiées au début et à la mi-septembre 2026 la situent autour du tiers des suffrages, très loin devant chacun de ses concurrents. Dans l’étude réalisée du 31 août au 2 septembre, elle recueillait entre 34 % et 36 % selon les configurations testées. Une enquête beaucoup plus large, menée du 3 au 9 septembre auprès de plus de 13 000 électeurs inscrits, la place encore entre 33 % et 35 %. À ce stade, aucun autre candidat n’approche ce niveau.
Ces chiffres ne prédisent pas le résultat de 2027. Un sondage réalisé plusieurs mois avant une présidentielle mesure un rapport de forces au moment où il est effectué, pas l’issue du scrutin. Mais lorsque plusieurs configurations produisent le même ordre de grandeur, elles révèlent quelque chose de plus profond qu’une variation hebdomadaire : le Rassemblement national dispose désormais du socle électoral le plus large et le plus stable de la politique française.
C’est probablement le changement essentiel par rapport aux élections précédentes. En 2017, Marine Le Pen avait obtenu 21,3 % au premier tour. En 2022, elle était montée à 23,2 %. L’hypothèse d’un score supérieur à 30 % ne représente donc pas simplement une nouvelle progression arithmétique. Elle signifierait que le RN n’est plus seulement une force capable d’accéder au second tour grâce à la fragmentation de ses adversaires. Il devient le point fixe autour duquel les autres camps doivent construire leur stratégie.
La fidélité de son électorat renforce cette position. Dans l'enquête Ipsos du début septembre, plus de 90 % des électeurs de Marine Le Pen en 2022 déclaraient vouloir voter de nouveau pour elle dans les différentes configurations proposées. Peu de formations françaises disposent aujourd’hui d’une telle continuité électorale. Le RN a également élargi progressivement son implantation géographique et sociologique, transformant ce qui fut longtemps un vote essentiellement protestataire en une offre politique considérée par une partie croissante de ses électeurs comme une possibilité de gouvernement.
Cela ne signifie pas que Marine Le Pen soit déjà favorite pour entrer à l’Élysée. Cela signifie quelque chose de plus précis : elle est aujourd’hui la favorite du premier tour. La distinction est fondamentale.
Car derrière elle commence une autre élection.
Le bloc central qui avait porté Emmanuel Macron au pouvoir en 2017 n’a pas disparu, mais il n’a plus de propriétaire évident. Édouard Philippe apparaît actuellement comme son candidat potentiel le mieux placé. L’ancien Premier ministre obtient entre 14,5 % et 16,5 % lorsqu’il est testé face à Gabriel Attal, mais peut atteindre 19 % à 22,5 % lorsqu’il devient le seul candidat important de cet espace politique. Cette différence résume presque à elle seule le problème de l’après-Macron.
Le macronisme avait réussi à agréger des électorats provenant de traditions différentes : sociaux-démocrates, centristes, libéraux, modérés de droite et une partie des catégories urbaines diplômées. Tant qu’Emmanuel Macron était candidat, ces composantes avaient une raison stratégique de rester ensemble. Sans lui, elles retrouvent leurs différences.
Gabriel Attal peut revendiquer une partie de l’héritage présidentiel. Édouard Philippe cherche à construire une offre plus autonome, capable de récupérer une partie de la droite modérée. Bruno Retailleau tente de préserver un espace propre aux Républicains. Individuellement, chacun possède une logique politique. Collectivement, ils peuvent se neutraliser.
C’est pourquoi la question d’une candidature unique ou d’un mécanisme de sélection revient régulièrement dans les discussions de la droite et du centre. Le problème n’est pas idéologique seulement. Il est mathématique. Un espace électoral capable théoriquement de produire un candidat de second tour peut parfaitement en être éliminé s’il se divise entre plusieurs prétendants à 7 %, 10 % ou 15 %. La présidentielle française, avec son scrutin à deux tours, transforme la fragmentation en risque existentiel.
La gauche affronte une difficulté comparable, mais sous une autre forme.
Jean-Luc Mélenchon demeure actuellement sa personnalité électoralement la plus puissante. Les enquêtes Ipsos de septembre le situent autour de 15 % à 17 %. Il conserve notamment une forte implantation parmi les jeunes électeurs et dans certaines catégories populaires et urbaines. Sa capacité à mobiliser un électorat constitué ne doit donc pas être sous-estimée.
Mais sa force est accompagnée d’un niveau de rejet exceptionnellement élevé. Dans l’enquête Ipsos du début septembre, 71 % des Français déclaraient être « beaucoup » inquiets à son égard. La question qui se pose à La France insoumise n’est donc plus seulement de savoir si Jean-Luc Mélenchon peut arriver devant les autres candidats de gauche. Elle est de déterminer jusqu’où son socle peut s’étendre au-delà de ceux qui sont déjà disposés à voter pour lui.
Raphaël Glucksmann cherche précisément à occuper cet autre espace. Sa candidature propose une gauche européenne, sociale-démocrate, écologique et plus compatible avec une partie de l’électorat central. Mais il reste pour l’instant derrière Mélenchon dans les principales configurations testées, généralement autour de 11,5 % à 14 %. Olivier Faure, les écologistes et les autres candidatures potentielles ajoutent encore à la fragmentation.
La gauche française retrouve ainsi un vieux problème sous une forme nouvelle : elle possède plusieurs électorats substantiels mais aucune personnalité capable, pour l’instant, de les réunir. Mélenchon dispose du socle le plus puissant mais aussi du rejet le plus important. Glucksmann semble davantage capable de parler au centre mais ne possède pas encore la même masse électorale. Entre les deux se trouve précisément la question qui décidera de la qualification.
Le paysage qui se dessine est donc étrange. Le candidat actuellement le plus assuré d’être présent au second tour appartient au RN, tandis que presque toute l’incertitude porte sur l’identité de son adversaire.
C’est un renversement historique.
Pendant des décennies, la politique française avait fonctionné autour de deux grandes familles de gouvernement, la gauche socialiste et la droite gaulliste puis républicaine. L’élection de 2017 avait détruit cette bipolarité en installant un troisième centre dominant. Dix ans plus tard, ce centre risque à son tour de perdre sa fonction organisatrice. Mais l’ancien système ne revient pas pour autant. À sa place apparaît une configuration dans laquelle le RN possède le premier bloc électoral, tandis que plusieurs forces concurrentes se disputent la capacité à constituer le second.
Cette évolution modifie également la signification du « front républicain ». En 2002, la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour avait provoqué une mobilisation massive en faveur de Jacques Chirac. En 2017, Emmanuel Macron avait encore remporté près des deux tiers des suffrages exprimés contre Marine Le Pen. En 2022, son avance avait considérablement diminué. Le mécanisme n’a pas disparu, mais son efficacité s’érode à mesure que le RN se banalise électoralement et que les électeurs deviennent moins disposés à voter pour un candidat qu’ils rejettent simplement afin d’en empêcher un autre d’accéder au pouvoir.
C’est ici que les sondages de premier tour atteignent leur limite. Marine Le Pen peut disposer du socle le plus élevé sans nécessairement posséder la coalition majoritaire nécessaire au second. Inversement, son adversaire éventuel pourrait arriver très loin derrière elle au premier tour puis bénéficier de reports provenant de plusieurs camps. Tout dépendra de son identité. Un duel face à Édouard Philippe, Jean-Luc Mélenchon ou Raphaël Glucksmann produirait des structures de reports radicalement différentes.
L’incertitude est suffisamment importante pour que la grande enquête Ipsos bva publiée le 13 septembre n’ait pas testé d’intentions de vote de second tour. À ce stade de la campagne, transformer ces hypothèses en prévisions donnerait une précision artificielle à une situation encore mouvante.
Il reste en effet plusieurs mois pendant lesquels l’économie, le pouvoir d’achat, les finances publiques, l’immigration, la sécurité, la guerre en Europe, les relations avec l’Union européenne ou une crise internationale peuvent modifier l’ordre des priorités. Les candidatures elles-mêmes ne sont pas toutes stabilisées. Une campagne présidentielle française possède en outre une capacité particulière à accélérer brutalement : des candidats considérés comme incontournables peuvent s’effondrer en quelques semaines tandis que d’autres émergent tardivement.
Mais les campagnes ne commencent jamais sur une page blanche. Celle de 2027 commence avec une donnée que les autres candidats ne peuvent plus contourner : le Rassemblement national entre dans la compétition en position de force.
La question centrale devient alors moins de savoir qui peut battre Marine Le Pen au premier tour que de déterminer qui sera encore là pour l’affronter au second.
Édouard Philippe doit réunifier un centre qui n’a plus Emmanuel Macron pour le maintenir ensemble. Jean-Luc Mélenchon doit transformer un électorat solide en coalition majoritaire malgré un rejet considérable. Raphaël Glucksmann doit démontrer qu’une gauche modérée peut dépasser son périmètre actuel. Gabriel Attal doit décider s’il peut devenir l’héritier du macronisme sans simplement reproduire le macronisme. La droite traditionnelle doit choisir entre préserver son identité et participer à une coalition plus large.
Marine Le Pen, elle, affronte un problème différent. Son enjeu n’est plus seulement d’atteindre le second tour. Trois candidatures présidentielles et plusieurs cycles électoraux ont largement accompli cette normalisation. Son enjeu est désormais de franchir la dernière frontière : transformer un bloc électoral dominant en majorité présidentielle.
La présidentielle de 2027 ne sera donc probablement pas une simple succession d’Emmanuel Macron. Elle pourrait marquer la fin du cycle politique ouvert par son élection dix ans auparavant.
En 2017, la question était de savoir si le vieux système français pouvait survivre à Macron. En 2027, elle devient presque inverse : que reste-t-il lorsque Macron disparaît du bulletin de vote ?
Pour l’instant, une seule force semble avoir trouvé sa place dans le paysage qui vient.
Les autres cherchent encore la leur.
Sources principales
Ipsos bva-CESI École d’ingénieurs — « Présidentielle 2027 : le point à 7 mois du scrutin », enquête réalisée du 3 au 9 septembre 2026 auprès de 13 060 personnes inscrites sur les listes électorales.
Ipsos bva-CESI École d’ingénieurs / Le Parisien — « Présidentielle 2027 : Marine Le Pen conserve une avance nette dans les intentions de vote », enquête réalisée du 31 août au 2 septembre 2026 auprès de 1 500 électeurs inscrits.
CEVIPOF — analyses du rapport de forces électoral et des transformations du système partisan français.
Ministère de l’Intérieur — résultats officiels des élections présidentielles françaises de 2017 et 2022.
Conseil constitutionnel — Constitution de la Ve République et dispositions relatives au mandat présidentiel.
Bureau de recherche Atlas Limits
Bureau éditorial et analytique d’Atlas Limits.


