Vingt-trois ans après l’entrée des premiers soldats américains à Bagdad, les derniers quittent l’Irak. Le mouvement est infiniment plus discret que celui de 2003. Il n’y a ni colonnes de blindés convergeant vers la capitale, ni statues renversées devant les caméras du monde. Quelques centaines de militaires, des équipements, des systèmes de défense et une infrastructure progressivement démontée suffisent désormais à refermer l’une des plus longues séquences militaires américaines du début du XXIe siècle.
Les dernières forces américaines stationnées sur des bases irakiennes doivent avoir quitté le pays au plus tard le 30 septembre 2026. Le mouvement final était encore en cours à la veille de cette échéance. Il constitue la seconde étape de l’accord conclu entre Washington et Bagdad en septembre 2024 : la mission de la coalition internationale dans l’Irak fédéral avait déjà pris fin en septembre 2025, tandis qu’une présence résiduelle avait été maintenue principalement dans la région du Kurdistan afin de soutenir les opérations contre l’organisation État islamique en Syrie.
Cette présence disparaît à son tour.
À son apogée, en 2007, le dispositif américain comptait plus de 170 000 militaires en Irak. Environ 2 500 y étaient encore déployés lorsque le calendrier de retrait fut annoncé en 2024. Plus de 4 500 militaires américains ont été tués dans le pays depuis l’invasion de mars 2003.
Mais les chiffres racontent imparfaitement ce qui disparaît aujourd’hui. L’empreinte américaine était devenue relativement modeste. Sa fonction stratégique, elle, restait considérable.
Un petit dispositif au milieu d’un grand équilibre
L’Irak contemporain occupe une position inhabituelle au Moyen-Orient. Il entretient un partenariat militaire avec les États-Unis tout en maintenant des relations politiques, économiques et sécuritaires profondes avec l’Iran. À l’intérieur même de son système de sécurité coexistent des forces directement placées sous l’autorité de l’État et des groupes armés disposant de liens historiques, idéologiques ou opérationnels avec Téhéran.
Pendant des années, Bagdad a vécu avec cette contradiction.
La présence américaine ne supprimait pas l’influence iranienne. Elle n’empêchait pas davantage les milices alliées à Téhéran d’exister, de participer à la vie politique ou de conserver leurs propres capacités militaires. Mais elle introduisait dans le système irakien un contrepoids extérieur suffisamment important pour empêcher qu’un seul axe régional ne domine complètement l’environnement sécuritaire du pays.
Ce contrepoids disparaît au moment où les relations entre Washington et Téhéran ont franchi un nouveau seuil de confrontation.
Le paradoxe est frappant. Les États-Unis réduisent leur exposition terrestre en Irak précisément lorsque le territoire irakien retrouve une importance stratégique majeure dans la confrontation régionale avec l’Iran. Sept des dix-huit militaires américains tués depuis le début du conflit actuel avec Téhéran l’ont été en Irak, selon Reuters. Un sergent américain est notamment mort en juillet lors d’une opération de neutralisation d’un drone près d’Erbil.
Quitter l’Irak réduit donc le nombre de cibles américaines directement accessibles aux groupes armés hostiles. Mais cela réduit également la capacité de Washington à observer, influencer et, lorsque nécessaire, intervenir rapidement dans l’un des espaces les plus sensibles du Moyen-Orient.
La vulnérabilité diminue. La profondeur stratégique aussi.
La souveraineté et son paradoxe
Pour Bagdad, le départ américain possède une signification différente.
Depuis des années, la présence de troupes étrangères constitue une question politiquement sensible. Le gouvernement irakien peut désormais présenter l’échéance du 30 septembre comme l’aboutissement d’un processus de normalisation : l’État islamique ne contrôle plus de territoire significatif en Irak, les forces de sécurité nationales sont incomparablement plus solides qu’en 2014 et une présence militaire étrangère permanente ne peut être indéfiniment justifiée par une situation née plus de deux décennies auparavant.
Sous cet angle, le retrait constitue une restauration de souveraineté.
Mais la souveraineté ne se mesure pas seulement à l’absence de soldats étrangers.
Elle se mesure aussi à la capacité d’un État à exercer le monopole de la force à l’intérieur de ses propres frontières.
C’est ici que commence la difficulté irakienne.
Plusieurs groupes armés proches de l’Iran restent intégrés, directement ou indirectement, au vaste système des Forces de mobilisation populaire. Créées dans le contexte de la lutte contre l’État islamique, celles-ci font officiellement partie de l’architecture sécuritaire irakienne. Certaines de leurs composantes conservent cependant leurs propres structures politiques, leurs réseaux économiques et une autonomie opérationnelle significative.
Les efforts destinés à placer l’ensemble de ces forces sous une chaîne de commandement incontestable restent incomplets.
Le départ américain peut donc produire deux mouvements simultanés : augmenter l’autonomie de l’Irak vis-à-vis de Washington tout en augmentant mécaniquement le poids relatif des acteurs irakiens les plus étroitement liés à Téhéran.
C’est toute l’ambiguïté de la nouvelle séquence.
L’Irak devient plus souverain vis-à-vis d’une puissance étrangère. Il doit encore démontrer qu’il peut l’être vis-à-vis de toutes les forces présentes sur son propre territoire.
L’État islamique n’a pas disparu
Une seconde inconnue se trouve plus loin des équilibres politiques de Bagdad.
L’organisation État islamique n’est plus la puissance territoriale qui, en 2014, avait pris Mossoul et contrôlé une vaste zone s’étendant de la Syrie à l’Irak. Les forces irakiennes disposent aujourd’hui d’une expérience, d’un équipement et de capacités opérationnelles très supérieurs à ceux dont elles disposaient lors de cet effondrement.
Mais l’organisation n’a pas disparu.
Elle fonctionne désormais essentiellement sous la forme de cellules clandestines capables d’exploiter les zones faiblement contrôlées, les espaces désertiques et les fractures politiques ou communautaires.
Des responsables sécuritaires irakiens et kurdes ont récemment signalé des mouvements attribués à certaines cellules dormantes et évoqué la possibilité d’attaques destinées à coïncider avec le retrait américain. Ces renseignements opérationnels n’ont pas été indépendamment vérifiés et doivent être considérés avec prudence.
La question dépasse cependant l’existence d’une menace immédiate.
Pendant des années, les États-Unis ont fourni des capacités difficiles à reproduire rapidement : renseignement technique, surveillance aérienne, drones, soutien logistique, coordination et accès à une architecture régionale de renseignement. L’armée irakienne peut combattre seule une insurrection. Remplacer l'ensemble de cette infrastructure est une autre question.
Le risque n’est probablement pas le retour soudain du califat territorial de 2014. Il est plus diffus : une multiplication des attaques, une meilleure liberté de mouvement pour les cellules clandestines et la reconstitution progressive de sanctuaires locaux dans les espaces où l’État exerce imparfaitement son autorité.
Le retrait américain sera ainsi également un test de maturité pour l’appareil sécuritaire irakien.
Une carte régionale différente
Washington ne disparaît évidemment pas du Moyen-Orient.
Les forces américaines disposent toujours d’un réseau considérable de bases et d’installations dans la région. La coopération militaire avec Bagdad peut également continuer sous d’autres formes : formation, ventes d’armes, renseignement, officiers de liaison ou accords bilatéraux ponctuels.
Mais une relation militaire n’est pas une présence militaire.
Depuis l’Irak, les États-Unis se trouvaient au contact de trois espaces stratégiques simultanément : le Golfe, la Syrie et l’Iran. Cette géographie permettait de raccourcir les chaînes logistiques, de disposer de capacités de renseignement proches des théâtres d’opération et de soutenir les forces engagées contre l’État islamique en Syrie.
Une partie de ces fonctions devra désormais être exercée depuis l’extérieur.
Cela signifie davantage de dépendance envers les bases régionales, les autorisations de survol, les accords de transit et les décisions politiques des États partenaires. Dans une région où les alliances sont rarement absolues et où les gouvernements cherchent de plus en plus à préserver plusieurs relations simultanément, cette différence n’est pas secondaire.
Le retrait irakien correspond ainsi à une transformation plus générale de la présence américaine au Moyen-Orient : moins de forces terrestres durablement exposées, davantage de puissance aérienne, navale, technologique et déployable à distance.
L’empreinte devient plus légère.
La distance augmente.
Ce qui reste après vingt-trois ans
Il serait pourtant trompeur de lire le 30 septembre comme une simple victoire iranienne ou comme une disparition américaine du système irakien.
L’Irak de 2026 n’est plus celui de 2003, ni celui de 2014. Son gouvernement cherche depuis plusieurs années à maintenir des relations simultanées avec Washington, Téhéran, les monarchies du Golfe, la Turquie et les autres puissances régionales. La diversification de ces relations constitue précisément l’un des moyens par lesquels Bagdad tente d’éviter de redevenir le terrain d’affrontement permanent de ses voisins.
Le départ américain lui donne davantage d’espace pour poursuivre cette stratégie.
Il lui retire également l’un des instruments qui permettaient de la maintenir.
Car les soldats américains n’étaient plus assez nombreux pour déterminer seuls l’avenir de l’Irak. Ils étaient suffisamment nombreux pour modifier les calculs de ceux qui cherchaient à le déterminer.
C’est cette différence qui disparaît.
En 2003, Washington était entré en Irak avec l’ambition de transformer un État. Vingt-trois ans plus tard, il en sort en laissant derrière lui un pays qui a survécu à l’occupation, à la guerre civile, au djihadisme territorial et à la rivalité entre les puissances qui l’entourent.
Le dernier test commence précisément lorsque les derniers soldats s’en vont.
L’Irak va retrouver une liberté qu’il réclamait depuis longtemps. Il lui reste désormais à répondre à une question plus difficile : qui, sur son territoire, possède réellement le dernier mot lorsque les armes parlent ?
Sources principales
- Reuters — 29 septembre 2026 — US forces exit Iraq after two decades, leaving opening for Iran : retrait des dernières forces américaines, calendrier du 30 septembre, situation sécuritaire, influence iranienne, milices et risques liés à l’État islamique.
- Reuters — US forces exit Iraq after two decades
- U.S. Department of State — 27 septembre 2024 — déclaration conjointe États-Unis–Irak fixant le calendrier de fin de la mission de la coalition et la transition vers un partenariat bilatéral de sécurité.
- U.S. Department of State — Joint Statement on the Coalition Mission in Iraq
- Associated Press — septembre 2026 — départ des derniers militaires américains, présence résiduelle au Kurdistan, redéploiement régional et situation des groupes armés proches de l’Iran.
- Associated Press — U.S. withdrawal from Iraq
- U.S. Department of Defense — 2024 — précisions sur la transition de la mission de la coalition et l'évolution vers une relation bilatérale de sécurité entre Washington et Bagdad.
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