La salle commence à se vider avant même que Benjamin Netanyahu ait véritablement commencé à parler. Dans l’Assemblée générale des Nations unies, des diplomates se lèvent, gagnent les sorties, tandis que d’autres restent assis et que les invités installés dans les galeries applaudissent. Le Premier ministre israélien regarde la scène, attend quelques instants, puis s’adresse à ceux qui partent. Il les qualifie de « lâches moraux » et invite ceux qui pensent comme eux à quitter également la salle.
La scène aurait pu résumer à elle seule l’isolement diplomatique auquel Israël est confronté. Netanyahu en fait autre chose. Il ne cherche pas à retenir ceux qui s’en vont, ni à atténuer la confrontation. Il l’intègre immédiatement à son argumentation. Israël, explique-t-il en substance pendant près d’une heure, n’attendra pas que le reste du monde comprenne les menaces auxquelles il estime être confronté pour agir contre elles.
C’est peut-être là que se trouve l’essentiel de son discours du 24 septembre 2026. Derrière les attaques contre l’Iran, le Qatar, la Turquie, le maire de New York Zohran Mamdani ou certains gouvernements européens, Netanyahu expose une conception remarquablement cohérente de la puissance israélienne. Une conception dans laquelle la sécurité n’est plus seulement une politique à défendre devant les alliés, mais une nécessité qui justifie l’action lorsque la diplomatie, les institutions internationales ou les partenaires d’Israël ne produisent pas les garanties jugées suffisantes.
La salle se vide. Israël continuera.
Le raisonnement de la survie
Netanyahu ne construit pas son intervention comme une succession de crises indépendantes. Gaza, l’Iran, le Hezbollah, les Houthis, les milices régionales et les attaques contre Israël appartiennent, dans son récit, au même système. Le point de départ reste le 7 octobre 2023, mais la démonstration s’étend bien au-delà du Hamas. Elle décrit un État confronté non à un adversaire unique, mais à un environnement dans lequel plusieurs forces cherchent simultanément à réduire sa capacité d’action ou, selon les termes employés par le Premier ministre, à menacer son existence.
L’Iran occupe naturellement le centre de cette architecture.
Netanyahu explique que la décision de frapper les capacités nucléaires iraniennes fut l’une des décisions les plus faciles qu’il ait eu à prendre. La formule est spectaculaire précisément parce qu’elle élimine presque entièrement la dimension du dilemme. Dans son raisonnement, lorsqu’une menace devient existentielle et que les moyens de la neutraliser existent, la question n’est plus de savoir s’il faut agir, mais quand.
C’est une conception particulière de la dissuasion. Pendant des décennies, une partie de la sécurité israélienne reposait sur la capacité à convaincre ses adversaires que le coût d’une attaque serait supérieur à son bénéfice. La doctrine exposée à New York va plus loin. Lorsqu’Israël considère qu’une menace approche d’un seuil qu’il juge inacceptable, il revendique la possibilité de supprimer cette menace avant qu’elle ne devienne irréversible.
La frontière entre dissuasion et prévention se déplace alors avec la perception israélienne du danger.
Netanyahu ne présente pas cette évolution comme une doctrine théorique. Il la présente comme le résultat de l’expérience.
Le 7 octobre comme rupture
Depuis 2023, une conviction traverse une grande partie du débat stratégique israélien : l’hypothèse selon laquelle certaines menaces pouvaient être contenues s’est effondrée avec l’attaque du Hamas. La dissuasion n’avait pas empêché l’offensive. Les barrières n’avaient pas suffi. Les renseignements n’avaient pas produit l’alerte opérationnelle nécessaire. Une organisation que l’on croyait contenue avait démontré sa capacité à franchir brutalement les limites du système.
Netanyahu transforme cette défaillance en argument pour l’avenir.
Son discours ne s’attarde pas sur la responsabilité politique ou institutionnelle du 7 octobre, question pourtant centrale dans le débat israélien. Il en tire une conclusion stratégique : Israël ne peut plus accepter que la sécurité de sa population dépende de l’hypothèse qu’un adversaire rationnellement dissuadé renoncera à utiliser les capacités qu’il accumule.
L’Iran devient alors la démonstration maximale de cette logique. Si une organisation disposant de roquettes et de combattants pouvait produire le 7 octobre, que pourrait produire, demande implicitement le raisonnement israélien, un État disposant de missiles balistiques et potentiellement d’une capacité nucléaire ?
Dans cette lecture, attendre devient lui-même un risque.
C’est ici que le pragmatisme du discours apparaît dans sa forme la plus froide. Netanyahu ne demande pas à son auditoire de croire que l’usage de la force est souhaitable. Il lui demande d’accepter qu’Israël considère parfois son usage comme moins dangereux que l’inaction.
Une guerre devenue système
Cette logique transforme également la géographie du conflit.
Pendant longtemps, les guerres israéliennes pouvaient encore être décrites par leurs fronts : Gaza, Liban, Syrie. Le Moyen-Orient actuel rend cette segmentation beaucoup plus difficile. Les missiles peuvent partir du Yémen, les capacités militaires être financées depuis l’Iran, les organisations armées opérer depuis le Liban, l’Irak ou les territoires palestiniens, tandis que les infrastructures critiques et les routes énergétiques s’étendent sur l’ensemble de la région.
La guerre devient un réseau.
La réponse israélienne tend donc elle aussi à fonctionner en réseau. Les frontières nationales continuent d’exister juridiquement et politiquement, mais elles ne suffisent plus à délimiter le champ stratégique dans lequel Israël estime devoir intervenir.
Le pager que Netanyahu brandit devant l’Assemblée générale est, à cet égard, un symbole particulièrement révélateur. Il renvoie aux opérations de 2024 contre les systèmes de communication du Hezbollah. Mais le message dépasse l’objet : la supériorité israélienne ne repose pas uniquement sur les avions, les missiles ou les blindés. Elle repose sur la capacité à pénétrer les infrastructures, les chaînes logistiques, les communications et les organisations adverses.
Quelques minutes plus tard, Netanyahu brandit un terminal Starlink en parlant de l’Iran. Le contraste est presque parfait. Un petit appareil rappelle la capacité israélienne à désorganiser un réseau ennemi ; un autre symbolise la possibilité de contourner le contrôle informationnel d’un État.
La guerre contemporaine ne se déroule plus seulement sur un territoire. Elle traverse les systèmes qui permettent à ce territoire de fonctionner.
Le procès de Gaza
Cette architecture stratégique se heurte cependant à une réalité que le discours ne peut contourner : Gaza.
Netanyahu rejette catégoriquement les accusations de génocide portées contre Israël et affirme que son pays a au contraire empêché un projet génocidaire dirigé contre les Israéliens. Il invoque l'aide humanitaire entrée dans l'enclave, les campagnes de vaccination et les mesures prises, selon lui, pour limiter les pertes civiles. Il qualifie l’armée israélienne d’armée la plus morale au monde.
Ces affirmations sont profondément contestées. Les autorités sanitaires de Gaza font état de dizaines de milliers de morts palestiniens depuis le début de la guerre, sans distinguer systématiquement civils et combattants dans leur bilan global. Des organisations humanitaires ont dénoncé les restrictions imposées à l’aide et leurs conséquences sur la population. Israël soutient de son côté que le Hamas opère au sein des zones civiles et affirme prendre des mesures destinées à réduire les pertes parmi les non-combattants.
Le désaccord dépasse désormais la conduite d’une opération militaire. Il concerne la nature même de cette guerre, la proportionnalité des moyens employés et la responsabilité d’Israël dans ses conséquences humaines.
Netanyahu ne tente pas de réduire cette fracture. Il attaque directement ceux qui accusent Israël, y compris plusieurs gouvernements occidentaux, et retourne l’accusation morale : selon lui, ceux qui condamnent Israël refusent de reconnaître la nature des adversaires auxquels il fait face.
Deux récits deviennent ainsi de plus en plus difficiles à réconcilier. Pour les critiques d’Israël, Gaza constitue la démonstration des limites morales et juridiques d’une doctrine sécuritaire devenue extensive. Pour Netanyahu, Gaza démontre au contraire ce qui arrive lorsqu’Israël laisse une menace se développer suffisamment longtemps pour qu’elle puisse frapper son territoire.
Le même événement produit deux conclusions opposées.
Ce qui a disparu du discours
Mais les discours politiques sont parfois aussi révélateurs par leurs absences que par leurs déclarations.
L’Arabie saoudite n’apparaît pratiquement plus.
Les accords d’Abraham non plus.
Cette absence tranche avec plusieurs interventions précédentes de Netanyahu aux Nations unies. Pendant des années, la normalisation régionale occupait une place centrale dans la vision qu’il projetait depuis cette même tribune. Israël devait devenir progressivement l’un des centres d’un nouvel espace économique et stratégique reliant la Méditerranée, le Golfe et, potentiellement, l’Arabie saoudite.
Cette perspective permettait de soutenir une thèse ambitieuse : la question palestinienne ne devait plus nécessairement déterminer la relation entre Israël et le monde arabe. Des intérêts communs — commerce, technologie, sécurité, opposition à l’Iran — pouvaient progressivement reconstruire l’ordre régional.
Le discours de 2026 ne développe pratiquement plus cette promesse.
Cela ne signifie pas que les accords d’Abraham ont disparu ni que la normalisation saoudienne est définitivement abandonnée. Mais leur absence dans une intervention aussi structurée est significative. Netanyahu ne vient plus à New York présenter une carte du Moyen-Orient futur. Il présente la carte mentale des menaces auxquelles Israël estime devoir survivre aujourd’hui.
Le changement de temporalité est considérable.
L’Amérique demeure, mais différemment
Les États-Unis restent naturellement au cœur de l’équation. Netanyahu rend hommage à Donald Trump et à son rôle dans la confrontation avec l’Iran. Les opérations conduites contre les capacités iraniennes sont présentées comme la manifestation d’un intérêt partagé dépassant la seule sécurité israélienne.
Mais là encore, quelque chose a changé.
Le partenariat américain n’est plus présenté comme la matrice d’une grande recomposition diplomatique régionale. Il apparaît principalement comme l’élément décisif d’un rapport de force. Washington fournit à Israël une profondeur stratégique qu’aucun autre partenaire ne peut remplacer ; Israël offre en retour des capacités militaires, technologiques et de renseignement exceptionnelles dans une région centrale pour les intérêts américains.
L’alliance demeure. Sa fonction immédiate s’est durcie.
Cette évolution intervient au moment où les intérêts des deux pays ne sont pourtant pas toujours parfaitement alignés. Washington doit simultanément soutenir Israël, gérer ses relations avec les monarchies du Golfe, empêcher une perturbation durable des flux énergétiques, contenir l’Iran et éviter qu’une succession d’escalades ne transforme le Moyen-Orient en conflit impossible à circonscrire.
Israël raisonne d’abord en termes de sécurité nationale. Les États-Unis doivent raisonner en termes de système régional.
La différence n’est pas nouvelle. Mais plus la doctrine israélienne devient préventive, plus cette tension potentielle devient structurelle.
Le prix de la nécessité
C’est finalement là que se situe la contradiction centrale du discours.
Une doctrine fondée sur la nécessité possède une force politique considérable : elle simplifie la décision. Si l’alternative est l’existence ou la disparition, le coût diplomatique devient secondaire. Les condamnations internationales, les tensions avec certains alliés, les manifestations ou même une salle des Nations unies qui se vide peuvent être intégrées au récit plutôt que considérées comme des signaux imposant un changement de direction.
Mais cette force constitue également sa limite.
Plus un État élargit la catégorie des menaces qu’il considère comme existentielles, plus le champ des actions qu’il juge nécessaires peut s’étendre. La question devient alors celle du seuil : qui détermine qu’une menace est devenue suffisamment grave pour justifier une action préventive, et jusqu’où cette logique peut-elle être appliquée sans produire elle-même de nouvelles menaces ?
Le discours de Netanyahu ne résout pas cette contradiction. Il affirme que l’expérience israélienne l’a déjà résolue.
C’est probablement pourquoi la scène initiale importe autant.
Des diplomates quittent la salle. Netanyahu les regarde partir. Il ne modifie pas son discours, ne recherche pas leur approbation et ne leur propose pas de compromis. Il leur explique pourquoi Israël continuera d’agir même lorsqu’ils désapprouvent ses actions.
Pendant des années, Benjamin Netanyahu venait aux Nations unies avec des cartes pour expliquer le Moyen-Orient qu’Israël voulait construire.
En 2026, il est venu expliquer pourquoi Israël continuerait à se battre dans celui qui existe.
Sources principales
- Nations unies / 81e Assemblée générale — intervention de Benjamin Netanyahu, 24 septembre 2026
- PBS NewsHour — retransmission intégrale du discours de Benjamin Netanyahu devant l’Assemblée générale, 24 septembre 2026
- Reuters — couverture de l’Assemblée générale et de la position israélienne sur Gaza et l’Iran, septembre 2026
- The Times of Israel — compte rendu du discours et analyse de l’absence de l’Arabie saoudite et des accords d’Abraham, 24 septembre 2026
- Associated Press — couverture de l’intervention et du départ de plusieurs délégations, 24 septembre 2026
Bureau de recherche Atlas Limits
Bureau éditorial et analytique d’Atlas Limits.


