Pendant plusieurs décennies, la mondialisation a entretenu l’idée que la rareté pouvait être progressivement repoussée. Les matières premières seraient extraites là où elles étaient disponibles, les biens fabriqués là où leur production coûtait le moins cher, puis transportés vers les marchés capables de les absorber. Les stocks pouvaient être réduits, les chaînes logistiques étirées sur plusieurs continents et les dépendances mutuelles considérées comme une garantie de stabilité. Une rupture majeure paraissait trop coûteuse pour être volontairement provoquée.
Cette architecture n’a pas disparu. Elle demeure même indispensable au fonctionnement de l’économie mondiale. Mais la confiance politique sur laquelle elle reposait s’est profondément érodée.
Les pandémies, les guerres, les sanctions, les restrictions commerciales, les tensions maritimes et le retour des politiques industrielles ont révélé une réalité longtemps masquée par l’abondance apparente : une économie mondiale très efficace peut aussi devenir extrêmement vulnérable. Quelques ports, détroits, raffineries, usines, fabricants de composants ou systèmes de paiement suffisent à interrompre des chaînes de production entières. Une ressource peut exister en quantité suffisante dans le sous-sol et pourtant devenir inaccessible parce qu’elle n’est transformée que dans quelques pays, qu’elle traverse un corridor menacé ou qu’une décision politique en réserve l’usage à certains partenaires.
La pénurie n’est donc plus seulement un manque. Elle devient une relation de pouvoir.
Nous n’entrons pas nécessairement dans un monde où tout serait en voie d’épuisement. Nous entrons dans un monde où l’accès à ce qui existe devient plus coûteux, plus conditionnel et plus politique. La question décisive n’est plus uniquement de savoir combien de pétrole, de cuivre, de céréales, de médicaments ou de semi-conducteurs peuvent être produits. Elle est de savoir qui contrôle leur extraction, leur transformation, leur transport, leur financement et leur distribution.
De la pénurie physique à la pénurie politique
Toutes les raretés ne sont pas de même nature. Certaines sont physiques : l’eau disponible diminue, une récolte est détruite, un gisement s’épuise ou une catastrophe interrompt durablement la production. D’autres sont productives : la ressource existe, mais les capacités nécessaires à son extraction ou à sa transformation sont insuffisantes. D’autres encore sont logistiques : les marchandises sont disponibles, mais ne peuvent plus atteindre leurs marchés dans les délais ou aux coûts habituels.
À ces formes classiques s’ajoutent désormais des pénuries plus directement politiques. Un gouvernement peut interdire l’exportation d’une technologie, limiter la vente d’un minerai, sanctionner un producteur, bloquer l’accès à un système financier ou subventionner suffisamment ses entreprises pour évincer les concurrents étrangers. La ressource ne disparaît pas. Son marché se fragmente.
Il existe enfin une pénurie par le prix. Le produit demeure disponible, parfois même sans baisse spectaculaire des volumes mondiaux, mais devient inaccessible à une partie des États, des entreprises ou des ménages. Le manque n’est alors pas absolu. Il est distribué en fonction de la solvabilité.
Cette distinction est essentielle, car elle évite de transformer l’idée de « pénuries organisées » en théorie de l’intention généralisée. Toutes les pénuries ne sont pas planifiées. Elles n’ont pas besoin de l’être. Elles peuvent résulter d’une accumulation de décisions rationnelles prises séparément : chaque État sécurise ses approvisionnements, chaque entreprise protège ses marges, chaque investisseur cherche à préserver ses actifs et chaque producteur privilégie les clients les plus solvables. Leur combinaison peut pourtant produire un système dans lequel la sécurité des plus puissants repose sur le transfert de la vulnérabilité vers les autres.
Les pénuries organisées ne supposent donc pas nécessairement un organisateur unique. Elles peuvent émerger d’un ordre économique où chacun protège son accès aux ressources sans assumer les conséquences collectives de cette protection.
Le retour de la sécurité économique
Le commerce mondial n’est plus seulement gouverné par la recherche du meilleur prix. Les États veulent désormais savoir si un fournisseur restera accessible en cas de crise, si une technologie pourra être utilisée sans autorisation étrangère et si un partenaire commercial ne deviendra pas un adversaire stratégique.
Les États-Unis ont placé les semi-conducteurs avancés et certains équipements nécessaires à leur fabrication au centre de leur rivalité avec la Chine. Pékin dispose, de son côté, d’une position dominante dans plusieurs chaînes de transformation de minerais essentiels aux industries numériques, militaires et énergétiques. L’Union européenne cherche à réduire ses dépendances sans rompre avec les marchés mondiaux. Partout, les politiques de subvention, les contrôles à l’exportation, les exigences de contenu local et les mécanismes de filtrage des investissements redessinent les frontières de la production.
L’interdépendance ne disparaît pas. Elle devient sélective.
Une usine ne doit plus seulement être rentable. Elle doit être située dans un pays considéré comme fiable, alimentée par une énergie relativement sûre et reliée à des fournisseurs politiquement compatibles. Le coût le plus bas cesse d’être l’unique critère. La redondance, autrefois dénoncée comme une inefficacité, devient une assurance. Les stocks redeviennent stratégiques. La diversification des fournisseurs prend la valeur d’une politique de sécurité.
Cette évolution ne met pas fin à la mondialisation. Elle la réorganise autour de blocs, de corridors privilégiés et de relations de confiance. Les entreprises continuent de produire à l’échelle mondiale, mais elles doivent désormais intégrer le risque de sanction, de guerre, de fermeture maritime ou de changement réglementaire. Le commerce reste global ; son accès devient politique.
Le pouvoir des passages obligés
Une ressource n’est pas stratégique uniquement parce qu’elle est rare. Elle le devient lorsqu’un acteur contrôle un point de passage difficilement remplaçable.
Un minerai peut être extrait dans plusieurs pays mais raffiné presque exclusivement dans un seul. Une puce peut être conçue aux États-Unis, dépendre de logiciels américains, de machines européennes, d’une fabrication asiatique et de matériaux transformés en Chine. Un engrais peut nécessiter du phosphate provenant d’Afrique du Nord, du gaz ou de l’ammoniac venant d’un autre espace et des infrastructures portuaires soumises aux tensions maritimes. Aucun acteur ne maîtrise nécessairement l’ensemble du système, mais certains contrôlent les nœuds sans lesquels celui-ci ne peut fonctionner.
La puissance appartient alors moins à celui qui possède toute la chaîne qu’à celui qui détient son maillon irremplaçable.
La transition énergétique amplifie cette réalité. Elle doit réduire la dépendance aux combustibles fossiles, mais elle ne supprime pas la géopolitique des ressources. Elle la déplace vers le cuivre, le lithium, le nickel, le graphite, les terres rares, les batteries, les réseaux électriques et les technologies de conversion. Ces matériaux ne sont pas toujours extrêmement rares sur le plan géologique. Leur vulnérabilité provient davantage du temps nécessaire pour ouvrir de nouvelles mines, de la concentration des capacités de raffinage, des contraintes environnementales et de l’augmentation rapide de la demande.
Le monde ne passe donc pas simplement du pétrole aux énergies propres. Il quitte progressivement une dépendance énergétique visible pour entrer dans un système de dépendances minérales, industrielles et technologiques plus dispersées, mais parfois plus concentrées.
Quand la protection nationale produit la pénurie mondiale
Une restriction commerciale n’est pas toujours pensée comme une arme. Elle peut répondre à une urgence intérieure. Face à une hausse des prix alimentaires, un gouvernement limite ses exportations afin de protéger sa population. Face à un conflit, un État réserve ses capacités industrielles à ses propres besoins. Face à la crainte d’une rupture, les entreprises accumulent des stocks.
Chacune de ces décisions peut sembler légitime à l’échelle de l’acteur qui la prend. Additionnées, elles aggravent néanmoins la pénurie pour tous les autres.
Un pays exportateur de céréales qui ferme son marché réduit l’offre mondiale et pousse d’autres gouvernements à constituer des stocks. Ces achats préventifs accélèrent la hausse des prix, ce qui incite de nouveaux producteurs à limiter leurs exportations. Le comportement défensif devient contagieux. La peur du manque finit par produire le manque.
Les sanctions fonctionnent différemment, mais leurs effets sont comparables. Elles ne font généralement pas disparaître la ressource. Elles déterminent qui peut l’acheter, comment elle peut être payée, quels navires peuvent la transporter, quels assureurs accepteront de couvrir l’opération et quelles technologies pourront maintenir les installations en activité. Le marché initialement intégré se divise en circuits parallèles, assortis de remises, de surcoûts et d’intermédiaires supplémentaires.
La pénurie devient alors localisée. Certains espaces continuent de recevoir la ressource, tandis que d’autres doivent la payer plus cher ou y renoncer. L’abondance et le manque peuvent coexister au sein d’un même système mondial.
Le marché ne supprime pas toujours le manque
Dans sa représentation la plus simple, le prix transmet l’information sur la rareté. Lorsque l’offre diminue, les prix augmentent, de nouveaux investissements deviennent rentables et la production finit par progresser. Ce mécanisme reste réel, mais il demande du temps. Une mine, un port, une centrale, un réseau électrique ou une usine de semi-conducteurs ne se construit pas en quelques semaines.
Pendant cet intervalle, le prix ne se contente pas de stimuler l’offre. Il sélectionne les acheteurs.
Les pays riches peuvent surenchérir, garantir des contrats de long terme, financer de nouvelles infrastructures et subventionner leurs consommateurs. Les grandes entreprises peuvent diversifier leurs fournisseurs, réserver des capacités de transport ou absorber temporairement la hausse de leurs coûts. Les pays pauvres, les petites entreprises et les ménages modestes disposent de beaucoup moins de protections.
Le marché ne résout alors pas immédiatement la pénurie. Il la répartit.
Le produit continue d’exister, mais il va d’abord vers ceux qui peuvent payer davantage. La demande des autres ne disparaît pas parce que leur besoin diminue. Elle est détruite par leur insuffisance de revenu. Derrière l’équilibre retrouvé des marchés se cache parfois une exclusion : moins de chauffage, une alimentation dégradée, des soins reportés, une production interrompue ou un investissement abandonné.
La solvabilité joue ainsi, à l’intérieur des économies, un rôle comparable à celui de la puissance dans les relations internationales. Elle détermine qui sera protégé lorsque l’offre se contracte.
Des ressources mondiales aux richesses nationales
Les inégalités entre les États et celles qui traversent les sociétés sont généralement étudiées séparément. Elles obéissent pourtant à une architecture voisine.
À l’échelle internationale, une ressource peut être extraite dans un pays, transformée dans un deuxième, financée dans un troisième et consommée dans les économies les plus solvables. La valeur ne reste pas nécessairement là où se trouve la matière. Elle se déplace vers les acteurs qui contrôlent la technologie, le raffinage, la logistique, les normes, le financement, la propriété intellectuelle ou l’accès au client final.
Certains pays peuvent donc posséder d’importantes ressources naturelles sans parvenir à capter une part comparable de la richesse qu’elles génèrent. Ils exportent une matière peu transformée, puis importent à prix élevé le produit industriel qui en résulte. Leur richesse géologique alimente des chaînes de valeur dont les centres de décision, les technologies et les profits se situent ailleurs.
Le même déplacement se reproduit à l’intérieur des économies. La richesse est créée par un ensemble très large de salariés, d’entrepreneurs, de consommateurs, de services publics et d’infrastructures collectives. Sa répartition finale dépend néanmoins de la propriété du capital, du pouvoir de négociation, de l’accès au crédit et de la position occupée dans les chaînes de valeur.
Le pays qui exporte une matière première sans en contrôler la transformation ressemble, dans l’économie mondiale, au travailleur qui participe à la création de valeur sans maîtriser sa distribution. Tous deux sont indispensables à la production, mais occupent une position subordonnée au moment du partage.
À l’inverse, l’entreprise située au sommet d’une chaîne internationale ne fabrique pas nécessairement la totalité du produit. Elle contrôle parfois seulement la marque, le brevet, la plateforme, les données ou la relation avec le consommateur. Mais cette position lui permet de capter une part disproportionnée de la valeur créée par l’ensemble du système.
La concentration des ressources entre les États et celle des richesses dans les économies ne sont donc pas deux phénomènes identiques. Elles reposent cependant sur un même principe : le contrôle des passages entre la production et l’accès.
L’abondance protégée
La rareté peut même devenir économiquement fonctionnelle. Une offre limitée soutient les prix, protège les marges, valorise les actifs et renforce le pouvoir de négociation de ceux qui la contrôlent.
À l’échelle internationale, ce mécanisme apparaît dans les quotas, les limitations d’exportation, les cartels, les brevets, les capacités industrielles protégées et les normes qui ferment indirectement certains marchés. À l’intérieur des économies, il se retrouve dans la rareté du foncier, le manque de logements, la concentration bancaire, certaines barrières professionnelles ou la domination de plateformes devenues incontournables.
Il ne s’agit pas d’affirmer que toute pénurie de logements, de crédit ou de services publics serait volontairement fabriquée. Mais une pénurie peut durer parce qu’elle bénéficie à des acteurs suffisamment puissants pour ralentir sa résolution. Une offre immobilière insuffisante pénalise les nouveaux entrants tout en soutenant la valeur du patrimoine existant. Un crédit rare exclut les entreprises fragiles tout en protégeant les acteurs déjà établis. Une technologie fermée limite sa diffusion tout en préservant les revenus de son propriétaire.
Le manque des uns peut ainsi constituer la rente des autres.
C’est ici que la pénurie rejoint directement la redistribution des richesses. Une économie peut continuer de croître sans que l’accès au logement, à l’éducation, à la santé ou au capital progresse au même rythme. L’abondance agrégée masque alors des pénuries individuelles. Les indicateurs nationaux décrivent une société plus riche, tandis qu’une partie de sa population vit sous une contrainte croissante.
Une société de pénurie peut donc naître au sein d’une économie d’abondance.
Le Maroc face à la double rareté
Le Maroc concentre une grande partie de ces contradictions. Il se trouve à la fois exposé à des dépendances extérieures, détenteur de ressources stratégiques et confronté à la question de la répartition intérieure des fruits de sa transformation économique.
Le Royaume dépend encore de l’extérieur pour une partie importante de son énergie, de ses céréales, de ses technologies et de ses équipements industriels. Une hausse du prix des hydrocarbures, une mauvaise campagne agricole, une perturbation maritime ou une restriction commerciale peut rapidement se transmettre aux comptes extérieurs, aux finances publiques et au pouvoir d’achat.
Les sécheresses répétées ont rendu cette vulnérabilité plus visible. Le Fonds monétaire international relevait en 2025 que le Maroc avait connu cinq épisodes de sécheresse en six ans, avec des conséquences importantes pour l’agriculture. Cette exposition dépasse largement la seule production agricole. Elle affecte l’emploi rural, les revenus, les prix alimentaires, les importations et les équilibres territoriaux.
Mais la contrainte la plus structurelle est celle de l’eau. La Banque mondiale classe le Maroc parmi les pays confrontés à un stress hydrique sévère et estimait sa dotation autour de 620 mètres cubes par habitant et par an dans son diagnostic climatique. L’eau n’est plus un dossier sectoriel. Elle relie désormais l’agriculture, l’industrie, l’urbanisation, le tourisme, l’énergie et la stabilité sociale.
La pénurie hydrique est d’abord physique, mais son traitement devient politique. Quelles cultures faut-il continuer à soutenir ? Quelle priorité accorder à l’eau potable, à l’irrigation, à l’industrie ou au tourisme ? Qui doit financer le dessalement ? Quel prix les différents usagers peuvent-ils supporter ? Une nouvelle capacité de production d’eau ne supprime pas ces arbitrages. Elle les déplace vers le financement, l’énergie et la distribution.
Le dessalement lui-même révèle cette interdépendance. Il réduit la dépendance aux précipitations, mais augmente les besoins énergétiques et exige des infrastructures lourdes. Alimenté par une énergie importée et coûteuse, il peut simplement remplacer une vulnérabilité par une autre. Associé aux renouvelables, à la réutilisation des eaux usées et à une gouvernance plus cohérente des usages, il peut au contraire renforcer durablement la sécurité nationale.
Du phosphate à la souveraineté industrielle
Face à ces fragilités, le Maroc possède un levier mondial majeur : les phosphates. Leur importance dépasse largement les revenus miniers. Le phosphate se situe en amont des engrais et, par conséquent, d’une partie de la sécurité alimentaire mondiale. Lorsque les céréales deviennent stratégiques, les fertilisants le deviennent également.
Cette position ne doit toutefois pas conduire à confondre possession de la ressource et maîtrise complète de la chaîne. Produire des engrais exige aussi de l’eau, de l’énergie, des installations chimiques, une logistique portuaire et, pour certaines productions, de l’ammoniac. Une ressource nationale peut donc rester entourée de dépendances extérieures.
La stratégie engagée par OCP autour du dessalement, des eaux non conventionnelles, des énergies renouvelables et de l’ammoniac vert prend ici tout son sens. Selon le groupe, ses installations fonctionnent avec 100 % d’eau non conventionnelle depuis le début de 2025. L’enjeu n’est pas uniquement environnemental. Il s’agit de sécuriser les maillons nécessaires à la transformation du phosphate et de réduire la concurrence entre les besoins industriels et les ressources hydriques conventionnelles.
Le véritable avantage du Maroc ne résidera cependant pas dans la seule exportation d’engrais. Il dépendra de sa capacité à étendre cette maîtrise vers la chimie, l’ingénierie, la recherche agronomique, les services agricoles et les technologies liées à l’eau et à l’énergie. La souveraineté économique ne consiste pas simplement à exporter davantage. Elle consiste à conserver sur le territoire une part croissante de l’intelligence, de la transformation et de la valeur associées à la ressource.
La plateforme et ses limites
Le Maroc dispose également d’une position maritime, logistique et industrielle qui prend de la valeur dans une économie mondiale en cours de fragmentation. Tanger Med, les écosystèmes automobiles et aéronautiques, les accords commerciaux, la proximité de l’Europe et l’ouverture vers l’Afrique peuvent faire du Royaume une plateforme de production recherchée par les entreprises qui veulent diversifier leurs implantations.
Mais une plateforme ne devient pas automatiquement une puissance industrielle.
Si elle importe l’essentiel de ses technologies, de ses équipements, de son énergie et de ses composants, elle déplace les flux sans maîtriser leur origine. Si les entreprises locales restent cantonnées aux segments les moins rémunérateurs, une grande partie de la valeur repart vers les propriétaires étrangers de la technologie, des marques et des réseaux commerciaux.
Le véritable indicateur de réussite ne réside donc pas seulement dans le volume exporté. Il se trouve dans la densité des fournisseurs marocains, la progression des compétences, la qualité des emplois, la propriété intellectuelle, la capacité de financement et l’apparition d’entreprises nationales capables de contrôler leurs propres marchés.
Le Maroc peut tirer parti de la recomposition des chaînes mondiales. Mais pour transformer cette opportunité en souveraineté, il doit éviter de devenir uniquement le territoire compétitif d’une production décidée, financée et technologiquement contrôlée ailleurs.
Produire la richesse ne suffit pas
Cette interrogation conduit au second niveau du problème : la distribution intérieure.
Le Maroc peut développer ses ports, ses autoroutes, ses capacités énergétiques, ses industries exportatrices et ses grandes entreprises sans que les bénéfices de ces transformations se diffusent automatiquement dans toute la société. La croissance nationale et l’amélioration des conditions de vie sont liées, mais elles ne sont pas synonymes.
La richesse peut progresser tandis que l’accès à l’emploi productif, au logement, au financement, aux soins ou à une éducation de qualité demeure profondément inégal. Les infrastructures les plus modernes peuvent connecter le Maroc aux marchés mondiaux alors que certains territoires restent insuffisamment reliés aux circuits nationaux de création de valeur. Le succès industriel peut coexister avec un chômage élevé et une faible participation au marché du travail.
Le pays risque alors de reproduire à l’intérieur de ses frontières le mécanisme qu’il cherche à dépasser dans l’ordre mondial : participer à la création d’une richesse dont l’accès demeure concentré.
Cette question ne se réduit pas à la redistribution fiscale après la production. Elle commence bien avant, dans la manière dont la richesse est créée. Une économie distribue déjà ses résultats par la propriété des entreprises, les salaires, l’accès au foncier, le crédit, la qualité de l’école, la mobilité territoriale et la capacité de chacun à participer aux secteurs les plus productifs.
La redistribution corrige partiellement les déséquilibres. Elle ne peut durablement compenser une économie qui concentre en amont l’accès aux capacités productives.
Pour le Maroc, l’enjeu est donc de relier ses stratégies industrielles à une politique de diffusion : formation adaptée, intégration des petites et moyennes entreprises, accès au financement, montée en gamme des fournisseurs, mobilité entre les territoires et amélioration des services publics. Il ne suffit pas que le pays monte dans les chaînes de valeur. Il faut qu’une partie croissante de sa population puisse monter avec lui.
Ne pas subir la rareté extérieure, ne pas produire la pénurie intérieure
Le XXIe siècle ne sera peut-être pas dominé par ceux qui possèdent le plus de ressources, mais par ceux qui savent organiser leur accès, contrôler leur transformation et supporter le coût de leur sécurisation.
Dans cette nouvelle hiérarchie, le Maroc occupe une position singulière. Il est vulnérable par son eau, sa dépendance énergétique et certaines importations alimentaires. Il est stratégique par ses phosphates, ses infrastructures, sa façade maritime et sa proximité avec l’Europe et l’Afrique. Il dispose d’atouts réels, mais chacun d’eux est entouré de dépendances qu’il lui faudra progressivement réduire.
Son défi n’est pas uniquement de sécuriser ses ressources ou d’attirer davantage d’investissements. Il consiste à relier l’eau, l’énergie, l’agriculture, l’industrie, la logistique et la formation dans une même stratégie. Il doit ensuite convertir la valeur produite en capacités nationales, puis ces capacités en progrès largement partagé.
Car la souveraineté ne se mesure pas seulement à ce qu’un pays possède. Elle se mesure à sa capacité à transformer ses ressources sans dépendre entièrement de l’extérieur, puis à distribuer les bénéfices de cette transformation sans abandonner une partie de sa population à la pénurie.
Le Maroc devra ainsi répondre à une double exigence : ne pas subir la rareté organisée par le monde et ne pas reproduire, dans sa propre économie, les mécanismes de concentration qu’il cherche à surmonter.
Une économie souveraine n’est pas seulement celle qui peut produire. C’est celle qui peut protéger l’accès, partager la valeur et empêcher que l’abondance des uns ne repose durablement sur le manque des autres.
Sources principales
Banque mondiale, Morocco Country Climate and Development Report, 2022-2023.
Banque mondiale, Water Scarcity and Droughts — Morocco CCDR Background Note, 2023.
Fonds monétaire international, Morocco: 2025 Article IV Consultation and Third Review Under the Resilience and Sustainability Facility, 2025.
Agence internationale de l’énergie, Global Critical Minerals Outlook 2025 et World Energy Outlook 2025.
Organisation mondiale du commerce, travaux sur les restrictions à l’exportation, la résilience commerciale et les chaînes de valeur.
Commission européenne, documentation relative aux matières premières critiques et au Critical Raw Materials Act.
OCP Group, publications institutionnelles relatives aux eaux non conventionnelles, au dessalement, aux énergies renouvelables et aux projets d’ammoniac vert.
Bureau de recherche Atlas Limits
Bureau éditorial et analytique d’Atlas Limits.


