Maroc–Espagne : ce que chacun peut gagner, ce qu’aucun ne veut céder

À Ceuta, Felipe VI a réaffirmé les limites territoriales du partenariat avec Rabat. Mohammed VI en avait auparavant contesté les modalités migratoires. Derrière cet échange se dessine une négociation beaucoup plus vaste : sécurité des frontières, avenir du Sahara, accès au marché européen, concurrence industrielle et équilibre régional. Les intérêts communs rendent la rupture coûteuse, mais ne suffisent plus à garantir la confiance.

Le 13 octobre 2026, au Parador de Ceuta, Felipe VI a donné une expression solennelle à la position espagnole : Ceuta et Melilla appartiennent à l’Espagne, leur souveraineté ne se négocie pas et leurs frontières concernent l’ensemble de l’Union européenne. Dans le même discours, il a défendu le maintien de bonnes relations avec le Maroc, à condition qu’elles reposent sur la confiance, le respect mutuel et la bonne foi. L’association de ces messages est essentielle : Madrid veut poursuivre la coopération tout en précisant les limites dans lesquelles elle doit s’inscrire.

Quatre jours auparavant, devant le Parlement marocain, Mohammed VI avait dressé un autre constat. Le modèle de coopération migratoire avait, selon lui, atteint ses limites. Le souverain avait notamment mis en cause des dispositions légales et des décisions judiciaires espagnoles qu’il estime incompatibles avec une gestion efficace des retours. Il avait également annoncé une nouvelle approche associant développement partagé, compétitivité et stabilité régionale. Ces critiques expriment la position de Rabat ; elles ne constituent pas, en elles-mêmes, une démonstration de l’inadaptation du droit espagnol.

Les deux interventions permettent de lire le désaccord avec davantage de précision. L’Espagne réclame de la prévisibilité à sa frontière. Le Maroc demande que sa coopération soit reconnue comme un choix souverain, avec ses coûts, ses conditions et ses contreparties. Chacun veut conserver les bénéfices du partenariat sans donner à l’autre le pouvoir d’en fixer seul les règles.

L’hypothèse centrale de cette analyse est celle d’une coopération plus difficile, davantage négociée dossier par dossier, mais maintenue. Les pronostics qui suivent portent principalement sur les douze à vingt-quatre prochains mois, avec un horizon plus long pour les questions territoriales. Ils décrivent des trajectoires plausibles à partir des éléments disponibles au 13 octobre 2026, et non des décisions déjà prises.

Le rapprochement de 2022 avait rendu cette coexistence possible sans résoudre toutes ses contradictions. L’Espagne avait qualifié l’initiative marocaine d’autonomie pour le Sahara de base la plus sérieuse, réaliste et crédible pour régler le différend. Les deux gouvernements avaient parallèlement engagé une normalisation de leurs relations et de leurs échanges frontaliers. Cette architecture reposait sur une promesse de stabilité, mais elle n’équivalait pas à un règlement général des contentieux territoriaux.

C’est là que se trouve une source durable de malentendu. Du point de vue espagnol, un changement aussi sensible sur le Sahara devait produire une relation plus fiable. Du point de vue marocain, le soutien espagnol à l’autonomie ne pouvait signifier que Madrid acquérait, en contrepartie, une garantie illimitée de contrôle migratoire ou une reconnaissance marocaine de sa position sur Ceuta et Melilla. Aucun texte public consulté ne permet de réduire le partenariat à un échange aussi mécanique.

Pour Madrid, les priorités sont d’abord territoriales et politiques. Un gouvernement peut négocier des moyens de surveillance, des procédures de retour ou des ouvertures commerciales. Il lui serait beaucoup plus difficile de présenter comme négociable l’appartenance de Ceuta et Melilla à l’Espagne. La population de ces villes, leurs institutions et leur participation à la vie politique espagnole donnent à cette question une dimension intérieure directe. Une concession territoriale ne serait pas un simple ajustement de politique étrangère.

Rabat raisonne à partir d’une hiérarchie différente. Le Sahara occupe une place centrale dans sa stratégie diplomatique. La position marocaine sur Ceuta et Melilla demeure un contentieux avec l’Espagne, mais sa mise au premier plan comporte un coût : elle risque de compromettre des soutiens européens utiles sur le premier dossier. La retenue observée pendant la visite royale peut donc se lire comme une gestion des priorités. El País rapporte l’absence de représailles diplomatiques comparables à celles de 2007 et un dispositif sécuritaire renforcé à Fnideq. Cela documente une maîtrise immédiate de la tension, sans démontrer un renoncement marocain.

Le pronostic territorial est dès lors relativement robuste : le maintien du statu quo à Ceuta et Melilla paraît beaucoup plus probable qu’une négociation de souveraineté. L’Espagne dispose de peu de raisons politiques d’ouvrir une telle discussion ; le Maroc aurait beaucoup à perdre en essayant de l’imposer par une crise majeure. La compétition devrait continuer à se déplacer vers l’environnement économique des villes, leurs accès, les procédures frontalières et leur place dans les échanges régionaux.

Cette évolution peut produire des résultats différents selon le critère retenu. Madrid peut conserver intégralement son contrôle territorial pendant que Rabat réduit le rôle économique des enclaves dans le nord marocain. Inversement, le développement des infrastructures marocaines ne garantit pas la prospérité de toutes les populations frontalières. Une frontière plus contrôlée peut renforcer les recettes publiques et l’économie formelle tout en fragilisant des ménages qui vivaient des circulations quotidiennes.

La migration est le dossier où la nécessité de coopérer se heurte le plus directement aux perceptions de souveraineté. Pour l’Espagne, la question est de prévenir des arrivées que les capacités locales ne peuvent absorber. Pour le Maroc, elle consiste aussi à éviter d’être enfermé dans une fonction de surveillance des frontières européennes. Une coopération durable doit donc préciser les responsabilités, les financements, les possibilités de mobilité régulière et les conditions de réadmission.

Il faut également distinguer les causes d’une crise de son exploitation politique. L’ampleur d’un franchissement frontalier ne suffit pas, à elle seule, à établir l’existence d’un ordre donné par un gouvernement. Relâchement opérationnel, saturation, décisions locales, réseaux de passeurs et intention politique sont des hypothèses différentes. Les confondre empêche d’identifier les mécanismes qui doivent être corrigés et transforme toute négociation en procès d’intention.

Les retours ne peuvent davantage se résumer à une décision commune des deux exécutifs. L’identification des personnes, leur nationalité, leur âge, leur situation individuelle et les voies de recours influencent leur mise en œuvre. Felipe VI a lui-même assorti sa demande de retour d’un respect des procédures légales et des garanties de dignité et d’humanité. Cette précision limite la portée des lectures présentant son discours comme l’annonce d’expulsions indifférenciées.

Sur ce dossier, le scénario le plus plausible est une renégociation opérationnelle : procédures mieux coordonnées, coopération consulaire, moyens supplémentaires et engagements plus précis. Un accord entièrement stabilisé paraît moins probable, parce que les deux pays ne maîtrisent ni toutes les causes des départs ni toutes les décisions judiciaires. Le risque principal demeure celui d’une nouvelle crise survenant avant que ces mécanismes aient produit des résultats.

L’appel espagnol à l’Europe vise justement à réduire cette vulnérabilité bilatérale. Faire de Ceuta une responsabilité commune permet de rechercher des ressources et un soutien politique au-delà de Madrid. Cela augmente aussi le coût diplomatique d’une confrontation pour Rabat. Mais un discours royal ne crée pas une nouvelle garantie militaire européenne, et la question ne doit pas être confondue avec l’application du traité de l’Atlantique Nord : ses articles 5 et 6 comportent des conditions propres, notamment géographiques, tandis que l’article 4 organise la consultation en cas de menace.

Bruxelles a par ailleurs ses propres intérêts. L’Union veut protéger ses frontières tout en conservant une coopération étroite avec le Maroc. Le communiqué du Conseil d’association UE–Maroc du 29 janvier 2026 réaffirme un partenariat couvrant commerce, investissements, migration, sécurité et transition énergétique. L’européanisation du dossier n’implique donc pas nécessairement un alignement sur la réponse la plus dure : elle peut aussi renforcer les pressions en faveur d’un arrangement.

Le Sahara est le domaine où cette distinction entre soutien politique, négociation et résultat juridique devient décisive. La position espagnole ne peut plus être décrite uniquement à partir du tournant de mars 2022. Dans leur déclaration commune du 4 décembre 2025, les deux gouvernements ont réaffirmé ce cadre et salué la résolution 2797 du Conseil de sécurité, qui place la proposition marocaine d’autonomie à la base des négociations. Le texte associe cette orientation à la recherche d’une solution juste, durable et acceptable pour les parties.

Le cadre européen a lui aussi évolué. En janvier 2026, l’Union a accueilli favorablement la résolution et la perspective d’une véritable autonomie, tout en conservant explicitement la référence à l’autodétermination du peuple du Sahara occidental et à une solution mutuellement acceptable. Pour Rabat, cette évolution constitue un avantage diplomatique. Elle ne signifie pas que toutes les conditions du règlement sont remplies.

Trois résultats doivent ainsi être séparés : obtenir des soutiens à l’autonomie ; obtenir des reconnaissances nationales de souveraineté ; parvenir à un règlement international du conflit. Ils peuvent se renforcer, mais ils ne se confondent pas. Une majorité de partenaires favorables au projet marocain ne produit pas automatiquement l’acceptation du Front Polisario, l’accord de l’Algérie ou la clôture du processus onusien.

Les informations publiées le 12 octobre par El País illustrent cet écart. Le journal rapporte que les discussions onusiennes continuent de porter sur les conditions d’une consultation du peuple sahraoui et sur l’impossibilité d’imposer simplement l’autonomie. Il décrit également un processus de dialogue encore bloqué. Ces éléments doivent être attribués à ce compte rendu ; ils ne préjugent pas du contenu de la prochaine décision du Conseil de sécurité.

Le pronostic le plus vraisemblable pour le Sahara est donc celui d’une poursuite de la consolidation diplomatique marocaine, accompagnée d’une négociation beaucoup plus difficile sur sa traduction concrète. Le maintien de l’appui espagnol à l’autonomie paraît plus probable qu’un retour complet à la position antérieure à 2022. En revanche, une reconnaissance espagnole supplémentaire et explicitement formulée de la souveraineté ne peut être présentée comme acquise. La préservation d’une marge diplomatique conserve une utilité pour Madrid.

À moyen terme, la question décisive pourrait porter moins sur le principe d’autonomie que sur son contenu : compétences des institutions locales, garanties judiciaires, ressources financières, représentation politique, droits fondamentaux et modalités de participation des populations concernées, y compris celles vivant hors du territoire. Ce sont des questions de négociation, pas une description d’un accord existant. Plus le projet marocain devient central dans les discussions, plus sa crédibilité dépend de réponses précises à ces interrogations.

Le scénario d’un règlement définitif rapide reste moins probable que celui d’avancées partielles. Un accord final demanderait une convergence entre des acteurs qui n’ont ni les mêmes objectifs ni la même lecture de l’autodétermination. L’hypothèse d’une indépendance prochaine paraît, elle aussi, peu probable au regard de l’orientation diplomatique actuelle. Entre ces deux issues, une longue période de consolidation marocaine et de contestation persistante demeure possible.

Cela explique pourquoi un marchandage explicite entre le Sahara et Ceuta–Melilla paraît peu vraisemblable. Madrid ne peut disposer seul du premier dossier, et Rabat ne peut obtenir seul une transformation du second. Les deux questions se croisent dans les calculs politiques, mais chacune possède ses acteurs, ses contraintes et ses procédures. L’arrangement le plus réaliste consiste à empêcher qu’elles se bloquent mutuellement, plutôt qu’à prétendre les solder ensemble.

L’économie favorise cette séparation, sans faire disparaître les tensions. Selon les données relayées par EFE et reprises par Le360, les échanges de marchandises entre les deux pays ont atteint 22,757 milliards d’euros en 2025. Au premier semestre 2026, les exportations espagnoles vers le Maroc représentaient environ 6,42 milliards d’euros, contre 5,80 milliards dans l’autre sens. L’automobile et le textile illustrent une intégration où les entreprises ont intérêt à la continuité des approvisionnements.

Cette interdépendance ne rend pas les vulnérabilités identiques. Le Maroc a besoin d’un accès fiable aux marchés européens et d’un environnement attractif pour l’investissement. Les entreprises espagnoles ont besoin de leurs fournisseurs, de leurs implantations et de leurs débouchés marocains. Cependant, la capacité d’un État à supporter une perturbation et celle d’une entreprise à remplacer un partenaire sont deux choses différentes. Une crise peut rester supportable à l’échelle nationale tout en étant très coûteuse pour certains secteurs ou territoires.

Le scénario commercial central reste celui d’une croissance des échanges accompagnée de frictions localisées. Des contrôles plus longs, des autorisations retardées ou des incertitudes administratives sont plus plausibles qu’un embargo général. Ceuta et Melilla demeurent particulièrement exposées à ces variations. Leur situation comporte aussi une singularité importante : elles sont hors du territoire douanier de l’Union européenne. L’appartenance politique à l’Union ne signifie donc pas identité de régime commercial avec la péninsule.

La concurrence portuaire donne à cette relation une profondeur supplémentaire. Tanger Med a traité 11,1 millions d’équivalents vingt pieds en 2025, selon les chiffres de son opérateur. Une infrastructure de cette échelle permet au Maroc de construire ses propres circuits industriels et logistiques. Pour l’Espagne, le voisin du sud est ainsi simultanément un partenaire de production et un concurrent dans l’attraction des flux.

À long terme, le déplacement de la valeur ajoutée compte davantage que les seules balances commerciales. Les deux pays chercheront à attirer les usines, les activités d’ingénierie, les plateformes logistiques et les investissements énergétiques. La proximité facilite une production partagée, mais elle rend aussi certains projets directement concurrents. Une coopération commerciale croissante peut donc aller de pair avec une rivalité industrielle plus forte.

L’agriculture et la pêche ajoutent une contrainte que les gouvernements ne peuvent effacer par communiqué. Les arrêts de la Cour de justice de l’Union européenne du 4 octobre 2024 ont confirmé l’annulation des décisions approuvant des accords UE–Maroc appliqués au Sahara occidental, en raison notamment du défaut de consentement requis du peuple de ce territoire. La Cour a également précisé les exigences relatives à l’origine des produits.

L’Union a ensuite engagé une adaptation du cadre commercial, avec une décision du Conseil du 2 octobre 2025 autorisant la signature et l’application provisoire d’un nouvel accord modifiant les protocoles concernés. Cette réponse institutionnelle ne permet pas de considérer toute difficulté juridique comme définitivement écartée. Elle montre plutôt que le commerce, la diplomatie et le contentieux avancent selon des calendriers différents.

Le pronostic est ici celui d’arrangements successifs, assortis d’exigences de traçabilité, de garanties et de risques de contestation. L’Espagne peut soutenir politiquement la relation avec Rabat ; elle ne peut garantir seule la validité d’un accord européen. Pour les opérateurs marocains comme espagnols, la sécurité juridique restera aussi importante que la qualité des relations entre gouvernements.

L’énergie révèle une autre interdépendance, à trois acteurs. Depuis 2022, le fonctionnement inversé du gazoduc Maghreb–Europe permet au Maroc de recevoir du gaz regazéifié dans des terminaux espagnols. Dans le même temps, l’Algérie a fourni 35 % des approvisionnements gaziers espagnols en 2025, selon Enagás. Madrid doit donc préserver des relations énergétiques utiles avec deux voisins rivaux.

Le résultat le plus probable est la continuité des flux, accompagnée d’efforts de diversification. Le Maroc a intérêt à développer ses propres possibilités d’approvisionnement ; l’Espagne a intérêt à préserver plusieurs fournisseurs et son rôle d’infrastructure d’accès au gaz. Utiliser brutalement ces dépendances comme moyen de pression créerait une incitation durable à les réduire. Même lorsqu’il existe, un levier énergétique perd de sa valeur à mesure qu’il est brandi.

Les espaces maritimes constituent un autre dossier susceptible de durer. L’Espagne et le Maroc ont prévu un travail de délimitation sur la façade atlantique, auquel les Canaries portent un intérêt direct. Les enjeux concernent les juridictions, les usages économiques de la mer et les ressources. L’existence d’un groupe de travail ne signifie pas qu’un accord final soit acquis.

Sur ce point, des progrès techniques limités paraissent plus probables qu’un règlement spectaculaire. La sensibilité du Sahara peut compliquer les discussions concernant les espaces adjacents. Il serait également prématuré de transformer toute perspective de ressource sous-marine en richesse immédiatement exploitable : la délimitation, la viabilité économique et les conditions environnementales demeurent des questions distinctes.

La sécurité pousse, quant à elle, à maintenir des canaux de coopération même lorsque le climat politique se dégrade. La lutte contre les réseaux criminels et la prévention des menaces transfrontalières figurent dans le partenariat euro-marocain. Leur utilité est réciproque. Le scénario d’une coopération technique préservée paraît donc plus plausible qu’une suspension générale, même si la confiance politique influence nécessairement la qualité des échanges.

Le calendrier intérieur espagnol augmente toutefois les risques à court terme. Pedro Sánchez a annoncé des élections générales pour le 29 novembre 2026. Dans une campagne, une concession peut être présentée comme une faiblesse et un incident frontalier devenir un argument national. Cela réduit l’espace disponible pour des compromis publics, même lorsque les administrations continuent à travailler.

Une alternance éventuelle pourrait durcir le langage envers Rabat, accentuer les demandes de réciprocité et modifier certaines priorités. Elle ne supprimerait ni la géographie ni les intérêts économiques. Sur le Sahara, une révision de formulation ou une insistance accrue sur le cadre onusien semble plus facile à envisager qu’un retournement intégral. Ce pronostic dépendrait néanmoins de la coalition issue du scrutin et, surtout, de l’existence ou non d’une nouvelle crise avant sa formation.

Le Maroc doit lui aussi convertir ses succès extérieurs en résultats intérieurs. Le discours du 9 octobre insiste sur l’emploi des jeunes, les services publics et les inégalités territoriales. Une relation stable avec l’Espagne sert ces objectifs par les investissements, les échanges et les mobilités. Une escalade prolongée pourrait offrir un bénéfice symbolique immédiat tout en compliquant les priorités économiques mises en avant par Rabat.

L’organisation commune de la Coupe du monde 2030 avec le Portugal renforce encore le coût d’une rupture. Les trois pays ont été désignés par la FIFA en décembre 2024. La préparation du tournoi appelle une coordination sur les transports, la sécurité, l’accueil et les infrastructures. Elle n’efface pas les rivalités, mais donne aux administrations et aux entreprises un intérêt concret à empêcher leur propagation à tous les dossiers.

Il se dessine ainsi trois trajectoires. La plus plausible est celle d’une stabilisation transactionnelle : maintien du partenariat, négociations migratoires plus exigeantes, soutien espagnol à l’autonomie préservé et statu quo territorial au nord. Une deuxième trajectoire serait celle de crises récurrentes mais contenues, avec des incidents, des retards commerciaux et des surenchères politiques qui dégradent progressivement la confiance. Une rupture étendue paraît moins probable ; elle deviendrait plus crédible après un incident grave, une mesure coercitive durable ou une remise en cause explicite d’un engagement central.

Les indicateurs les plus utiles seront les actes : contenu de la nouvelle proposition migratoire marocaine, fonctionnement régulier des passages commerciaux, coopération effective sur les retours, formulation de la prochaine résolution sur le Sahara et engagements du gouvernement espagnol issu des élections. La visite prévue à Melilla le 14 octobre est un test immédiat de maîtrise politique ; elle ne suffira pas à déterminer l’avenir de la relation.

Le Maroc peut encore gagner en reconnaissance diplomatique sur le Sahara, en profondeur industrielle et en capacité de négociation avec l’Europe. L’Espagne peut renforcer la solidarité européenne autour de ses frontières, obtenir une coopération plus prévisible et conserver les bénéfices d’une économie de plus en plus liée à son voisin. Aucun de ces résultats n’exige nécessairement la défaite de l’autre. Tous supposent cependant que les deux États acceptent une limite : leur partenaire possède ses propres contraintes et ne peut garantir seul l’ensemble de leurs objectifs.

L’avenir le plus probable n’est donc pas celui d’un grand accord réglant simultanément frontières, Sahara, migration et commerce. Il ressemble davantage à une succession de compromis partiels, parfois contrariés par des crises. La solidité du partenariat se mesurera à sa capacité à survivre à ces désaccords sans les faire payer indistinctement aux habitants des frontières, aux migrants et aux économies des deux rives. Entre le Maroc et l’Espagne, la maturité diplomatique commencera lorsque la coopération cessera d’être confondue avec l’effacement des différends.

Sources principales

— Maison royale espagnole, discours de Felipe VI à Ceuta, 13 octobre 2026. — Portail officiel Maroc.ma, discours de Mohammed VI devant le Parlement, 9 octobre 2026. — La Moncloa, documents du rapprochement du 7 avril 2022 et déclaration commune Espagne–Maroc du 4 décembre 2025. — Conseil de l’Union européenne, communiqué du Conseil d’association UE–Maroc, 29 janvier 2026 ; décision 2025/2022 du 2 octobre 2025. — Nations unies, résolution 2797 du Conseil de sécurité, 31 octobre 2025. — Cour de justice de l’Union européenne, arrêts du 4 octobre 2024 relatifs aux accords UE–Maroc et à l’origine des produits du Sahara occidental. — El País, reportages des 12 et 13 octobre 2026 sur les négociations sahariennes et la réaction marocaine à la visite royale. — EFE, données commerciales reprises par Le360, 24 août 2026 ; Enagás, bilan du système gazier espagnol pour 2025 ; Tanger Med, bilan portuaire 2025. — La Moncloa, annonce électorale du 5 octobre 2026 ; FIFA, désignation des organisateurs de la Coupe du monde 2030.