Pendant quatre ans, Rabat et Madrid avaient réussi à faire quelque chose de plus difficile qu’une réconciliation : ils avaient appris à séparer leurs différends.

Le rapprochement engagé en 2022 reposait précisément sur cette capacité. L’Espagne modifiait profondément sa position sur le Sahara occidental en considérant le plan marocain d’autonomie comme la base la plus sérieuse pour résoudre le conflit. Le Maroc, de son côté, reconstruisait avec Madrid une coopération migratoire, sécuritaire et économique suffisamment dense pour empêcher Sebta et Melilia de redevenir le centre de la relation bilatérale.

Cet équilibre n’effaçait aucune revendication. Il les rendait simplement gérables.

La crise migratoire de l’été 2026 est en train de modifier cette architecture. Depuis les arrivées massives à Sebta fin juillet, Madrid ne cherche plus seulement à renforcer ses frontières. L’Espagne entreprend d’inscrire beaucoup plus profondément Sebta et Melilia dans l’espace politique, sécuritaire et institutionnel européen.

Pour Rabat, cette évolution crée un problème qui dépasse largement les deux villes.

Madrid change d’échelle

Le 2 septembre, le ministre espagnol des Affaires étrangères José Manuel Albares a porté directement le dossier devant ses homologues européens. Son argument était explicite : les frontières espagnoles de Ceuta et Melilla sont également les frontières terrestres méridionales de l’Union européenne et doivent bénéficier de la même solidarité que les frontières orientales de l’Union.

Quelques jours plus tard, Madrid est allé plus loin.

À Bruxelles, Albares a discuté d’une présence permanente de Frontex, d’Europol et de l’Agence de l’Union européenne pour l’asile dans les deux villes. L’Espagne travaille également à renforcer leur insertion dans les mécanismes européens et étudie avec la Commission les possibilités de rapprochement avec l’Union douanière. Bruxelles a parallèlement annoncé une enveloppe de 114,7 millions d’euros pour Ceuta.

Pris séparément, chacun de ces éléments peut sembler technique. Ensemble, ils dessinent une évolution beaucoup plus importante.

Madrid transforme progressivement une question traditionnellement hispano-marocaine en question européenne.

C’est précisément là que commence le problème stratégique pour Rabat.

Deux territoires, deux statuts

La tentation serait de placer le Sahara occidental, Sebta et Melilia sur un même plan. Ce serait juridiquement incorrect.

Le Sahara occidental figure depuis 1963 sur la liste des territoires non autonomes des Nations unies. L’ONU continue de traiter sa situation dans le cadre de la décolonisation et lui consacre encore un document de travail spécifique en 2026.

Ceuta et Melilla ne possèdent pas ce statut international. Elles sont administrées par l’Espagne comme villes autonomes et font partie de l’Union européenne.

Les revendications territoriales marocaines et espagnoles ne sont donc pas juridiquement symétriques.

Mais la diplomatie ne se construit pas uniquement sur des catégories juridiques. Elle fonctionne aussi par principes, précédents et rapports de force. Et c’est sur ce terrain que Rabat risque désormais de se trouver en porte-à-faux.

Depuis plusieurs années, le Maroc demande à ses partenaires de considérer la question du Sahara à travers le principe de son intégrité territoriale. Cette stratégie a produit des résultats diplomatiques importants et a notamment contribué au changement espagnol de 2022.

Madrid peut aujourd’hui employer un langage comparable pour Ceuta et Melilla : intégrité territoriale espagnole, frontières extérieures de l’Union, solidarité européenne et protection d’un territoire communautaire.

Les situations juridiques restent différentes. Le vocabulaire politique, lui, commence à se rapprocher.

Le paradoxe marocain

Rabat se retrouve ainsi devant une équation délicate.

Plus le Maroc fait de la reconnaissance de sa souveraineté sur le Sahara un élément central de ses relations extérieures, plus il devient difficile de maintenir simultanément une contestation territoriale active contre un partenaire dont il attend précisément qu’il respecte sa propre conception de l’intégrité territoriale.

Pendant longtemps, cette contradiction pouvait être contenue parce que Madrid et Rabat avaient intérêt à ne pas la mettre à l’épreuve.

L’Espagne pouvait soutenir le plan d’autonomie marocain sans demander au Maroc d’abandonner formellement ses positions historiques sur Ceuta et Melilla. Rabat pouvait conserver ces revendications sans les transformer en condition immédiate de la coopération avec Madrid.

La relation fonctionnait parce que chacun acceptait une certaine ambiguïté.

La crise de 2026 réduit cet espace.

Le gouvernement espagnol ne se contente plus de réaffirmer sa souveraineté. Il cherche à donner à celle-ci une profondeur européenne supplémentaire. Frontex, Europol, financements communautaires, Union douanière et solidarité des États membres construisent progressivement autour des deux villes une architecture qui dépasse la seule présence espagnole.

La question devient alors moins celle de savoir si Rabat maintient sa revendication que de déterminer ce qu’il peut encore en faire.

Le Sahara revient par une autre porte

Au même moment, le dossier sahraoui réapparaît dans la politique intérieure espagnole.

Le Congrès des députés a approuvé en septembre un texte ouvrant l’accès à la nationalité espagnole aux Sahraouis nés lorsque le territoire était sous administration espagnole, ainsi qu’à certains de leurs descendants. Jusqu’à 110 000 personnes pourraient être concernées selon les estimations rapportées.

Cette décision ne constitue pas, à elle seule, une annulation du changement stratégique effectué par Pedro Sánchez en 2022.

Mais elle rappelle une réalité que le rapprochement maroco-espagnol n’avait jamais supprimée : l’Espagne conserve avec le Sahara une relation historique, politique et humaine particulière, tandis que le dossier demeure présent dans ses institutions et dans son débat intérieur.

L’équilibre devient donc plus complexe.

Rabat souhaite empêcher que Madrid revienne sur son rapprochement avec la position marocaine au Sahara. Madrid souhaite empêcher que Sebta et Melilia puissent devenir des variables de pression dans la relation bilatérale. Et chacun cherche désormais à consolider sa position sans détruire une coopération devenue trop importante pour être sacrifiée facilement.

Une crise que Sánchez ne veut pas ouvrir

Le comportement du gouvernement espagnol est révélateur de cette contradiction.

Pedro Sánchez a refusé jusqu’ici d’attribuer directement aux autorités marocaines l’organisation des arrivées massives de juillet. Début septembre, il affirmait ne disposer d’aucune preuve concrète permettant d’établir que Rabat avait orchestré l’opération, malgré les interrogations provoquées par l’attitude des forces marocaines pendant plusieurs heures. Le Maroc a de son côté catégoriquement rejeté les accusations et rappelé l’importance de la coopération bilatérale.

Madrid durcit donc la protection de ses positions territoriales tout en évitant de transformer la crise en confrontation directe avec Rabat.

Même le projet de visite du roi Felipe VI à Ceuta et Melilla illustre cette logique. Sánchez a confirmé le 9 septembre que le gouvernement et la Maison royale travaillaient à une visite prochaine dans les deux villes, considérant notamment qu’un déplacement à Ceuta était devenu particulièrement nécessaire.

Le symbole serait puissant : l’État espagnol répondrait à la crise par une réaffirmation institutionnelle au plus haut niveau, sans avoir besoin d’engager directement une escalade diplomatique avec le Maroc.

L’Europe comme multiplicateur

C’est probablement la transformation la plus durable de la séquence actuelle.

Pour Madrid, européaniser Sebta et Melilia présente un avantage considérable. Une contestation bilatérale peut être négociée entre deux capitales. Une frontière intégrée à des dispositifs européens, protégée par des agences européennes et progressivement incorporée aux politiques communes devient beaucoup plus difficile à traiter comme un simple contentieux maroco-espagnol.

Le rapport de force change alors de dimension.

Rabat ne négocierait plus seulement avec Madrid. Il devrait tenir compte de Bruxelles et, potentiellement, des vingt-six autres États membres.

Cela ne signifie pas que l’Union européenne adoptera les positions espagnoles sur toutes les dimensions historiques du contentieux. Mais plus Ceuta et Melilla sont intégrées fonctionnellement à l’architecture européenne, plus le coût politique d’une remise en cause de leur statut augmente.

La frontière cesse progressivement d’être seulement espagnole pour devenir européenne dans son fonctionnement.

Le coût de la symétrie

Le Maroc dispose encore de leviers importants.

L’Espagne a besoin de la coopération marocaine en matière migratoire, sécuritaire et antiterroriste. Les échanges économiques ont atteint une profondeur qui rendrait une rupture coûteuse pour les deux économies. Les infrastructures, l’énergie, les investissements et la préparation commune de la Coupe du monde 2030 ajoutent encore de nouvelles interdépendances.

Mais ces interdépendances peuvent aussi devenir des contraintes.

Plus Rabat et Madrid construisent ensemble, moins chacun peut utiliser les vieux contentieux sans mettre en danger des intérêts beaucoup plus vastes.

Pour le Maroc, le dilemme est particulièrement visible. Continuer à internationaliser la reconnaissance de sa souveraineté sur le Sahara tout en maintenant une revendication active sur deux territoires appartenant à son principal partenaire commercial européen expose Rabat à une contradiction diplomatique croissante.

L’Espagne semble avoir compris cette vulnérabilité.

Elle ne répond pas en rouvrant frontalement le dossier du Sahara. Elle consolide Ceuta et Melilla dans l’espace européen.

C’est une stratégie moins spectaculaire qu’une confrontation diplomatique, mais potentiellement plus durable.

L’ambiguïté devient plus coûteuse

Le cadre construit en 2022 n’est pas encore détruit. Il reste même, pour Rabat comme pour Madrid, probablement préférable à l’alternative.

Mais sa logique initiale reposait sur la séparation des dossiers.

Le Sahara pouvait avancer dans une direction. Sebta et Melilia pouvaient rester dans une autre. La migration constituait un espace de coopération. Le commerce fournissait une assurance contre l’escalade.

La crise de 2026 rapproche désormais ces lignes.

Le Sahara reste juridiquement distinct de Ceuta et Melilla. Pourtant, dans la relation politique entre le Maroc et l’Espagne, chacun renvoie de plus en plus à la même question fondamentale : jusqu’où peut-on demander à son voisin de reconnaître son intégrité territoriale tout en contestant la sienne ?

Pendant quatre ans, Rabat et Madrid avaient trouvé une réponse pragmatique : ne pas poser simultanément les deux questions.

Cette possibilité commence à se réduire.

Sources principales

Ministère espagnol des Affaires étrangères — déclarations et démarches européennes concernant Ceuta et Melilla, 2, 8 et 9 septembre 2026.

Présidence du gouvernement espagnol — entretien de Pedro Sánchez du 9 septembre 2026.

Nations unies — Sahara occidental, liste des territoires non autonomes et documentation 2026 du Comité spécial de la décolonisation.

Reuters — crise migratoire de Ceuta, réaction marocaine, position de Pedro Sánchez et loi espagnole relative à la nationalité des Sahraouis, septembre 2026.