De la normalisation diplomatique avec Israël aux nouvelles usines d'armement marocaines, le parcours de l'homme d'affaires Yariv El Baz éclaire une dimension peu visible de la puissance économique : celle des intermédiaires, des holdings et des capitaux privés qui accompagnent les décisions stratégiques des États. Les révélations sur sa participation indirecte à l'industrie de défense interviennent alors que son groupe agroalimentaire Forafric traverse de graves difficultés financières. Deux trajectoires qui posent une même question : qui détient, finance et contrôle les nouvelles capacités industrielles souveraines ?

Au Marrakech Airshow d'octobre 2026, les tourelles de blindés, les systèmes de tir téléopérés et les nouvelles munitions présentés par Moroccan Military Industry racontent une transformation importante de l'économie marocaine. Le Royaume ne cherche plus seulement à acheter des équipements militaires à l'étranger. Il entend désormais en fabriquer une partie sur son territoire, développer des compétences industrielles et prendre place dans les chaînes internationales de production de défense.

Derrière cette ambition apparaît pourtant une réalité moins visible que les installations industrielles. Le 8 octobre, une enquête du Desk révèle que deux sociétés marocaines associées au groupe israélien Elbit Systems comptent, parmi leurs actionnaires, une holding liée à Yariv El Baz, homme d'affaires connu pour son rôle d'intermédiaire dans le rapprochement diplomatique entre le Maroc, Israël et les États-Unis en 2020.

Le rapprochement de ces deux épisodes mérite attention. Six années séparent la normalisation diplomatique de l'industrialisation militaire aujourd'hui engagée. Entre les deux, des relations politiques se sont institutionnalisées, des accords de défense ont été conclus, des sociétés ont été constituées et des capitaux ont été mobilisés.

Le parcours de Yariv El Baz offre ainsi une entrée dans un phénomène plus large : la manière dont les relations internationales ouvrent des espaces économiques à des acteurs privés, dont les intérêts peuvent traverser plusieurs pays, plusieurs secteurs et plusieurs systèmes juridiques.

L'homme entre les capitales

En décembre 2020, lorsque Washington annonce le rétablissement des relations diplomatiques entre Rabat et Tel-Aviv, l'attention se concentre sur les chefs d'État et les responsables gouvernementaux. Donald Trump, Mohammed VI, Benjamin Netanyahu et Jared Kushner occupent le devant de la scène. Le changement diplomatique est majeur : les États-Unis reconnaissent la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, tandis que le Maroc et Israël conviennent de reprendre et de développer leurs relations officielles.

Mais les négociations ne se sont pas limitées aux canaux institutionnels.

Des informations publiées à l'époque par le New York Times, puis reprises et approfondies par plusieurs médias, présentent Yariv El Baz comme l'un des intermédiaires ayant facilité les échanges entre les différentes parties. L'homme d'affaires aurait notamment contribué à l'établissement de contacts entre l'entourage du ministre marocain des Affaires étrangères Nasser Bourita et celui de Benjamin Netanyahu, tout en entretenant des relations avec Jared Kushner.

Ces informations permettent d'identifier un rôle de facilitateur, sans établir qu'El Baz aurait déterminé les décisions souveraines des trois États.

La distinction est fondamentale. Les accords internationaux sont conclus par les gouvernements, mais leur préparation peut mobiliser des réseaux de confiance extérieurs aux administrations. Entrepreneurs, investisseurs, conseillers et personnalités disposant de plusieurs appartenances économiques ou culturelles deviennent parfois des relais entre des responsables qui ne souhaitent pas, ou ne peuvent pas encore, communiquer ouvertement.

Leur utilité tient à leur capacité de circulation. Ils connaissent les décideurs, comprennent plusieurs environnements réglementaires et peuvent identifier des intérêts économiques susceptibles de soutenir une initiative diplomatique.

Cette proximité présente aussi une difficulté structurelle. Lorsqu'un intermédiaire privé participe à l'ouverture d'une relation politique, puis apparaît ultérieurement dans des activités économiques rendues possibles par cette relation, il devient nécessaire de distinguer ce qui relève d'une continuité normale des affaires de ce qui pourrait constituer un avantage particulier.

Dans le cas d'El Baz, aucune information publique examinée ne permet d'établir que ses participations industrielles seraient la contrepartie de son rôle diplomatique. Leur succession chronologique constitue néanmoins un objet légitime d'investigation.

Trois milliards de dollars, entre diplomatie et financement

Le rapprochement de 2020 comportait également une dimension financière.

À l'époque, le New York Times rapportait que la United States International Development Finance Corporation, institution américaine de financement du développement, envisageait des investissements pouvant atteindre trois milliards de dollars dans des projets marocains.

Les secteurs évoqués comprenaient notamment les établissements financiers, l'hôtellerie et les énergies renouvelables. Selon les informations alors publiées, Yariv El Baz aurait participé aux discussions en présentant la perspective de financements américains.

Un responsable américain avait cependant contesté l'existence d'un lien de conditionnalité entre ces investissements potentiels et la normalisation diplomatique.

Il faut également distinguer une enveloppe envisagée d'un financement effectivement engagé ou décaissé. Les trois milliards de dollars mentionnés en 2020 ne sauraient être présentés comme une somme reçue par le Maroc ou contrôlée par El Baz.

Cet épisode illustre néanmoins un mécanisme caractéristique de la diplomatie économique contemporaine. Les relations politiques ne se négocient pas uniquement autour de déclarations, de garanties de sécurité ou de reconnaissances territoriales. Elles s'accompagnent parfois de perspectives d'investissement, d'accès aux marchés et de partenariats industriels.

Les entreprises privées deviennent alors des instruments possibles de rapprochement entre États. Mais la frontière entre facilitation économique et intérêt commercial doit rester identifiable, notamment lorsque les secteurs concernés bénéficient de décisions publiques, de licences ou de contrats gouvernementaux.

De la diplomatie à la production militaire

En juin 2023, le chef du bureau de liaison israélien à Rabat, Shai Cohen, évoque publiquement un projet d'implantation industrielle d'Elbit Systems au Maroc. Trois ans plus tard, les structures de production prennent forme.

L'enquête publiée le 8 octobre 2026 par Le Desk identifie deux entreprises, MMI Ammunition et MMI Weapon Systems, dont la capitalisation cumulée atteindrait 380 millions de dirhams. Une troisième structure consacrée aux systèmes militaires de communication, de commandement et de contrôle — généralement désignés par l'acronyme C4I — doit compléter le dispositif.

Selon cette enquête, une holding liée à Yariv El Baz participe à l'actionnariat des deux premières sociétés, aux côtés d'intérêts associés à Elbit Systems.

Cette information relative à la structure de propriété repose sur les investigations du journal. Les pourcentages exacts de participation, la répartition des droits de vote et les modalités de contrôle effectif nécessitent une reconstitution complète des documents sociaux.

En revanche, l'existence des activités industrielles de MMI bénéficie de confirmations distinctes.

Le 8 octobre, Reuters rapporte que l'entreprise prévoit de commencer à livrer en mars 2027 des tourelles destinées à des véhicules blindés assemblés au Maroc. Médias24 décrit parallèlement les capacités industrielles de MMI Weapon Systems, installée à MidParc, dans la région de Casablanca, et celles de la filière de munitions à Sidi Yahya.

Le projet dépasse la fabrication de quelques équipements. Il concerne les tourelles de 30 millimètres, les systèmes de tir téléopérés, la modernisation de blindés, les solutions de lutte contre les drones et le développement de mortiers autonomes.

MMI envisage également des débouchés internationaux, notamment auprès d'un pays européen membre de l'OTAN dont l'identité n'a pas été rendue publique.

L'entreprise indique que 99 % de ses effectifs, ingénieurs compris, sont marocains. Cette proportion constitue un indicateur important d'emploi local, mais elle ne suffit pas à mesurer le degré d'autonomie technologique.

Une usine peut employer presque exclusivement des salariés nationaux tout en dépendant de l'étranger pour les composants critiques, les logiciels, les licences de fabrication, les mises à jour et certaines opérations de maintenance.

C'est précisément sur cette distinction que se joue la profondeur de la souveraineté industrielle.

La propriété d'une usine ne dit pas tout de sa souveraineté

L'implantation locale d'une industrie militaire répond à plusieurs objectifs. Elle peut réduire les délais d'approvisionnement, développer les compétences nationales, favoriser la maintenance sur place et limiter certaines vulnérabilités logistiques.

Elle peut également créer une nouvelle dépendance, moins visible que l'importation d'un équipement complet.

Lorsqu'une entreprise étrangère fournit la technologie essentielle, plusieurs mécanismes contractuels déterminent la répartition réelle de la valeur.

Le premier concerne les licences. Une société marocaine peut disposer du droit de fabriquer un équipement sans détenir les brevets, les logiciels ou les connaissances nécessaires pour le modifier indépendamment. Les redevances associées peuvent représenter une charge durable.

Le deuxième porte sur les approvisionnements. Si les composants les plus complexes sont importés auprès de fournisseurs liés au détenteur de la technologie, une partie importante de la valeur ajoutée industrielle demeure extérieure au pays d'assemblage.

Le troisième concerne les prestations intragroupe. Assistance technique, ingénierie, formation, maintenance, services informatiques et frais de gestion peuvent être facturés par des sociétés étrangères aux entités marocaines.

Ces opérations ne sont pas irrégulières par nature. Elles constituent des pratiques courantes dans les groupes internationaux. Leur incidence économique et fiscale dépend toutefois des prix pratiqués, de la réalité des prestations et de leur conformité au principe de pleine concurrence.

Le quatrième mécanisme touche aux exportations. Une usine située au Maroc peut ne pas disposer d'une liberté complète de commercialisation lorsque les équipements incorporent des technologies soumises à des autorisations étrangères.

Dans les industries militaires, la question de la souveraineté ne se réduit donc pas au lieu de fabrication. Elle dépend de la maîtrise du produit, du contrôle des décisions industrielles et de la capacité à poursuivre l'activité en cas de rupture diplomatique ou commerciale.

Les autorités marocaines disposent d'instruments de régulation à plusieurs niveaux : autorisation des activités liées aux matériels militaires, contrôle des importations et exportations sensibles, surveillance des opérations de change, réglementation fiscale, droit des sociétés et dispositifs de lutte contre le blanchiment.

La loi marocaine 10-20 encadre notamment les matériels et équipements de défense et de sécurité, les armes et les munitions. Le contrôle fiscal des transactions entre entreprises liées constitue un autre levier, particulièrement important lorsque des technologies, des services ou des financements circulent entre plusieurs juridictions.

L'enjeu n'est pas de présumer l'existence d'anomalies chez MMI. Il est de déterminer quelle part des capacités nouvelles demeure effectivement contrôlée, financée et valorisée au Maroc.

Forafric, l'autre trajectoire

Le parcours de Yariv El Baz ne se limite pas à la diplomatie et à l'industrie militaire.

Il est également associé à Forafric, groupe agroalimentaire historiquement implanté dans la minoterie et la transformation des céréales au Maroc. Cette activité occupe une place stratégique dans une économie où les importations de blé, les capacités de stockage, la transformation industrielle et l'approvisionnement alimentaire constituent des enjeux permanents.

La trajectoire financière du groupe a cependant été marquée par une dégradation importante.

Les comptes consolidés de Forafric Global PLC, publiés auprès de la Securities and Exchange Commission américaine, font apparaître des pertes nettes de 12,5 millions de dollars en 2023, de 23,4 millions en 2024 et de 13,8 millions en 2025.

Sur ces trois exercices, les pertes cumulées atteignent ainsi environ 49,7 millions de dollars.

À la clôture de 2025, le déficit accumulé du groupe s'établit à 154,6 millions de dollars.

Les états financiers font surtout apparaître une incertitude significative sur la continuité d'exploitation. La direction reconnaît que les conditions financières et les projections de trésorerie soulèvent des doutes substantiels sur la capacité de l'entreprise à honorer ses obligations au cours des douze mois suivants.

Le groupe indique rechercher des financements supplémentaires, négocier avec des investisseurs et des établissements financiers, réduire certains coûts et envisager des cessions ou restructurations d'actifs.

La réduction de la perte annuelle entre 2024 et 2025 ne suffit donc pas à conclure à un redressement durable. Elle doit être rapprochée de la liquidité disponible, de l'endettement exigible, des besoins en fonds de roulement et de la capacité à financer l'exploitation courante.

Ces difficultés ont également une dimension judiciaire et bancaire au Maroc, plusieurs sociétés du périmètre Forafric ayant été concernées par des procédures de recouvrement.

Il importe cependant de respecter la séparation juridique entre les personnes et les sociétés. Les difficultés de Forafric Global PLC ne démontrent ni l'insolvabilité personnelle de Yariv El Baz ni celle d'entreprises dans lesquelles il détiendrait d'autres intérêts.

Elles soulèvent plutôt une question de structure patrimoniale : comment les différents investissements sont-ils organisés, financés et juridiquement isolés ?

Des capitaux qui circulent, des risques qui doivent rester identifiables

Dans les groupes diversifiés, la coexistence d'activités fragiles et d'investissements nouveaux n'a rien d'exceptionnel.

Un actionnaire peut détenir une participation dans une société en difficulté tout en investissant, directement ou indirectement, dans une entreprise rentable ou en développement. Les actifs peuvent appartenir à des holdings distinctes, être financés par d'autres partenaires ou bénéficier de ressources indépendantes.

Il serait donc incorrect de déduire des pertes de Forafric que les investissements militaires auraient nécessairement été financés par des capitaux issus du groupe agroalimentaire.

La question financière devient plus précise lorsqu'on examine les mécanismes susceptibles de relier différentes sociétés.

Une holding peut recevoir des dividendes, consentir des avances en compte courant, apporter des garanties, détenir des créances intragroupe ou mobiliser ses participations pour obtenir un financement. Des investisseurs peuvent également intervenir à plusieurs étages d'une structure, avec des droits économiques différents de leurs droits de vote.

Les garanties croisées méritent une attention particulière. Une société peut théoriquement garantir les engagements d'une autre entité du même ensemble économique, sous réserve des règles applicables. Le risque peut alors circuler entre des entreprises dont les activités paraissent distinctes.

À l'inverse, une séparation juridique et financière rigoureuse peut empêcher qu'une difficulté affectant une société se transmette aux autres participations.

Dans le cas des intérêts associés à Yariv El Baz, les informations publiques actuellement disponibles ne permettent pas d'établir l'existence de transferts financiers, de garanties croisées ou de prêts entre Forafric et les entreprises MMI.

Il serait tout aussi prématuré d'affirmer qu'aucun lien de cette nature n'existe sans examiner les comptes, les registres de sûretés, les conventions réglementées et les documents des holdings concernées.

Cette absence de visibilité constitue précisément l'une des limites de l'analyse publique des groupes privés internationaux.

Le problème des bénéficiaires effectifs

La multiplication des sociétés intermédiaires peut répondre à des objectifs parfaitement légitimes : accueillir des partenaires, protéger des actifs, isoler les risques, organiser une succession patrimoniale ou structurer des investissements dans plusieurs pays.

Elle peut aussi compliquer l'identification des personnes qui exercent réellement le contrôle.

Il faut distinguer le propriétaire juridique d'une participation, son bénéficiaire économique et la personne disposant du pouvoir de décision.

Une société peut détenir 30 % du capital d'une entreprise tout en bénéficiant de droits de veto importants. Une autre peut posséder la majorité des titres mais avoir accordé à un partenaire des prérogatives déterminantes sur les investissements, les licences ou la nomination des dirigeants.

Les pactes d'actionnaires, conventions de financement, droits préférentiels et contrats technologiques peuvent donc modifier profondément l'équilibre apparent d'un tour de table.

Cette réalité est particulièrement sensible dans les secteurs de défense, où le contrôle effectif d'une entreprise touche à des intérêts qui dépassent ceux de ses investisseurs.

La transparence ne signifie pas nécessairement la publication de toutes les informations industrielles ou militaires. Les impératifs de sécurité nationale peuvent justifier la confidentialité de certains contrats, procédés ou fournisseurs.

Mais cette confidentialité ne devrait pas empêcher les autorités compétentes d'identifier les bénéficiaires effectifs, l'origine des fonds, les liens entre actionnaires et les personnes exerçant un contrôle décisif.

Les standards internationaux de lutte contre le blanchiment, notamment ceux du Groupe d'action financière, reposent précisément sur la capacité des autorités à obtenir des informations adéquates, exactes et actualisées sur la propriété effective des personnes morales.

Dans le cas de MMI, l'identification d'une holding liée à Yariv El Baz constitue une première information. Elle ne remplace pas l'établissement de la chaîne complète de propriété, des participations indirectes et des droits associés.

L'État stratège et ses partenaires privés

Le développement d'une industrie militaire marocaine s'inscrit dans une évolution plus générale du rôle de l'État.

Pendant plusieurs décennies, une partie importante des politiques industrielles a reposé sur l'attraction des investissements étrangers, l'intégration aux chaînes de valeur internationales et le développement de capacités d'exportation.

La nouvelle période ajoute une dimension stratégique. Les États cherchent à sécuriser leurs approvisionnements, produire localement certains équipements sensibles et réduire leur exposition aux décisions de fournisseurs étrangers.

Le Maroc poursuit cette transformation dans plusieurs domaines : automobile, aéronautique, énergies renouvelables, batteries et désormais défense.

Ces secteurs présentent cependant des structures économiques différentes.

Dans l'automobile, l'implantation d'un constructeur étranger peut produire des effets mesurables sur l'emploi, les exportations et le développement de fournisseurs locaux. Dans la défense, les retombées industrielles doivent également être évaluées au regard des restrictions technologiques, des autorisations d'exportation et des impératifs de sécurité.

La présence d'investisseurs privés internationaux peut accélérer l'accès aux technologies et aux marchés. Elle peut aussi introduire des dépendances contractuelles durables.

L'arbitrage public consiste donc à déterminer ce que le pays obtient en échange des avantages qu'il consent : emplois qualifiés, formation, transferts technologiques, fiscalité, commandes locales, propriété intellectuelle ou capacités de développement autonomes.

Une usine peut être économiquement productive sans être pleinement souveraine. À l'inverse, un partenariat étranger peut contribuer à une autonomie croissante lorsqu'il permet la maîtrise progressive de technologies, la formation d'ingénieurs et l'émergence de fournisseurs nationaux.

Le résultat dépend moins de la nationalité des partenaires que des droits, des compétences et des capacités effectivement transférés.

Une relation diplomatique devenue architecture industrielle

La chronologie du rapprochement entre le Maroc et Israël est instructive.

En 2020, les relations sont rétablies dans un cadre diplomatique associant également Washington. En 2021, les deux pays concluent un accord de coopération dans le domaine de la défense. En 2023, des projets d'implantation industrielle israélienne au Maroc sont publiquement évoqués. En 2026, MMI présente des équipements produits localement et annonce de nouvelles perspectives de livraison.

Cette succession ne signifie pas que chaque projet industriel découle mécaniquement d'une négociation diplomatique particulière.

Elle montre cependant comment une décision internationale peut progressivement transformer les possibilités d'investissement.

Les entreprises n'interviennent plus seulement comme fournisseurs de biens importés. Elles participent à la création de capacités locales, à l'organisation de partenariats industriels et parfois à la constitution de nouvelles filières exportatrices.

Dans cette évolution, les intermédiaires privés occupent une position singulière.

Ils peuvent apparaître au début du processus, lorsque les relations politiques se construisent, puis dans les structures économiques qui se développent après la normalisation. Leur connaissance des décideurs, des marchés et des partenaires industriels constitue alors un avantage relationnel.

Cet avantage ne constitue pas en lui-même une irrégularité. Mais lorsque les secteurs concernés relèvent de la souveraineté nationale, sa traduction économique mérite une transparence proportionnée aux enjeux.

La question n'est donc pas de savoir si un homme d'affaires a le droit d'entretenir des relations politiques ou d'investir dans plusieurs secteurs. Elle est de comprendre comment sont préservées la concurrence, la traçabilité financière et l'indépendance des décisions publiques.

Ce que l'enquête ne permet pas encore d'établir

Les informations réunies dessinent une trajectoire cohérente, mais elles comportent des limites qu'il serait imprudent de masquer.

Le rôle d'intermédiaire attribué à Yariv El Baz dans les négociations de 2020 est documenté par plusieurs publications de presse. Sa participation indirecte aux sociétés MMI est révélée par Le Desk en octobre 2026. Les activités industrielles de MMI sont confirmées par des informations distinctes de Reuters et de Médias24. Les difficultés financières de Forafric reposent sur des comptes consolidés publiés.

Ces éléments ne démontrent pas l'existence d'une opération financière irrégulière, d'un financement croisé entre l'agroalimentaire et la défense, d'un traitement préférentiel dans l'attribution de contrats ou d'une intervention indue dans les décisions de l'État.

Plusieurs informations restent nécessaires pour aller plus loin : l'identité et les participations exactes des actionnaires de MMI, les modalités de libération du capital, les conventions de financement, la nature des licences technologiques, les droits de contrôle des partenaires, ainsi que les éventuelles relations contractuelles entre les sociétés concernées et d'autres entités associées à El Baz.

La publication de ces éléments permettrait de déterminer si les intérêts identifiés correspondent à une participation financière minoritaire, à une influence déterminante ou à une structure plus complexe de contrôle.

Elle permettrait surtout de mesurer la part de valeur économique et technologique effectivement conservée au Maroc.

La souveraineté au-delà des frontières juridiques

Le parcours de Yariv El Baz réunit trois dimensions rarement observées ensemble.

La première est diplomatique : la capacité d'un acteur privé à évoluer dans des réseaux internationaux et à faciliter des contacts entre gouvernements.

La deuxième est financière : l'organisation d'intérêts économiques à travers des sociétés, des participations et des activités implantées dans plusieurs juridictions.

La troisième est industrielle : l'entrée de capitaux et de technologies internationaux dans des secteurs que les États considèrent comme essentiels à leur autonomie.

Le contraste entre les difficultés de Forafric et l'émergence d'investissements dans la défense donne à cette trajectoire une dimension supplémentaire. Il rappelle qu'un même environnement actionnarial peut associer des entreprises confrontées à des risques très différents, sans que leurs patrimoines, leurs dettes ou leurs financements soient nécessairement confondus.

L'enjeu de transparence consiste précisément à identifier ces frontières.

Pour le Maroc, la question dépasse largement un investisseur. Le développement d'une industrie nationale de défense représente une transformation stratégique potentiellement importante. Mais sa portée réelle ne se mesure ni au nombre d'usines inaugurées ni à la seule valeur du capital social.

Elle se mesure à la maîtrise des technologies, à l'autonomie des décisions, à la profondeur des compétences nationales, à la valeur ajoutée conservée sur le territoire et à la capacité des institutions à contrôler les intérêts engagés.

La mondialisation avait habitué les États à rechercher des capitaux capables de traverser les frontières. La nouvelle géopolitique industrielle leur demande désormais de savoir exactement qui les apporte, ce qu'ils contrôlent et ce qu'ils emportent.

Car la souveraineté ne commence pas seulement lorsqu'un pays fabrique ses propres équipements. Elle commence aussi lorsqu'il sait à qui appartiennent les entreprises qui les fabriquent.


Sources principales

  • Le Desk, Soufiane Sbiti, 8 octobre 2026, « Armement : Yariv El Baz, actionnaire discret avec l'israélien Elbit Systems dans les usines MMI au Maroc ». Enquête sur les structures capitalistiques de MMI.
  • Reuters, 8 octobre 2026, « Moroccan defense firm MMI targets turret deliveries in March 2027 ». Activités industrielles, calendrier de livraison et ambitions exportatrices.
  • Médias24, Nawfal Kaiss, 8 octobre 2026, « Au Marrakech Airshow, MMI dévoile ses ambitions souveraines, du blindé M113 à la lutte antidrone ». Capacités de production, organisation industrielle et perspectives technologiques.
  • Forafric Global PLC, rapport annuel 2025, Form 20-F déposé auprès de la Securities and Exchange Commission en 2026. Comptes consolidés, pertes, liquidité et risques de continuité d'exploitation.
  • Le Desk, Omar Kabbadj, 16 décembre 2020, « Les multiples casseroles de Yariv Elbaz, entremetteur du deal Maroc-Israël-USA ». Enquête sur les réseaux d'affaires et le rôle d'intermédiaire attribué à El Baz.
  • Le Desk, Ali Amar, 11 décembre 2020, « Maroc-Israël : Washington a promis une aide de 3 milliards de dollars à Rabat ». Contexte des négociations et des financements américains envisagés.
  • Associated Press, 10 décembre 2020, couverture de l'annonce de la normalisation Maroc–Israël et de la reconnaissance américaine de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental.
  • Groupe d'action financière (GAFI), recommandations relatives à la transparence et aux bénéficiaires effectifs des personnes morales.
  • Royaume du Maroc, loi n° 10-20 relative aux matériels et équipements de défense et de sécurité, aux armes et aux munitions.