Il aura suffi d'une carte pour faire ressurgir une question que l'Europe pensait avoir définitivement réglée. En Allemagne, des militants liés à l'Alternative für Deutschland (AfD) ont remis en circulation une représentation du territoire national débordant sur l'Alsace, la Moselle et plusieurs pays voisins. L'image renvoie à une géographie disparue, celle d'une Allemagne dont les frontières seraient déterminées par l'histoire et l'appartenance nationale plutôt que par les traités contemporains. Elle ne constitue ni une revendication officielle du gouvernement allemand ni, à ce stade, un programme territorial adopté par la direction de l'AfD. Mais sa réapparition dans un environnement politique marqué par la progression des droites nationalistes européennes soulève une question plus profonde : que devient une union d'États lorsque certains de ses mouvements politiques recommencent à considérer les frontières comme des héritages contestables ?

Depuis près de huit décennies, la stabilité de l'Europe occidentale repose sur une transformation fondamentale. Les territoires que les États s'étaient disputés pendant des générations ont cessé d'être des objectifs de puissance. Les frontières sont demeurées, mais leur fonction a changé. Elles délimitent des souverainetés sans nécessairement interrompre les échanges, les mobilités ou les solidarités économiques. La construction européenne a précisément consisté à rendre possible cette coexistence.

La montée des mouvements nationalistes ne signifie pas que cet équilibre soit déjà rompu. Elle oblige cependant à examiner la solidité des convictions politiques sur lesquelles il repose. Car les institutions peuvent conserver leurs règles longtemps après que les sociétés ont commencé à en discuter les fondements.

Une carte allemande, une interrogation européenne

Au début d'octobre 2026, la diffusion d'une carte représentant une Allemagne élargie à des territoires aujourd'hui français et à d'autres espaces européens a replacé la question territoriale dans le débat autour de l'AfD. Le document est associé à des militants de la mouvance nationaliste allemande et a été relayé dans un contexte où le parti cherche à consolider son implantation politique.

L'Alsace et la Moselle occupent une place particulière dans cette histoire. Après la guerre franco-prussienne, le traité de Francfort du 10 mai 1871 transfère à l'Empire allemand l'essentiel de l'Alsace et une partie de la Lorraine. Ces territoires reviennent à la France après la Première Guerre mondiale. En 1940, l'Allemagne nazie les annexe de fait, sans qu'un traité international régulier n'en organise la cession. Leur retour sous souveraineté française à la Libération clôt une succession de bouleversements qui avaient fait de la frontière rhénane l'un des principaux foyers de confrontation du continent.

Le rapprochement franco-allemand d'après-guerre a précisément cherché à empêcher la répétition de cette histoire. Le traité de l'Élysée de 1963, puis le développement du marché commun, ont progressivement transformé la frontière en espace de coopération. Strasbourg est devenue l'un des symboles institutionnels de cette réconciliation.

La portée de la carte diffusée en Allemagne tient donc moins à sa capacité immédiate de modifier la géographie qu'à la conception de la nation qu'elle réactive. Si un territoire peut être revendiqué parce qu'il fut autrefois administré par un autre État, où placer la limite historique de cette revendication ? Faut-il retenir les frontières de 1871, celles de 1914, celles d'avant 1939 ou une géographie linguistique antérieure aux États contemporains ?

L'histoire européenne ne fournit aucune réponse unique. Elle est constituée de souverainetés successives, de populations déplacées, de langues partagées et d'appartenances multiples. Faire d'une période historique particulière le fondement d'un droit territorial contemporain revient nécessairement à privilégier une mémoire nationale sur celles des voisins.

C'est pourquoi la distinction entre nostalgie historique, provocation militante et revendication politique effective demeure essentielle. Une carte publiée par un militant ne suffit pas à établir un projet d'annexion. Mais sa circulation révèle qu'une représentation territoriale longtemps reléguée aux marges peut retrouver une visibilité politique.

L'extrême droite européenne change d'échelle

Cette résurgence intervient dans une Europe dont les équilibres électoraux se sont profondément transformés. Pendant plusieurs décennies, les partis nationalistes radicaux ont généralement occupé une position périphérique, parfois influente dans le débat public mais rarement centrale dans la formation des majorités. Cette situation a évolué de manière inégale selon les pays.

Les élections européennes de juin 2024 constituent un repère significatif. Au Parlement européen de 720 sièges, les groupes Patriotes pour l'Europe, Conservateurs et réformistes européens et Europe des nations souveraines ont obtenu respectivement 84, 78 et 25 élus lors de la constitution de la législature. Ensemble, ces trois formations représentaient 187 sièges, soit près de 26 % de l'assemblée.

Cette addition ne constitue pas un bloc idéologique homogène. Elle rassemble des conservateurs souverainistes, des droites nationalistes, des formations populistes et des mouvements classés à l'extrême droite, dont les positions divergent parfois fortement. Elle permet néanmoins de mesurer le poids parlementaire acquis par des courants contestant, à des degrés variables, les orientations de l'intégration européenne.

En France, le Rassemblement national a remporté 30 des 81 sièges attribués au pays en 2024. En Allemagne, l'AfD a obtenu 15,9 % des suffrages exprimés lors du scrutin européen, puis 20,8 % aux élections fédérales de février 2025. En Autriche, le FPÖ est arrivé en tête des législatives de septembre 2024 avec 28,8 % des voix. En Italie, Giorgia Meloni gouverne depuis octobre 2022 à la tête d'une coalition dominée par Fratelli d'Italia, tandis qu'en Hongrie, Viktor Orbán défend depuis de nombreuses années une conception souverainiste de l'État et de l'intégration européenne.

Ces trajectoires ne sont pas interchangeables. Le Rassemblement national ne défend pas officiellement une annexion de territoires voisins. Fratelli d'Italia exerce le pouvoir dans le cadre des frontières reconnues de la République italienne. Le FPÖ autrichien, l'AfD allemande et le Fidesz hongrois présentent eux-mêmes des histoires, des programmes et des rapports aux institutions très différents.

Leur point commun se situe davantage dans la réaffirmation de la primauté nationale, la critique de certaines compétences supranationales, le contrôle migratoire et la volonté de redéfinir les rapports entre l'État, la population et les institutions européennes.

La question territoriale n'est donc pas une conséquence automatique de leur progression. Elle représente l'une des directions possibles que peuvent emprunter les courants nationalistes lorsque l'identité historique est placée au centre de la définition de la souveraineté.

Le paradoxe des souverainetés retrouvées

L'Europe contemporaine repose sur une construction singulière. Elle associe des États qui conservent leur souveraineté territoriale tout en acceptant de limiter volontairement l'exercice indépendant de certaines compétences.

Les États membres ne renoncent ni à leur existence nationale ni à leurs frontières. Ils organisent plutôt des mécanismes permettant d'en réduire les conséquences économiques et politiques. Le marché unique facilite la circulation des marchandises, des services, des capitaux et des personnes. L'espace Schengen supprime les contrôles systématiques aux frontières intérieures entre ses participants, sous réserve des exceptions prévues par les règles communes. Les institutions européennes organisent la négociation permanente entre intérêts nationaux.

Cette architecture fonctionne tant que les gouvernements considèrent que la coopération apporte davantage que la confrontation. Elle suppose aussi que les désaccords puissent être arbitrés sans remettre en question l'existence territoriale des partenaires.

Or, une partie du discours souverainiste contemporain repose sur une critique de cette interdépendance. L'Union est présentée comme une structure limitant la capacité des peuples à décider de leur politique migratoire, industrielle, budgétaire ou culturelle.

Cette critique n'implique pas nécessairement le rejet des frontières existantes. Au contraire, plusieurs mouvements nationalistes défendent leur consolidation. Le paradoxe apparaît lorsqu'une conception historique ou ethnoculturelle de la nation entre en contradiction avec les limites territoriales reconnues de l'État.

Une frontière peut alors être jugée insuffisamment protectrice lorsqu'il s'agit d'immigration, mais historiquement injustifiée lorsqu'elle sépare des populations considérées comme appartenant à une même communauté nationale.

Les deux raisonnements procèdent de logiques distinctes, qui peuvent cependant coexister dans certains courants politiques : la frontière comme instrument de protection de la souveraineté et la frontière comme limite susceptible d'être redessinée au nom de l'identité.

C'est à cet endroit que la question européenne devient particulièrement sensible. Si chaque nation revendiquait la possibilité de réinterpréter ses frontières à partir de son histoire, la stabilité du continent dépendrait moins du droit commun que de la capacité de chaque État à faire reconnaître sa propre lecture du passé.

Une géographie faite de mémoires concurrentes

Le cas franco-allemand n'est pas le seul espace européen dans lequel l'histoire continue de produire des représentations territoriales concurrentes.

En Europe centrale, le traité de Trianon de 1920 demeure un événement majeur de la mémoire nationale hongroise. Il a entraîné la perte d'environ deux tiers du territoire de la Hongrie d'avant-guerre et placé d'importantes communautés magyarophones à l'extérieur des nouvelles frontières du pays.

Aujourd'hui encore, plusieurs millions de personnes d'origine ou de langue hongroise vivent dans les États voisins, notamment en Roumanie, en Slovaquie, en Serbie et en Ukraine. Budapest développe des politiques de soutien culturel, de citoyenneté et de protection des minorités hongroises établies au-delà de ses frontières.

Ces politiques ne constituent pas, en elles-mêmes, des revendications d'annexion. Elles montrent cependant que les frontières juridiques et les espaces d'appartenance nationale ne coïncident pas toujours. La différence entre la défense des droits d'une minorité et la remise en cause de la souveraineté d'un voisin devient alors un enjeu diplomatique essentiel.

Dans les Balkans occidentaux, les débats concernant le Kosovo, la Bosnie-Herzégovine et les relations entre communautés nationales témoignent également de la persistance de questions territoriales non résolues. Ces situations possèdent leurs propres origines juridiques et historiques et ne peuvent être assimilées mécaniquement aux discours de l'extrême droite dans l'Union européenne. Elles rappellent néanmoins que la pacification du continent demeure géographiquement inégale.

En Europe occidentale, les situations sont différentes. La Belgique connaît depuis longtemps des tensions institutionnelles entre communautés linguistiques et mouvements régionalistes. L'Espagne reste confrontée à la question catalane. Le Royaume-Uni, désormais extérieur à l'Union, doit composer avec les aspirations indépendantistes écossaises et les équilibres politiques nord-irlandais.

Ces revendications ne relèvent pas toutes du nationalisme d'extrême droite. Plusieurs sont portées par des mouvements démocratiques, autonomistes ou indépendantistes qui revendiquent des procédures constitutionnelles et électorales. Leur rapprochement ne doit donc pas effacer leurs différences.

Elles révèlent toutefois une caractéristique durable du continent : les frontières européennes ne correspondent jamais parfaitement à la distribution des langues, des identités et des mémoires historiques.

La stabilité ne vient pas de la disparition de ces différences. Elle dépend de la capacité des institutions à les rendre compatibles avec des souverainetés reconnues.

La Russie et le retour de la guerre territoriale

La question des frontières européennes ne peut plus être examinée indépendamment de la guerre en Ukraine.

Depuis l'annexion de la Crimée par la Russie en 2014, puis l'invasion à grande échelle de février 2022, le continent est confronté à une contestation armée de la souveraineté territoriale d'un État internationalement reconnu. Moscou a également proclamé en septembre 2022 l'annexion de quatre régions ukrainiennes, une démarche largement rejetée par la communauté internationale.

Le cas russe diffère fondamentalement de la circulation d'une carte historique dans un mouvement politique allemand. D'un côté, un État a engagé ses forces armées pour imposer des modifications territoriales. De l'autre, des militants diffusent des représentations dont la portée politique et institutionnelle demeure limitée.

Confondre ces deux situations reviendrait à effacer la différence entre discours, programme gouvernemental et recours à la force.

Il existe néanmoins une question commune : la légitimité d'une frontière peut-elle être subordonnée à une interprétation nationale de l'histoire ?

La Russie a mobilisé des arguments historiques, linguistiques et identitaires pour justifier ses revendications sur des territoires ukrainiens. Le droit international ne reconnaît pas à ces arguments le pouvoir de légitimer l'acquisition de territoires par la force.

Cette distinction est fondamentale pour les Européens. L'ordre continental ne repose pas sur l'idée que les frontières actuelles seraient historiquement parfaites. Il repose sur la conviction que leur modification doit résulter de procédures pacifiques, d'accords valides et du respect du droit international, et non d'une décision unilatérale appuyée par la contrainte.

Le retour de la guerre territoriale en Europe orientale rend ainsi les discours révisionnistes plus sensibles, même lorsqu'ils demeurent marginaux et sans traduction institutionnelle.

Les institutions européennes face au nationalisme

L'Union européenne dispose d'un cadre juridique destiné à protéger la souveraineté et l'intégrité territoriale de ses membres.

L'article 4, paragraphe 2, du traité sur l'Union européenne impose notamment à l'Union de respecter l'identité nationale des États membres, leurs structures fondamentales et leurs fonctions essentielles, dont la préservation de leur intégrité territoriale. La Charte des Nations unies et les principes de l'Acte final d'Helsinki de 1975 complètent cette architecture par l'interdiction du recours à la force contre l'intégrité territoriale des États et le principe d'inviolabilité des frontières.

Ces règles ne rendent pas toute modification territoriale impossible. Elles établissent les conditions dans lesquelles elle peut être envisagée : sans recours à la force, conformément au droit applicable et dans le respect des États concernés.

La difficulté n'est donc pas principalement juridique. Les frontières entre la France et l'Allemagne ne deviennent pas contestables parce qu'un militant publie une carte. Aucun mécanisme européen ne transforme une revendication historique en droit de souveraineté.

La difficulté est politique.

L'Union européenne a été conçue pour organiser des compromis entre gouvernements qui, malgré leurs divergences, reconnaissent la légitimité des institutions et des frontières de leurs partenaires. La progression de mouvements plus souverainistes peut modifier la nature de ces compromis, notamment sur les politiques migratoires, la primauté du droit européen, les compétences de Bruxelles ou les relations avec les puissances extérieures.

Mais ces mouvements ne forment pas un ensemble cohérent. Certains privilégient la coopération entre États souverains, d'autres contestent plus radicalement les institutions communes. Certains défendent une intégration européenne limitée aux fonctions économiques, tandis que d'autres souhaitent une réorientation politique de l'Union plutôt que sa disparition.

Leurs intérêts nationaux peuvent également entrer en contradiction. Un nationalisme allemand qui envisagerait une modification de la frontière française se heurterait nécessairement à un nationalisme français attaché à l'intégrité du territoire national. Une revendication hongroise sur des territoires roumains rencontrerait une opposition comparable du côté roumain.

Le nationalisme peut rapprocher des partis autour de leur critique des institutions supranationales. Il ne garantit pas leur accord sur les intérêts territoriaux de leurs États respectifs.

Cette contradiction constitue l'une des limites structurelles de toute coalition nationaliste européenne.

Les ressorts économiques de la progression nationaliste

La transformation politique du continent ne peut être comprise uniquement à travers les mémoires historiques.

Elle s'inscrit dans une succession de crises qui ont modifié le rapport des populations à la mondialisation, à l'État et aux institutions européennes.

La crise financière de 2008, les politiques d'ajustement budgétaire, la crise migratoire de 2015, la pandémie de Covid-19, le choc énergétique provoqué par la guerre en Ukraine et l'inflation qui a suivi ont nourri, dans des contextes nationaux différents, une demande de protection économique et politique.

Les transformations industrielles ont également joué un rôle. Dans certaines régions, la fermeture d'usines et la disparition d'emplois manufacturiers ont affaibli les anciennes structures sociales. Dans d'autres, la pression immobilière, les difficultés d'accès aux services publics ou les inquiétudes concernant l'immigration ont contribué à modifier les comportements électoraux.

Ces facteurs n'expliquent pas uniformément le vote nationaliste. Les enquêtes électorales montrent que les motivations varient selon les pays, les générations, les niveaux de revenu et les territoires. Les préoccupations identitaires, la défiance envers les institutions, les préférences en matière d'immigration et le rejet des partis traditionnels peuvent se combiner de différentes manières.

Il serait donc réducteur de présenter la montée de l'extrême droite comme une réaction exclusivement économique. Mais il serait tout aussi insuffisant de l'expliquer par le seul retour d'idéologies anciennes.

Une partie de son succès tient à sa capacité à traduire des transformations complexes en une question politique simple : qui décide ?

Qui décide des frontières, de l'immigration, des normes industrielles, de l'énergie, des dépenses publiques et des relations avec les autres puissances ?

Dans ce contexte, la souveraineté devient un langage commun à des revendications très différentes. Elle peut désigner le contrôle d'une politique économique, la protection d'une identité culturelle ou la volonté de reprendre des compétences transférées aux institutions européennes.

Le passage de cette souveraineté fonctionnelle à une souveraineté territoriale révisionniste n'est ni nécessaire ni inévitable. Il représente toutefois un changement de nature : la question ne porte plus seulement sur les pouvoirs exercés à l'intérieur des frontières, mais sur la légitimité des frontières elles-mêmes.

Le coût matériel d'une Europe des frontières contestées

Une remise en cause effective des frontières intérieures ne constituerait pas seulement une crise diplomatique. Elle toucherait les fondements économiques du marché européen.

L'Union européenne réunit environ 450 millions d'habitants dans un espace économique profondément intégré. En 2024, les échanges de biens entre ses États membres représentaient environ 4 000 milliards d'euros. Les chaînes industrielles traversent plusieurs frontières avant qu'un produit soit achevé.

L'industrie automobile allemande dépend de fournisseurs établis en Europe centrale, en France, en Italie et dans la péninsule Ibérique. Les réseaux électriques sont interconnectés. Les entreprises organisent leur production, leurs financements et leurs investissements à l'échelle continentale.

La région franco-allemande offre une illustration concrète de cette interdépendance. Des dizaines de milliers de travailleurs franchissent régulièrement la frontière entre l'Alsace, la Moselle, la Sarre, le Bade-Wurtemberg et les territoires voisins. Les bassins d'emploi, les transports et les infrastructures y fonctionnent souvent indépendamment des anciennes lignes de séparation politique.

Une contestation territoriale sérieuse modifierait immédiatement la perception du risque politique. Elle pourrait affecter les décisions d'investissement, la coopération administrative, les infrastructures transfrontalières et la confiance entre gouvernements.

Il ne faut pas confondre ce scénario avec les politiques de contrôle migratoire ou le rétablissement temporaire de contrôles aux frontières, qui peuvent intervenir dans le cadre juridique européen. Une frontière davantage contrôlée n'est pas nécessairement une frontière territorialement contestée.

Mais si la souveraineté d'un État sur une partie de son territoire devenait un objet de négociation sous pression politique, la logique de coopération serait profondément modifiée.

La stabilité territoriale représente ainsi une infrastructure économique invisible. Elle permet aux entreprises, aux ménages et aux administrations de prendre des décisions à long terme sans intégrer le risque d'un conflit de souveraineté entre voisins.

La construction européenne a rendu cette stabilité si ordinaire qu'elle a progressivement cessé d'apparaître comme une condition de la prospérité.

La frontière entre discours et pouvoir

La progression électorale des partis nationalistes rend nécessaire une distinction souvent négligée : l'influence idéologique d'un mouvement ne correspond pas automatiquement à sa capacité institutionnelle.

Un militant peut diffuser une carte historique. Un responsable politique peut reprendre un discours identitaire. Un parti peut faire évoluer son programme. Un gouvernement, en revanche, demeure soumis aux contraintes constitutionnelles, aux traités internationaux, aux rapports de force diplomatiques et aux conséquences économiques de ses décisions.

Ces niveaux ne sont pas équivalents.

L'Allemagne contemporaine reconnaît pleinement la souveraineté française sur l'Alsace et la Moselle. La frontière franco-allemande ne fait l'objet d'aucun différend territorial officiel entre Paris et Berlin. La coopération bilatérale demeure l'un des principaux piliers institutionnels de l'Union européenne.

La question pertinente n'est donc pas de savoir si une nouvelle confrontation territoriale franco-allemande est imminente. Aucun élément établi ne permet de soutenir une telle conclusion.

Elle consiste plutôt à observer les conditions dans lesquelles des représentations autrefois politiquement marginales peuvent entrer dans le débat public, acquérir une audience et éventuellement influencer les orientations de formations devenues électoralement importantes.

L'histoire politique montre que les transformations institutionnelles sont souvent précédées de transformations du langage. Des propositions longtemps considérées comme incompatibles avec le consensus dominant peuvent progressivement devenir discutables, puis faire l'objet de revendications organisées.

Ce processus n'est pas automatique. Il dépend de la réaction des autres partis, des institutions, des électeurs, des médias et des partenaires internationaux.

La vigilance analytique consiste précisément à suivre ces passages sans présenter comme accomplie une évolution qui demeure hypothétique.

L'Europe et la mémoire de sa propre construction

L'intégration européenne n'a jamais reposé sur la disparition des nations. Elle a tenté de résoudre un problème plus ancien : comment permettre à des nations historiquement rivales de conserver leur existence politique sans transformer leurs divergences en conflits permanents ?

La réponse a consisté à multiplier les interdépendances, à institutionnaliser les négociations et à faire de la souveraineté territoriale reconnue une condition préalable de la coopération.

Ce système n'a supprimé ni les rivalités économiques ni les désaccords diplomatiques. Il n'a pas davantage effacé les identités nationales. Mais il a profondément transformé la manière dont les États d'Europe occidentale envisagent leurs relations.

La montée des droites nationalistes intervient à un moment où cette architecture doit déjà affronter plusieurs contraintes : le retour de la guerre sur le continent, la compétition industrielle avec les États-Unis et la Chine, les tensions migratoires, les exigences de réarmement et la difficulté croissante à concilier intégration économique et souveraineté politique.

Dans ce contexte, la carte diffusée par des militants allemands n'annonce pas à elle seule un bouleversement territorial. Elle rappelle cependant que la paix européenne repose aussi sur une certaine manière de raconter l'histoire.

Pendant des décennies, la réconciliation franco-allemande a consisté à reconnaître les conflits du passé sans en faire des programmes pour l'avenir. Les territoires disputés sont devenus des espaces de coopération. Les mémoires concurrentes ont été progressivement intégrées dans un récit politique commun.

Le retour de représentations territoriales anciennes met cette méthode à l'épreuve.

L'Europe n'a pas besoin que ses peuples oublient leur histoire pour préserver ses frontières. Elle a besoin qu'ils cessent de considérer chaque ancienne possession comme une souveraineté à retrouver.

C'est peut-être là que se situe la véritable portée du moment politique actuel. La progression des mouvements nationalistes ne signifie pas nécessairement le retour des guerres territoriales. Elle rend toutefois plus visible une tension que l'intégration européenne avait longtemps contenue : la coexistence entre des nations qui se définissent par leur histoire et un ordre politique qui leur demande de reconnaître définitivement la souveraineté de leurs voisins.

Une frontière peut rester parfaitement stable dans les traités tout en redevenant contestée dans les imaginaires.

Et c'est précisément parce que l'Europe a appris à vivre sans se disputer ses territoires qu'elle mesure aujourd'hui si difficilement ce que signifierait le retour de cette question.


Sources principales

  • Parlement européen, résultats officiels des élections européennes de juin 2024, composition des groupes politiques et répartition des sièges par État membre.
  • Bundeswahlleiterin, résultats officiels des élections fédérales allemandes de février 2025 et des élections européennes de 2024.
  • Ministère fédéral allemand des Affaires étrangères et ministère français de l'Europe et des Affaires étrangères, documentation relative aux relations franco-allemandes et au traité de l'Élysée.
  • Union européenne, traité sur l'Union européenne, notamment article 4, paragraphe 2.
  • Nations unies, Charte des Nations unies, article 2, paragraphe 4.
  • Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe, Acte final d'Helsinki, 1975.
  • Eurostat, statistiques des échanges intra-UE de marchandises et indicateurs démographiques.
  • Traité de Francfort, 10 mai 1871 ; traité de Versailles, 28 juin 1919 ; documentation historique sur l'Alsace-Moselle.
  • Couverture journalistique d'octobre 2026 concernant les cartes historiques diffusées par des militants associés à l'AfD, à confronter aux publications originales et aux éventuelles réactions officielles.