Au cœur d’une région longtemps dominée par les empires russe et soviétique, l’Ouzbékistan cherche à construire une puissance économique et diplomatique autonome. Avec près de 38 millions d’habitants, d’importantes ressources aurifères, une base industrielle en transformation et une position centrale entre la Chine, la Russie et l’Asie du Sud, Tachkent ambitionne de devenir l’un des principaux centres de gravité de l’Eurasie intérieure. Mais son ascension dépend d’une contradiction fondamentale : transformer un territoire doublement enclavé en carrefour du commerce continental.
Un pays au centre du continent, loin des océans
À Tachkent, les grandes avenues héritées de l’urbanisme soviétique côtoient les nouveaux quartiers d’affaires, les chantiers immobiliers et les infrastructures d’une capitale en pleine transformation. Plus à l’ouest, Samarcande et Boukhara rappellent une autre époque, celle où les routes commerciales reliant la Chine, la Perse, l’Inde et la Méditerranée traversaient les grandes cités de l’Asie centrale. Entre ces deux héritages se dessine l’ambition contemporaine de l’Ouzbékistan : redevenir un passage incontournable des échanges eurasiatiques.
Le pays possède une particularité géographique rare. Il est doublement enclavé : non seulement il ne dispose d'aucun accès maritime, mais tous ses voisins sont eux-mêmes privés d'accès direct à l'océan. Seul le Liechtenstein partage cette caractéristique. Pour rejoindre un port océanique, les marchandises ouzbèkes doivent donc traverser au moins deux frontières internationales.
Cette contrainte a longtemps pesé sur son développement. Elle augmente les coûts logistiques, multiplie les formalités douanières et rend le commerce extérieur dépendant des infrastructures et des décisions politiques d'autres États. Elle constitue aussi, paradoxalement, le fondement de sa nouvelle stratégie nationale.
L'Ouzbékistan partage ses frontières avec les cinq autres espaces politiques qui structurent son environnement immédiat : le Kazakhstan au nord et à l'ouest, le Kirghizstan au nord-est, le Tadjikistan au sud-est, l'Afghanistan au sud et le Turkménistan au sud-ouest. Il se trouve ainsi au croisement des routes qui pourraient relier les économies chinoise, russe, européenne, iranienne et sud-asiatiques.
Pendant plusieurs décennies, cette situation représentait surtout une dépendance. Aujourd'hui, Tachkent cherche à en faire un instrument de puissance.
Le poids démographique d'une puissance régionale
Avec une population approchant 38 millions d'habitants en 2026, l'Ouzbékistan est de loin le pays le plus peuplé d'Asie centrale. Il concentre une part considérable des habitants de la région et bénéficie d'une structure démographique relativement jeune, qui le distingue de plusieurs économies eurasiatiques confrontées au vieillissement.
Cette masse démographique constitue l'un de ses principaux avantages stratégiques. Elle fournit un marché intérieur relativement important, une réserve de main-d'œuvre et une base potentielle de développement industriel. Dans une région où les économies reposent souvent sur l'extraction des hydrocarbures ou des minerais, l'Ouzbékistan peut envisager une diversification soutenue par sa propre demande intérieure.
Mais cette démographie exerce également une pression considérable sur l'économie. Chaque année, de nouvelles générations arrivent sur le marché du travail. Leur absorption nécessite une progression continue de l'investissement, de la productivité et de l'emploi formel.
Les transferts financiers des travailleurs expatriés, notamment en Russie, restent une composante importante des revenus de nombreux ménages. Ils soutiennent la consommation et contribuent aux entrées de devises, mais révèlent aussi les limites de l'économie nationale dans sa capacité à fournir suffisamment d'emplois rémunérateurs.
Cette dépendance constitue une vulnérabilité extérieure. Les fluctuations du rouble, les politiques migratoires russes et les conditions économiques dans les pays d'accueil peuvent se répercuter directement sur les revenus des familles ouzbèkes.
Le véritable enjeu démographique n'est donc pas seulement la croissance de la population. Il réside dans la capacité du pays à transformer cette population en capital productif, grâce à l'éducation, à l'urbanisation, à l'industrialisation et à l'émergence d'entreprises capables de monter dans les chaînes de valeur.
De l'économie administrée à l'ouverture progressive
Lorsque l'Ouzbékistan devient indépendant en 1991, il hérite d'une économie soviétique organisée autour de la planification, de la production cotonnière, de l'exploitation minière et d'un appareil industriel fortement intégré aux autres républiques de l'Union.
Sous la présidence d'Islam Karimov, qui dirige le pays jusqu'en 2016, l'État privilégie une transition prudente, caractérisée par un contrôle important de l'économie, des restrictions monétaires et une ouverture limitée aux capitaux étrangers. Cette orientation permet de préserver certains secteurs industriels, mais freine la concurrence, l'innovation et l'intégration internationale.
L'arrivée au pouvoir de Chavkat Mirzioïev en 2016 marque un changement de trajectoire.
La libéralisation du marché des changes en 2017, la réduction progressive de certaines barrières commerciales, la réforme fiscale et l'ouverture aux investisseurs étrangers constituent les premières étapes d'une transformation plus profonde.
Les autorités cherchent à réduire le poids des entreprises publiques, à développer les investissements privés et à améliorer les relations économiques avec les pays voisins. L'objectif n'est pas de démanteler rapidement l'État producteur, mais de construire une économie plus ouverte tout en conservant une capacité de pilotage stratégique.
Les résultats sont visibles dans l'expansion de la construction, des services, du commerce et de certaines activités manufacturières. La croissance économique s'est maintenue à des niveaux relativement élevés au cours des dernières années, généralement supérieurs à ceux de nombreuses économies avancées.
Cette progression doit cependant être interprétée avec prudence. Une partie de la croissance provient du rattrapage d'une économie longtemps administrée, des investissements publics, des transferts de fonds et de la hausse de la consommation. Elle ne garantit pas encore une amélioration équivalente de la productivité ou de la compétitivité internationale.
L'économie ouzbèke reste marquée par une forte présence de l'État dans la banque, l'énergie, les transports et plusieurs industries stratégiques. Les réformes de gouvernance, la protection juridique des investisseurs et la concurrence demeurent essentielles pour transformer une phase d'ouverture en développement durable.
L'or, pilier financier d'une économie en transformation
L'Ouzbékistan dispose d'un avantage que de nombreux pays émergents ne possèdent pas : une base minérale considérable.
Le pays figure parmi les grands producteurs mondiaux d'or. Le complexe minier de Mourountaou, situé dans le désert de Kyzylkoum et exploité par Navoi Mining & Metallurgical Company, compte parmi les plus importantes mines d'or à ciel ouvert de la planète.
L'or joue plusieurs rôles simultanés dans l'économie nationale. Il représente une source majeure de recettes d'exportation, contribue aux réserves internationales et offre un instrument de diversification financière face aux fluctuations des monnaies étrangères.
Pour Tachkent, cette ressource constitue un amortisseur macroéconomique, particulièrement utile dans une économie qui doit financer d'importants besoins d'infrastructures et d'importations industrielles.
Mais cette richesse expose aussi le pays aux fluctuations des cours mondiaux. Une hausse de l'or peut améliorer rapidement les recettes extérieures sans nécessairement correspondre à une progression équivalente des capacités productives dans le reste de l'économie.
Le cuivre représente une autre priorité stratégique. Le complexe minier et métallurgique d'Almalyk occupe une place centrale dans les ambitions industrielles du pays. Le développement de nouvelles capacités d'extraction et de transformation pourrait permettre à l'Ouzbékistan de mieux se positionner sur les marchés des métaux nécessaires aux réseaux électriques, aux équipements industriels et à l'électrification.
L'uranium complète cet ensemble de ressources. Sa production confère au pays une place dans les chaînes internationales d'approvisionnement du combustible nucléaire, même si son influence demeure inférieure à celle du Kazakhstan voisin.
La question centrale n'est pas simplement de produire davantage de minerais. Elle est de déterminer quelle part de leur valeur pourra être conservée sur le territoire national.
Exporter de l'or, du cuivre ou de l'uranium procure des recettes. Développer la métallurgie, les équipements industriels, les services techniques, la maintenance et les compétences spécialisées permettrait de créer un tissu économique beaucoup plus diversifié.
C'est dans cette transformation des ressources naturelles en capacités industrielles que se jouera une partie de l'avenir ouzbek.
Le coton, l'industrie et la fin d'un ancien modèle
L'histoire économique moderne de l'Ouzbékistan est indissociable du coton.
À l'époque soviétique, le pays devient l'un des principaux centres de production cotonnière de l'Union. Cette spécialisation s'accompagne d'une mobilisation massive des ressources hydriques et d'une organisation agricole orientée vers les objectifs de production fixés par Moscou.
Elle contribue également à l'une des plus grandes catastrophes environnementales contemporaines : l'assèchement de la mer d'Aral, alimenté notamment par le détournement des eaux de l'Amou-Daria et du Syr-Daria pour l'irrigation.
Après l'indépendance, le coton demeure un secteur économique majeur, mais son organisation fait l'objet de transformations progressives.
Les réformes engagées depuis 2016 cherchent à réduire les mécanismes coercitifs de mobilisation de la main-d'œuvre, à développer la transformation locale et à encourager les investissements dans le textile.
En 2022, la coalition internationale Cotton Campaign met fin à son appel au boycott du coton ouzbek, après avoir constaté la disparition du travail forcé systémique organisé par l'État lors de la récolte de 2021. Cette évolution représente un tournant important pour l'intégration du secteur dans les chaînes internationales d'approvisionnement, sans faire disparaître tous les risques sociaux ou les difficultés de contrôle.
L'enjeu industriel consiste désormais à exporter moins de matière première et davantage de produits transformés : fils, tissus, vêtements et articles textiles.
La même logique s'applique à l'automobile, à la chimie, aux matériaux de construction et à l'agroalimentaire. L'Ouzbékistan dispose déjà d'une base manufacturière relativement diversifiée pour la région, mais sa compétitivité dépend encore fortement de la qualité de l'énergie, de l'accès aux devises, des infrastructures logistiques et de la capacité à attirer des technologies étrangères.
Le pays cherche ainsi à dépasser deux modèles successifs : celui de la plantation cotonnière héritée de l'URSS et celui de l'exportateur de matières premières.
Son ambition est de devenir une économie industrielle intermédiaire, capable de produire pour son marché intérieur comme pour ses voisins.
L'énergie, condition de l'industrialisation
Cette ambition se heurte à une contrainte de plus en plus visible : l'énergie.
L'Ouzbékistan dispose de réserves de gaz naturel et d'un système électrique historiquement construit autour des centrales thermiques. Pourtant, la croissance démographique, l'urbanisation, les besoins industriels et le vieillissement de certaines infrastructures accentuent les tensions sur l'approvisionnement.
Le pays a connu des pénuries saisonnières de gaz et d'électricité, particulièrement sensibles pendant les périodes hivernales. La disponibilité de ressources nationales ne suffit donc pas à garantir la sécurité énergétique.
Le problème réside dans l'articulation entre production, consommation, efficacité des installations, prix administrés et investissements dans les réseaux.
Tachkent développe plusieurs réponses parallèles.
La première consiste à moderniser les centrales et les réseaux existants afin de réduire les pertes et d'améliorer les rendements. La deuxième repose sur le développement rapide de capacités solaires et éoliennes, avec la participation d'investisseurs internationaux, notamment du Golfe.
La troisième concerne l'énergie nucléaire. L'Ouzbékistan a engagé une coopération avec la Russie autour d'un projet nucléaire, dont les modalités techniques et le calendrier ont évolué au fil des négociations. Ce choix illustre la volonté de diversifier les sources d'électricité, mais aussi la persistance des liens industriels et technologiques avec Moscou.
La transition énergétique ouzbèke ne répond donc pas uniquement à des objectifs climatiques. Elle constitue une condition préalable à l'industrialisation.
Sans approvisionnement électrique fiable, les investissements dans la métallurgie, les usines textiles, la transformation chimique ou les infrastructures numériques resteront limités.
L'énergie devient ainsi un déterminant direct de la souveraineté économique.
La bataille des corridors : sortir de l'enclavement
La géographie représente probablement le défi stratégique le plus important de l'Ouzbékistan.
À la différence des grandes puissances maritimes, qui peuvent organiser leurs échanges autour de ports et de routes océaniques, Tachkent dépend d'un réseau continental traversant plusieurs juridictions.
Historiquement, les infrastructures ferroviaires d'Asie centrale ont été largement orientées vers le nord, en direction de la Russie. Cette configuration correspondait à l'organisation économique soviétique et demeure aujourd'hui un héritage structurant.
La diversification des corridors est devenue une priorité nationale.
Vers l'est, le projet ferroviaire Chine–Kirghizstan–Ouzbékistan pourrait créer une liaison plus directe entre le réseau chinois et la vallée de Ferghana, puis les marchés d'Asie centrale. Sa réalisation réduirait certaines distances et renforcerait la place du territoire ouzbek dans les échanges continentaux.
Mais le projet implique des défis techniques et financiers considérables, notamment dans les zones montagneuses kirghizes. Son intérêt économique dépendra aussi des tarifs, des volumes transportés, des procédures frontalières et de sa connexion effective aux autres réseaux.
Vers le sud, Tachkent défend depuis plusieurs années l'idée d'un corridor ferroviaire transafghan reliant l'Ouzbékistan au Pakistan, notamment par Mazar-e-Charif, Kaboul et Peshawar.
Un tel itinéraire pourrait ouvrir un accès plus direct aux ports pakistanais et à l'océan Indien. Il transformerait profondément les possibilités commerciales de l'Asie centrale, mais reste soumis à des contraintes de financement, de sécurité, de relief et de gouvernance.
L'Afghanistan occupe donc une place particulière dans la stratégie ouzbèke. Pour Tachkent, il n'est pas seulement un voisin instable ou une source potentielle de risques sécuritaires. Il représente également le territoire par lequel pourrait passer l'une des principales voies de désenclavement de la région.
À l'ouest, les liaisons passant par le Turkménistan, l'Iran, la Caspienne, l'Azerbaïdjan et la Turquie offrent d'autres possibilités de connexion aux marchés mondiaux.
Cette diversification prend une importance supplémentaire dans un contexte de sanctions contre la Russie, de tensions commerciales entre grandes puissances et de recherche d'itinéraires alternatifs entre l'Europe et l'Asie.
Mais la multiplication des projets ne garantit pas leur rentabilité. Un corridor n'existe véritablement que lorsque les infrastructures, les procédures douanières, les assurances, les financements et les flux commerciaux fonctionnent ensemble.
L'Ouzbékistan peut devenir un carrefour, à condition que les routes annoncées deviennent des chaînes logistiques opérationnelles.
Entre Moscou, Pékin et Washington : l'équilibre comme doctrine
La politique étrangère ouzbèke repose sur une nécessité : éviter qu'une seule puissance extérieure puisse déterminer ses choix économiques et stratégiques.
La Russie demeure un partenaire majeur. Les liens historiques, linguistiques, migratoires, énergétiques et sécuritaires conservent une profondeur considérable. Des millions de relations économiques et familiales relient les deux pays, tandis que les entreprises russes restent présentes dans plusieurs secteurs.
Mais Tachkent cherche à préserver son autonomie. L'Ouzbékistan n'est pas membre de l'Organisation du traité de sécurité collective et n'a pas rejoint l'Union économique eurasiatique, même s'il entretient des relations institutionnelles avec cette dernière.
Cette position lui permet de conserver une marge de manœuvre réglementaire et diplomatique.
La Chine représente un deuxième pôle essentiel. Ses entreprises interviennent dans les infrastructures, les télécommunications, l'énergie et l'industrie. Pékin constitue également un débouché commercial et une source de financement.
L'intérêt chinois pour l'Ouzbékistan s'inscrit dans une logique plus vaste : sécuriser les connexions continentales, développer les échanges avec l'Asie centrale et diversifier les itinéraires reliant l'ouest de la Chine aux marchés eurasiatiques.
Cette relation offre des opportunités importantes, mais soulève également la question de la dépendance technologique, financière et commerciale.
Les États-Unis et l'Union européenne représentent un troisième ensemble de partenaires. Leur intérêt porte notamment sur les minerais stratégiques, les infrastructures, la connectivité régionale, les investissements et la stabilité de l'Asie centrale.
Pour Tachkent, ces relations constituent moins une invitation à choisir un camp qu'une possibilité d'élargir son portefeuille de partenaires.
La Turquie, les Émirats arabes unis, l'Arabie saoudite, la Corée du Sud et le Japon complètent cette diplomatie de diversification, chacun apportant des capacités financières, industrielles ou technologiques différentes.
L'Ouzbékistan ne cherche donc pas à rompre avec ses partenaires traditionnels. Il tente de multiplier les interdépendances afin qu'aucune ne devienne exclusive.
Cette stratégie d'équilibre constitue l'un des fondements de son autonomie internationale.
L'Asie centrale comme espace politique à reconstruire
La transformation diplomatique la plus importante engagée par Tachkent ne concerne pourtant pas directement les grandes puissances. Elle touche ses voisins immédiats.
Pendant longtemps, les relations entre plusieurs États d'Asie centrale ont été marquées par des différends frontaliers, des restrictions commerciales, des tensions hydriques et des difficultés de circulation.
Depuis 2016, l'Ouzbékistan a progressivement fait de l'amélioration des relations régionales une priorité.
Le rapprochement avec le Kazakhstan, le Kirghizstan, le Tadjikistan et le Turkménistan a contribué à relancer les échanges, les discussions sur les frontières et plusieurs projets d'infrastructures.
La vallée de Ferghana illustre particulièrement les enjeux de cette évolution. Cet espace densément peuplé, partagé entre l'Ouzbékistan, le Kirghizstan et le Tadjikistan, concentre des intérêts agricoles, hydriques, économiques et sécuritaires.
La stabilisation des relations frontalières y possède une portée bien supérieure aux seuls arrangements administratifs : elle conditionne la circulation des travailleurs, le commerce local et l'intégration des réseaux de transport.
L'eau demeure cependant un sujet sensible. Les États situés en amont des grands bassins fluviaux cherchent à développer leur production hydroélectrique, tandis que ceux situés en aval dépendent des mêmes ressources pour l'irrigation et l'agriculture.
Le changement climatique, la croissance démographique et l'augmentation de la demande énergétique risquent d'accentuer ces arbitrages.
L'Ouzbékistan doit donc participer à la construction d'une gouvernance régionale capable de concilier des besoins parfois contradictoires.
Sa puissance démographique et sa position géographique lui donnent un rôle central, mais ne lui permettent pas d'imposer seul les règles de coopération.
C'est précisément dans cette capacité à transformer des voisinages historiquement fragmentés en relations économiques fonctionnelles que pourrait se mesurer son influence régionale.
La mer d'Aral, frontière écologique du développement
À l'ouest du pays, dans la région du Karakalpakstan, le paysage de la mer d'Aral témoigne du coût historique d'une industrialisation et d'une agriculture conçues sans tenir compte des équilibres environnementaux.
Autrefois l'un des plus grands lacs du monde, la mer d'Aral a perdu l'essentiel de sa superficie et de son volume à la suite des prélèvements massifs opérés sur les fleuves qui l'alimentaient.
Des territoires autrefois recouverts d'eau sont devenus des espaces désertiques, où les poussières chargées de sels et de résidus chimiques contribuent à dégrader les sols et les conditions sanitaires.
La disparition de l'activité halieutique, la salinisation et les difficultés d'accès à l'eau ont profondément affecté les populations locales.
Cette catastrophe reste un avertissement pour l'ensemble de la stratégie économique nationale.
Le développement du coton, l'extension des activités industrielles, la croissance urbaine et les besoins énergétiques exigent tous des ressources hydriques dans une région déjà exposée à une forte variabilité climatique.
Les programmes de reboisement du fond asséché, les initiatives internationales et les efforts d'amélioration de l'irrigation peuvent atténuer certaines conséquences. Ils ne peuvent cependant pas restaurer facilement le système écologique initial.
L'Ouzbékistan doit désormais développer une économie plus productive avec une utilisation plus efficace de l'eau.
Cette contrainte pourrait devenir aussi déterminante que l'accès aux marchés ou la disponibilité de capitaux.
Une ouverture économique sans démocratisation équivalente
La modernisation de l'Ouzbékistan ne doit pas être confondue avec une transformation complète de son système politique.
Le pays reste organisé autour d'un pouvoir présidentiel fort, d'institutions largement dominées par l'exécutif et d'un espace politique limité.
Les réformes économiques et administratives engagées sous Chavkat Mirzioïev ont permis certaines évolutions par rapport à la période précédente, mais elles ne se sont pas accompagnées d'une concurrence politique pleinement ouverte.
Le référendum constitutionnel de 2023 a notamment modifié le cadre institutionnel et permis au président de se présenter à de nouveaux mandats. Les restrictions touchant l'opposition, les médias et certaines libertés publiques continuent de soulever des préoccupations.
Les événements survenus au Karakalpakstan en 2022, lorsque des manifestations contre des propositions de modifications du statut constitutionnel de la région ont été suivies d'une répression meurtrière, ont montré les limites de l'ouverture politique.
Cette réalité constitue un élément central de l'analyse du modèle ouzbek.
Le gouvernement cherche à attirer les capitaux étrangers, à moderniser l'administration et à développer les entreprises privées sans remettre fondamentalement en cause la concentration du pouvoir.
À court terme, cette organisation peut faciliter la continuité de certains grands projets. À plus long terme, elle pose la question de la transparence, de la sécurité juridique, de la responsabilité des institutions et de la capacité à corriger les erreurs de politique économique.
La solidité d'un processus de développement dépend aussi de la qualité des mécanismes permettant de contrôler les décisions publiques.
2030 : les conditions d'une nouvelle puissance économique
L'Ouzbékistan dispose de plusieurs atouts rarement réunis dans une même économie d'Asie centrale : une population nombreuse, une base industrielle existante, des ressources minières importantes, une position géographique centrale et une politique étrangère relativement diversifiée.
Mais aucun de ces avantages ne suffit isolément.
La démographie peut soutenir la croissance ou accentuer le chômage. Les ressources minières peuvent financer l'industrialisation ou prolonger la dépendance aux matières premières. Les corridors peuvent créer une plateforme logistique ou demeurer des projets coûteux. L'ouverture aux investissements peut améliorer la productivité ou renforcer les positions d'acteurs déjà dominants.
La prochaine étape du développement ouzbek dépendra de la combinaison de plusieurs transformations.
Il faudra accroître la fiabilité de l'approvisionnement énergétique, améliorer l'efficacité hydrique, poursuivre la réforme des entreprises publiques et des banques, renforcer l'enseignement technique et développer des exportations manufacturières compétitives.
Il faudra également convertir la diplomatie de diversification en partenariats industriels durables, capables de transférer des compétences et de créer des activités productives locales.
Les projets ferroviaires vers la Chine et l'Asie du Sud seront particulièrement révélateurs. Leur mise en service effective, leur fréquentation et leur intégration commerciale permettront de mesurer si le pays parvient réellement à réduire le coût économique de son enclavement.
Enfin, la stabilité politique et la qualité des institutions détermineront la capacité du pays à poursuivre ses réformes sans accumuler des déséquilibres financiers, sociaux ou territoriaux.
L'objectif de devenir une économie à revenu intermédiaire supérieur, régulièrement affiché par les autorités, ne sera crédible que si la progression des revenus repose sur des gains durables de productivité plutôt que sur la seule expansion des investissements et des exportations de ressources.
Le retour possible d'un carrefour eurasiatique
L'Ouzbékistan n'est pas destiné à devenir une grande puissance au sens militaire ou maritime du terme. Sa capacité de projection reste limitée, son économie demeure relativement modeste à l'échelle mondiale et sa géographie l'expose aux décisions de ses voisins.
Son influence potentielle repose sur une autre forme de puissance : celle d'un État capable d'organiser des circulations économiques, de relier des espaces politiques et de fournir un marché, des ressources et des infrastructures à une région en recomposition.
Dans un monde où les chaînes d'approvisionnement sont de plus en plus influencées par les rivalités géopolitiques, les territoires intermédiaires acquièrent une valeur nouvelle. Ils ne contrôlent pas nécessairement les grandes technologies ou les principales routes maritimes, mais peuvent devenir indispensables à la diversification des échanges.
C'est l'opportunité que Tachkent cherche à saisir.
Samarcande et Boukhara avaient prospéré lorsque l'Asie centrale constituait l'un des grands espaces de circulation de l'économie eurasiatique. Leur déclin relatif a accompagné le déplacement progressif du commerce mondial vers les routes océaniques.
L'Ouzbékistan contemporain ne peut pas inverser cette histoire. Il peut toutefois profiter du retour d'intérêt pour les connexions continentales, de la fragmentation des chaînes commerciales et de la recherche de nouveaux partenaires industriels.
Son avenir dépendra moins de sa capacité à reproduire la grandeur des anciennes routes de la soie que de son aptitude à résoudre les problèmes très contemporains de transport, d'énergie, de financement, de gouvernance et de productivité.
Le paradoxe ouzbek est finalement simple : le pays qui possède l'un des accès les plus difficiles aux océans cherche à devenir l'un des points de passage les plus utiles du continent.
S'il réussit, l'enclavement cessera d'être seulement une faiblesse géographique. Il deviendra le point de départ d'une nouvelle centralité économique.
Sources principales
- Banque mondiale — Uzbekistan Overview, indicateurs de développement, croissance, réformes économiques et contraintes structurelles. https://www.worldbank.org/en/country/uzbekistan/overview
- Fonds monétaire international — Uzbekistan: Article IV Consultations, surveillance macroéconomique, finances publiques, secteur bancaire et réformes structurelles. https://www.imf.org/en/Countries/UZB
- Banque asiatique de développement — Asian Development Outlook et données économiques nationales. https://www.adb.org/countries/uzbekistan/main
- US Geological Survey — Mineral Commodity Summaries, statistiques et estimations concernant l'or, le cuivre et l'uranium. https://www.usgs.gov/centers/national-minerals-information-center
- Banque européenne pour la reconstruction et le développement — Transition Report et analyses de l'économie ouzbèke. https://www.ebrd.com
- Organisation internationale du travail — Rapports sur le travail forcé, la récolte cotonnière et les réformes du marché du travail en Ouzbékistan. https://www.ilo.org
- Cotton Campaign — Documentation sur la fin du boycott du coton ouzbek en 2022. https://www.cottoncampaign.org
- Agence internationale de l'énergie — Analyses des systèmes énergétiques et de la transition électrique en Ouzbékistan. https://www.iea.org
- ONU / PNUD — Travaux sur la mer d'Aral, les ressources hydriques et le développement durable en Asie centrale. https://www.undp.org/uzbekistan
Atlas Limits — Independent Global Analysis
Bureau de recherche Atlas Limits
Bureau éditorial et analytique d’Atlas Limits.


