Dix ans après le référendum qui devait rendre au Royaume-Uni la maîtrise de ses lois, de ses frontières et de ses choix économiques, Londres négocie de nouveau avec Bruxelles pour réduire certaines frontières, rapprocher certaines règles et reconstruire des mécanismes communs. Il serait tentant d’y voir un Brexit à l’envers. Ce serait pourtant mal comprendre ce qui se joue. Le Royaume-Uni ne cherche pas à revenir dans l’Union européenne. Il tente quelque chose de plus subtil : retrouver une partie des bénéfices de l’intégration sans retrouver l’appartenance qui les organisait.

Cette ambiguïté est désormais au cœur de la relation entre les deux rives de la Manche. Elle explique pourquoi une discussion apparemment technique sur les futures règles « Made in Europe » suffit, en septembre 2026, à retarder une nouvelle fois les discussions préparatoires au prochain sommet entre Londres et Bruxelles. Derrière les critères d’origine, la politique industrielle et l’accès aux marchés européens apparaît une question que les premières années du Brexit avaient laissée au second plan : jusqu’où peut-on appartenir à l’économie européenne lorsque l’on a choisi de rester en dehors de son architecture politique ?

Le 23 juin 2016, 51,9 % des électeurs britanniques ayant participé au référendum choisissent de quitter l’Union européenne. Le vote ouvre près de quatre années de négociations, de crises gouvernementales et de débats constitutionnels avant que le Royaume-Uni ne sorte formellement de l’Union le 31 janvier 2020. La période de transition s’achève onze mois plus tard. À partir de 2021, l’accord de commerce et de coopération, le Trade and Cooperation Agreement, devient le cadre principal de la nouvelle relation.

Le compromis est remarquable autant par ce qu’il préserve que par ce qu’il abandonne. Les marchandises respectant les règles d’origine peuvent continuer à circuler sans droits de douane ni quotas. Mais le Royaume-Uni quitte le marché unique et l’union douanière. Une économie qui avait passé plusieurs décennies à supprimer les frontières commerciales avec son voisinage immédiat doit réapprendre les déclarations douanières, les certificats sanitaires, les contrôles réglementaires et les règles d’origine.

Le Brexit ne met donc pas fin aux échanges. Il introduit de la friction dans une relation économique qui avait précisément été construite pour en supprimer.

La géographie, elle, n’a pas participé au référendum. L’Union européenne demeure le principal partenaire commercial du Royaume-Uni et les entreprises britanniques restent profondément imbriquées dans des chaînes de valeur continentales. Dans l’automobile, la chimie, l’agroalimentaire, l’énergie ou les services, les frontières politiques ont changé beaucoup plus rapidement que les structures productives.

Les premières années sont pourtant dominées par la gestion de la séparation. L’Irlande du Nord en devient la contradiction la plus visible. Londres doit simultanément préserver l’intégrité du Royaume-Uni, éviter le retour d’une frontière physique sur l’île d’Irlande et permettre à l’Union de protéger son marché unique. Ces trois impératifs ne s’emboîtent pas naturellement.

Le protocole nord-irlandais provoque plusieurs années de tensions. Le Windsor Framework conclu en 2023 ne fait pas disparaître les contradictions, mais il en réduit suffisamment l’intensité pour permettre à Londres et Bruxelles de sortir progressivement de la confrontation permanente. La relation cesse peu à peu d’être exclusivement consacrée aux modalités du divorce.

Le changement politique britannique de 2024 accélère ce mouvement. Le gouvernement travailliste de Keir Starmer arrive au pouvoir avec une ligne soigneusement délimitée : améliorer profondément les relations avec l’Union européenne sans rouvrir la question de l’adhésion. Londres exclut le retour dans le marché unique, dans l’union douanière et dans le régime de libre circulation.

Le mot choisi est celui de « reset ».

Il permet de dire beaucoup sans promettre trop. Le gouvernement britannique ne veut pas effacer le Brexit ; il veut en réduire certaines conséquences. Bruxelles, de son côté, n’a guère intérêt à entretenir indéfiniment une relation conflictuelle avec l’une des principales puissances économiques, militaires et diplomatiques du continent.

Surtout, l’Europe de 2026 n’est plus celle de 2016.

La guerre en Ukraine, le retour de la compétition entre grandes puissances, les tensions sur les chaînes d’approvisionnement, la transformation de la relation transatlantique, la montée des politiques industrielles et la recherche d’une plus grande autonomie stratégique ont replacé la sécurité économique au centre du projet européen. Dans cet environnement, la séparation institutionnelle entre le Royaume-Uni et l’Union demeure entière, mais leur séparation stratégique devient beaucoup moins évidente.

Le sommet UE–Royaume-Uni du 19 mai 2025 à Londres matérialise cette évolution. Premier sommet formel de ce type depuis le Brexit, il ouvre une nouvelle phase de coopération. Un partenariat de sécurité et de défense est adopté et une feuille de route engage les deux parties dans plusieurs négociations destinées à réduire certaines des frictions accumulées depuis 2021.

Les dossiers sont révélateurs. Londres et Bruxelles travaillent sur un accord sanitaire et phytosanitaire susceptible de supprimer une grande partie des contrôles affectant les échanges agricoles et alimentaires. Ils cherchent à rapprocher leurs marchés carbone, à approfondir leur coopération énergétique, à faciliter certaines formes de mobilité et à reconstruire des passerelles dans l’éducation et la recherche. Début 2026, les deux parties constatent également des progrès concernant Erasmus+, l’énergie et plusieurs éléments du cadre commercial.

Pris séparément, chacun de ces dossiers paraît technique. Ensemble, ils dessinent une trajectoire.

Le Royaume-Uni reste juridiquement extérieur à l’Union mais cherche progressivement à se reconnecter à certains de ses mécanismes lorsque le coût de la divergence devient supérieur au bénéfice de l’autonomie. Ce n’est ni une réadhésion silencieuse ni un abandon du Brexit. C’est la construction pragmatique d’un statut intermédiaire qui n’existe pas véritablement dans les traités.

Cette formule pouvait sembler relativement simple tant que la question essentielle consistait à faciliter les échanges. Elle devient beaucoup plus délicate à mesure que l’Union européenne transforme son propre modèle économique.

L’Europe que Londres avait décidé de quitter était encore largement pensée comme un marché à ouvrir. Celle avec laquelle elle négocie aujourd’hui cherche également à devenir un espace industriel à protéger.

Défense, technologies critiques, énergie, infrastructures, matières premières et chaînes d’approvisionnement sont progressivement intégrées à une logique de souveraineté économique. La politique commerciale se rapproche de la politique industrielle. L’origine d’un produit, l’emplacement d’une usine ou la localisation d’une chaîne de valeur peuvent désormais déterminer l’accès à certains financements, programmes ou marchés.

C’est ici qu’apparaît une nouvelle frontière du Brexit.

Les politiques regroupées autour de la logique « Made in Europe » cherchent à favoriser davantage la production européenne dans certains secteurs stratégiques. Pour Londres, le risque est évident : des entreprises britanniques profondément imbriquées dans les chaînes industrielles continentales pourraient être considérées comme extérieures lorsqu’il s’agit d’accéder aux avantages réservés à la production européenne.

Le problème est presque paradoxal. Le Royaume-Uni peut être indispensable à la sécurité du continent, étroitement connecté à son système énergétique, associé à certains programmes européens et industriellement intégré à plusieurs économies de l’Union, tout en demeurant juridiquement un pays tiers.

Londres voudrait que cette proximité stratégique soit reconnue économiquement. Bruxelles doit déterminer jusqu’où elle peut le faire sans effacer la différence entre partenariat et appartenance.

En septembre 2026, cette divergence est devenue suffisamment importante pour perturber le calendrier du rapprochement. Selon le Financial Times, les discussions autour du prochain sommet UE–Royaume-Uni ont de nouveau été retardées sur fond de tensions concernant les règles « Made in Europe ». Londres cherche à protéger ses industriels, notamment ceux qui participent à des chaînes de valeur européennes. Bruxelles ne souhaite pas que la coopération retrouvée conduise automatiquement à donner au Royaume-Uni les mêmes avantages qu’à un État membre.

La querelle révèle probablement davantage sur l’avenir du Brexit que les grandes déclarations diplomatiques.

Pendant les premières années suivant la sortie britannique, la question centrale était de savoir comment organiser la séparation. Désormais, il faut déterminer jusqu’où peut aller la reconnexion.

Les deux opérations ne sont pas symétriques. Quitter l’Union disposait d’une procédure juridique : l’article 50 fournissait une porte de sortie. Construire ensuite une intégration partielle, secteur par secteur, sans marché unique, sans union douanière et sans libre circulation est beaucoup plus complexe. Chaque rapprochement oblige à déterminer quelles règles seront communes, qui les définira, comment elles évolueront et quels avantages peuvent être accordés à Londres sans créer un précédent pour tous les autres partenaires de l’Union.

C’est ici que revient l’une des questions fondamentales du Brexit : celle de la souveraineté.

La souveraineté ne consiste pas seulement à pouvoir écrire ses propres règles. Elle consiste aussi à pouvoir influencer les règles des espaces économiques dont on dépend.

En quittant l’Union, le Royaume-Uni a récupéré une autonomie réglementaire considérable. Mais l’Union européenne a conservé la sienne. Lorsqu’elle modifie une norme industrielle, climatique ou commerciale, les entreprises britanniques souhaitant continuer à opérer sur le continent doivent souvent s’y adapter alors même que Londres ne participe plus à la décision.

Les politiques « Made in Europe » ajoutent une dimension supplémentaire à cette asymétrie. Il ne suffit plus nécessairement de respecter une règle européenne pour bénéficier du marché qu’elle organise. Dans certains domaines, il peut devenir nécessaire d’appartenir à l’espace industriel européen lui-même.

Le débat change alors de nature.

Le Brexit avait été présenté comme la possibilité pour le Royaume-Uni de choisir librement les relations qu’il souhaitait entretenir avec l’Europe et le reste du monde. Dix ans plus tard, Londres exerce précisément cette liberté en choisissant de se rapprocher de nouveau de son voisinage immédiat. Mais choisir le rapprochement ne signifie pas pouvoir en déterminer seul les conditions.

Cela ne signifie pas que le Brexit soit en train d’être annulé. Le paysage politique britannique reste profondément marqué par le référendum de 2016. Le gouvernement travailliste lui-même exclut les principales formes de réintégration institutionnelle et Bruxelles ne manifeste aucun désir de rouvrir une négociation d’adhésion qui absorberait des années de capital politique.

Quelque chose de plus pragmatique se dessine : une relation dans laquelle le Royaume-Uni pourrait devenir l’un des partenaires extérieurs les plus intégrés à l’Union sans redevenir membre.

L’Europe connaît déjà plusieurs degrés d’intégration. La Norvège participe au marché unique à travers l’Espace économique européen. La Suisse a construit une architecture d’accords bilatéraux. Les pays candidats, les partenaires commerciaux et les voisins de l’Union occupent chacun des positions différentes autour du noyau communautaire.

Mais le cas britannique reste singulier. Par sa taille économique, son industrie, sa place financière, ses capacités militaires et nucléaires, son siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies et la profondeur de ses relations avec le continent, le Royaume-Uni est trop important pour être traité comme un partenaire extérieur ordinaire. Il a pourtant choisi de ne plus appartenir aux institutions qui organisent cette interdépendance.

Toute la relation future se trouve dans cet intervalle.

Dix ans après le référendum, le Brexit entre ainsi dans une deuxième période. La première était celle du départ. La suivante pourrait être celle d’une négociation permanente sur la bonne distance avec l’Europe.

Trop loin, et les coûts économiques, industriels et stratégiques augmentent. Trop près, et réapparaissent les interrogations sur l’autonomie réglementaire et politique que le Brexit devait précisément restaurer.

La controverse sur « Made in Europe » a le mérite de rendre cette contradiction visible. Le Royaume-Uni voudrait être suffisamment proche pour que ses entreprises soient considérées comme européennes lorsque l’Europe protège son industrie, tout en restant suffisamment extérieur pour préserver l’autonomie obtenue par sa sortie.

La position n’a rien d’incohérent. Mais Bruxelles possède sa propre logique. Si l’appartenance à l’Union ne procure plus d’avantages distincts de ceux qu’un voisin peut négocier à la carte, la différence entre membre et partenaire finit elle-même par perdre de sa valeur.

Le Brexit avait rendu au Royaume-Uni le droit de décider seul. Dix ans plus tard, Londres découvre l’autre moitié de cette souveraineté retrouvée : l’Union européenne peut, elle aussi, décider de ce qu’elle réserve à ceux qui ont choisi d’y rester.

Sources principales

Conseil européen et Conseil de l’Union européenne — Relations UE–Royaume-Uni ; retrait britannique, accord de commerce et de coopération et cadre institutionnel de la relation post-Brexit.

Conseil de l’Union européenne — EU–UK Summit 2025, 19 mai 2025 ; documents du sommet, nouveau partenariat stratégique et partenariat de sécurité et de défense.

Gouvernement britannique — UK–EU Summit: key documentation, 19 mai 2025 ; feuille de route du reset et domaines de négociation entre le Royaume-Uni et l’Union européenne.

Gouvernement britannique — Joint Statement on the Withdrawal Agreement Joint Committee and Trade and Cooperation Agreement Partnership Council meetings, 2 février 2026 ; état des travaux concernant notamment Erasmus+, l’énergie et les négociations économiques.

Financial Times — « EU-UK reset talks delayed again amid tension over ‘Made in Europe’ rules », 13 septembre 2026 ; tensions sur la politique industrielle européenne et calendrier du prochain sommet.

Reuters — 1er juillet 2026 ; position britannique sur les politiques « Made in Europe », intégration des chaînes d’approvisionnement et préparation du prochain sommet UE–Royaume-Uni.