La Russie peut perdre des marchés, voir ses exportations d’armes reculer et conserver une capacité considérable à peser sur les affaires du monde. Elle peut être contestée dans une société tout en devenant indispensable à ses dirigeants. Elle peut susciter la méfiance d’un gouvernement et continuer à entretenir ses équipements militaires, fournir son énergie ou participer aux négociations dont dépend sa sécurité. Cette coexistence entre fragilité et influence constitue l’une des caractéristiques essentielles de la puissance russe.

L’erreur serait de chercher une seule explication à cette présence. Ni la propagande, ni les hydrocarbures, ni les interventions militaires ne suffisent à rendre compte de la manière dont Moscou agit. Son influence repose sur leur combinaison, adaptée aux circonstances et aux interlocuteurs. Elle ne suppose pas toujours une adhésion au modèle russe. Elle peut procéder d’un calcul commercial, d’une dépendance technique, d’un besoin de protection ou de la volonté de disposer d’un partenaire supplémentaire face aux puissances occidentales.

La question décisive est donc moins de savoir où la Russie est présente que de comprendre ce que cette présence lui permet d’obtenir. Vendre une centrale, former une armée, diffuser un récit et infléchir une décision souveraine sont des résultats différents. Les confondre conduit aussi bien à surestimer l’emprise de Moscou qu’à sous-estimer les moyens par lesquels elle s’installe.

La première force russe tient à une position héritée que les difficultés économiques ne suffisent pas à effacer. Son siège permanent au Conseil de sécurité, son arsenal nucléaire et sa géographie lui assurent une place dans des dossiers dont l’importance dépasse son poids commercial. Ces attributs procurent un pouvoir de négociation et, dans certaines circonstances, de blocage. Ils ne produisent pas automatiquement des alliés, mais rendent coûteuse l’idée de traiter la Russie comme un acteur secondaire.

À cette position s’ajoute une pratique de la relation bilatérale centrée sur les besoins immédiats des pouvoirs en place. Dans un État confronté à une insurrection ou à une crise de régime, une assistance militaire disponible peut compter davantage qu’une promesse d’investissement à long terme. L’utilité du partenaire se mesure alors à sa capacité à fournir des équipements, des conseillers et une protection. Les travaux publiés par Carnegie en février 2026 décrivent comment la Russie a exploité cette demande en République centrafricaine et au Sahel, en construisant des positions politiques autour de services sécuritaires.

Cette relation comporte néanmoins une ambiguïté fondamentale : la sécurité du gouvernement et celle de la population ne sont pas nécessairement identiques. Un pouvoir peut se maintenir sans reprendre durablement le contrôle de son territoire. Une opération peut procurer un succès militaire sans restaurer l’administration, la justice ou l’activité économique. Pour apprécier l’influence russe, il faut donc distinguer sa capacité à protéger un partenaire de sa capacité à résoudre les problèmes qui ont rendu cette protection nécessaire.

L’armement offre un autre moyen d’inscrire une relation dans la durée. L’achat d’un système militaire engage généralement des années de formation, de maintenance, de fourniture de pièces et de modernisation. Un contrat peut ainsi survivre aux changements de gouvernement et aux désaccords diplomatiques. Mais ce levier connaît une érosion mesurable. Selon le SIPRI, les exportations russes d’armements majeurs ont diminué de 64 % entre les périodes 2016-2020 et 2021-2025. La part russe dans les exportations mondiales est tombée à 6,8 %. Ces données mesurent le volume des transferts selon la méthodologie du SIPRI, et non leur chiffre d’affaires.

Le recul ne signifie pas que les équipements russes déjà livrés cessent de créer des dépendances. Il indique cependant que le renouvellement de cette influence devient plus difficile. Une puissance peut entretenir un parc installé tout en perdant du terrain sur les commandes futures. La distinction est essentielle : le stock des relations héritées peut masquer l’affaiblissement des moyens qui permettraient de les reproduire.

L’énergie révèle un mouvement comparable. Pendant des années, les relations gazières avec l’Europe ont associé revenus commerciaux, infrastructures fixes et interdépendance politique. Cette construction a été profondément ébranlée depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine. Selon le Conseil de l’Union européenne, la part russe dans les importations européennes de gaz est passée de 45 % en 2021 à 13 % en 2025. Pour le pétrole, elle est descendue de 27 % à moins de 3 %.

Ces chiffres éclairent une limite de la coercition économique. Une dépendance procure un avantage tant que le partenaire estime moins coûteux de la conserver que de la réduire. Lorsque cette dépendance devient une menace stratégique, il accepte de payer pour en sortir. L’usage politique d’un lien commercial peut ainsi accélérer sa destruction. Moscou conserve des débouchés et des ressources énergétiques majeures, mais la réorientation des flux ne reconstitue pas nécessairement le pouvoir exercé auparavant sur leurs destinataires.

Le nucléaire relève d’une temporalité différente. À Akkuyu, en Turquie, le projet porté par Rosatom comprend quatre réacteurs de 1 200 mégawatts, soit une capacité prévue de 4 800 mégawatts. Son modèle associe construction, propriété et exploitation par la société de projet russe. La relation dépasse donc la livraison d’un équipement : elle engage l’exploitation d’une infrastructure essentielle sur une longue durée.

Il serait pourtant excessif d’en déduire un contrôle de la politique turque. Une dépendance sectorielle ne supprime pas les capacités de négociation de l’État client. Elle introduit des coûts, des contraintes et des intérêts communs dans ses arbitrages. C’est précisément à ce niveau que l’influence doit être observée : dans la difficulté à remplacer un fournisseur, dans les conséquences d’une rupture et dans la place qu’occupe cette relation parmi les autres priorités nationales.

La bataille de l’information fonctionne autrement. Elle cherche à modifier la perception des événements, la crédibilité des institutions ou le coût politique de certaines décisions. L’existence de dispositifs russes de manipulation est documentée. En juin 2023, Viginum avait notamment identifié, dans la campagne RRN, également connue sous le nom de Doppelgänger, 355 noms de domaine usurpant l’identité de médias. Des imitations de quotidiens français figuraient parmi les supports destinés à tromper les lecteurs.

Mais documenter une opération ne suffit pas à établir son efficacité. Combien de personnes ont été exposées ? Combien ont cru le contenu ? Combien ont changé d’opinion ou de comportement ? Ces questions sont plus difficiles que le décompte des faux sites et des publications. Elles doivent pourtant rester au centre de l’analyse. Dans son rapport de juin 2025 sur African Initiative, Viginum décrit un dispositif de propagande et des activités numériques clandestines, tout en soulignant que la faible audience de ses canaux invite à ne pas surestimer son impact réel.

Cette prudence évite une autre erreur : attribuer à Moscou l’ensemble des contestations qui servent ses intérêts. La défiance envers les anciennes puissances coloniales, les critiques des interventions occidentales ou le sentiment d’un traitement international inégal possèdent des causes propres. Des acteurs russes peuvent les amplifier, les réorienter ou leur fournir des supports. Ils ne les ont pas nécessairement créés. Réduire ces opinions à une manipulation extérieure revient à effacer les expériences et les choix des sociétés concernées.

Les enquêtes d’opinion permettent justement de sortir des impressions produites par les réseaux sociaux. Dans les enquêtes menées en 2024-2025 dans 38 pays africains, Afrobarometer relève en moyenne 36 % d’appréciations positives de l’influence économique et politique russe, contre 23 % d’appréciations négatives ; 42 % des répondants ne se prononcent pas, les arrondis expliquant le total. Les évaluations positives atteignent 62 % pour la Chine, 52 % pour les États-Unis et 50 % pour l’Union européenne. Le Mali se distingue fortement, avec 88 % d’appréciations favorables à la Russie.

Ces résultats interdisent de parler d’une adhésion africaine uniforme. Ils révèlent des situations nationales très différentes et une large zone d’indétermination. La même enquête indique que, parmi les personnes ayant entendu parler de la guerre russo-ukrainienne, 72 % souhaitent que leur pays reste neutre. Cette préférence ne peut être assimilée à un soutien à Moscou. Elle exprime aussi une volonté de ne pas être enrôlé dans les affrontements des autres.

Pour la Russie, cette neutralité peut néanmoins constituer un résultat utile. Son objectif n’est pas nécessairement de transformer chaque partenaire en allié. Il peut être de conserver un accès commercial, d’éviter un isolement diplomatique complet ou d’empêcher la formation d’un front unanime. Une influence de ce type demande moins d’adhésion qu’une alliance structurée. Elle demeure cependant réversible : le partenaire peut coopérer sur un dossier et refuser de suivre sur le suivant.

C’est également pourquoi la présence russe doit être analysée du point de vue de ceux qui l’accueillent. Un gouvernement peut chercher à diversifier ses fournisseurs, à améliorer sa position de négociation ou à réduire une dépendance antérieure. Il utilise alors la relation avec Moscou autant qu’il est influencé par elle. Le risque apparaît lorsque cette diversification se transforme en nouvelle concentration, notamment dans un secteur dont il devient difficile de changer les acteurs.

La Russie elle-même n’échappe pas à ce mécanisme. Le rapprochement économique avec la Chine lui procure des débouchés et des approvisionnements, mais pose la question de l’asymétrie entre les deux partenaires. Selon les données douanières chinoises rapportées par Reuters, les échanges bilatéraux ont atteint 228,1 milliards de dollars en 2025, en recul de 6,9 % sur un an. L’ampleur de la relation ne garantit donc ni sa progression continue ni l’égalité du pouvoir de négociation.

L’analyse qui en découle est inconfortable pour le récit russe de l’autonomie : sortir d’une dépendance occidentale peut accroître l’importance d’un autre partenaire sans supprimer la dépendance elle-même. L’influence extérieure de Moscou doit ainsi être mise en regard des contraintes qui pèsent sur ses propres choix.

Au total, la Russie dispose d’une capacité réelle à intervenir dans des équilibres fragiles, à entretenir des relations techniques durables et à rendre certaines décisions plus coûteuses pour ses adversaires. Ces leviers ne forment pourtant pas un ensemble homogène. Une position gagnée auprès d’un régime peut disparaître avec lui. Une relation industrielle peut durer sans produire d’alignement diplomatique. Une campagne informationnelle peut circuler largement sans convaincre. Une menace peut imposer la prudence tout en renforçant la volonté de s’en protéger.

Pour mesurer cette influence, il faut donc suivre ses résultats : les décisions effectivement modifiées, les dépendances réellement créées, les engagements obtenus et leur résistance au temps. La visibilité de la Russie ne constitue pas, à elle seule, la preuve de son emprise. Son recul dans un domaine ne signifie pas davantage sa disparition dans les autres.

Moscou a montré qu’il était possible de peser sans être largement admiré, et de devenir utile sans être pleinement choisi. Sa difficulté se situe dans l’étape suivante : transformer cette utilité circonstancielle en confiance durable. Car un partenaire retenu faute d’alternative reste exposé au jour où une alternative apparaît.

Sources principales

SIPRI, Trends in International Arms Transfers, 2025, mars 2026 ; Conseil de l’Union européenne, Ending Russian energy imports ; Afrobarometer, dépêche AD1139, Popular perceptions of Russia lag, even as its influence grows across Africa, février 2026, enquêtes 2024-2025 ; Carnegie Endowment for International Peace, Russia in Africa: Examining Moscow’s Influence and Its Limits, février 2026 ; World Nuclear Association, Nuclear Power in Turkey ; SGDSN/Viginum, rapports sur RRN, juin 2023, et African Initiative, juin 2025 ; Reuters, bilan du commerce sino-russe en 2025, 14 janvier 2026.