Pendant plus de quatre ans, les entreprises occidentales encore présentes en Russie ont vécu avec une équation inconfortable mais relativement lisible. Quitter signifiait accepter des décotes, des taxes de sortie, des négociations administratives longues et parfois la perte d’une partie substantielle de la valeur des actifs. Rester permettait au moins de conserver une forme de contrôle, particulièrement dans les secteurs considérés comme essentiels à la population.
Cette distinction vient de s’affaiblir brutalement.
Des décrets présidentiels rendus publics le 18 septembre placent les activités russes de Nestlé et d’Auchan sous administration temporaire. Le contrôle de leurs filiales est transféré à L.E.V. Management, une société basée à Moscou, enregistrée en 2024 et dont le profil public reste extrêmement limité. Les groupes étrangers conservent formellement leurs droits de propriété, mais perdent, au moins temporairement, la maîtrise opérationnelle de leurs entreprises russes.
Le changement dépasse largement deux dossiers industriels.
Il signifie que, dans la Russie de 2026, rester ne constitue plus nécessairement une protection contre l’expropriation opérationnelle.
Deux entreprises qui n’étaient pas parties
Nestlé est implanté en Russie depuis les années 1990. Le groupe suisse y exploite six usines produisant notamment du café, de l’alimentation infantile et des produits destinés aux animaux domestiques, et emploie environ 7 000 personnes.
Après l’invasion à grande échelle de l’Ukraine en 2022, Nestlé avait réduit son exposition : suspension de plusieurs marques, arrêt des investissements, de la publicité ainsi que de certaines importations et exportations. Mais l’entreprise avait continué à produire des catégories alimentaires qu’elle jugeait essentielles.
La Russie représenterait aujourd’hui environ 1 % de ses ventes mondiales, contre près de 2 % avant la guerre selon les dernières données publiées avant la réduction de ses activités.
Auchan avait adopté une stratégie différente.
Présent depuis 2002, le groupe français est resté l’un des plus importants distributeurs étrangers du pays. Il exploite environ 230 magasins ainsi qu’une activité en ligne. Les données disponibles font apparaître plus de 24 000 salariés à la fin de 2025, certaines estimations plus larges approchant 30 000 employés. Son chiffre d’affaires russe avait encore atteint 127 milliards de roubles au premier semestre 2026.
Dans les deux cas, la présence locale était donc considérable.
Elle n’a pas empêché Moscou d’intervenir directement dans leur gouvernance.
La nationalité redevient un risque d’entreprise
Le Kremlin a explicitement relié la décision à la nationalité des groupes concernés.
Le porte-parole de la présidence russe, Dmitri Peskov, a expliqué que le fait que Nestlé et Auchan soient issus de pays considérés comme « inamicaux » avait constitué l’un des facteurs pris en compte. Moscou associe cette catégorie aux sanctions adoptées contre la Russie et, pour plusieurs États européens, à leur soutien militaire à l’Ukraine. La Suisse ne fournit pas d’armes à Kyiv mais applique une partie importante des sanctions occidentales contre Moscou.
L’élément essentiel se trouve là.
Le comportement individuel de l’entreprise devient secondaire par rapport à l’identité géopolitique de son pays d’origine.
Une multinationale peut limiter ses investissements, continuer à fournir des produits essentiels, maintenir des dizaines de milliers d’emplois russes et éviter un retrait spectaculaire : elle reste néanmoins exposée aux rapports de force entre Moscou et son État d’origine.
La présence économique ne constitue plus une zone intermédiaire entre engagement et retrait.
Elle devient elle-même un actif géopolitique.
L’administration temporaire comme instrument
Le mécanisme n’est pas nouveau.
En 2023, Vladimir Poutine avait créé un régime permettant de placer temporairement sous administration russe des actifs appartenant à des investisseurs provenant de pays considérés comme inamicaux.
Danone et Carlsberg figurent parmi les précédents les plus importants.
Le cas de Carlsberg montre pourquoi la notion de « temporaire » doit être interprétée avec prudence. Les actifs russes du brasseur danois avaient été placés sous contrôle temporaire en juillet 2023. Ils ont finalement été vendus en 2024 à des investisseurs locaux pour environ 320 millions de dollars, alors que Carlsberg évaluait encore ses actifs nets russes à plus d’un milliard de dollars fin 2022.
Le mécanisme ne signifie donc pas automatiquement confiscation.
Mais il peut modifier radicalement le rapport de force précédant une vente.
Une entreprise privée qui ne contrôle plus ses dirigeants, ses comptes, ses flux financiers ou ses opérations négocie une éventuelle sortie depuis une position profondément différente.
La propriété juridique demeure.
Le pouvoir économique, lui, peut déjà avoir changé de mains.
Une nouvelle étape pour les groupes occidentaux restés en Russie
Depuis 2022, les entreprises occidentales ont déjà absorbé des pertes considérables liées à leur retrait du marché russe.
Reuters estimait dès mars 2024 que les groupes étrangers avaient enregistré plus de 107 milliards de dollars de pertes, dépréciations et manque à gagner associés à leur sortie. Moscou a progressivement imposé des décotes obligatoires, des contributions budgétaires et des autorisations administratives aux opérations de cession.
Mais les groupes qui avaient choisi de rester pouvaient encore considérer qu’ils avaient évité le scénario le plus destructeur : vendre rapidement, à bas prix, un outil industriel construit pendant plusieurs décennies.
Nestlé et Auchan montrent désormais les limites de cette stratégie.
Le risque ne concerne plus seulement la valeur à laquelle une entreprise pourra sortir.
Il concerne sa capacité à décider si elle sort, quand elle sort et ce qu’elle pourra encore contrôler au moment de cette décision.
Pour les multinationales occidentales toujours présentes dans le pays, le calcul de risque russe change donc de nature.
Des actifs difficiles à reproduire
Le choix de Nestlé et d’Auchan est également révélateur de la nature des actifs concernés.
Il ne s’agit ni de champs pétroliers, ni de banques, ni d’entreprises directement associées au complexe militaro-industriel.
Nestlé apporte des usines, des chaînes logistiques, des technologies de production, des marques mondiales et des décennies de savoir-faire industriel.
Auchan représente un vaste réseau commercial, des plateformes logistiques, des relations fournisseurs, des magasins, des systèmes informatiques et un accès direct à plusieurs millions de consommateurs.
Ces infrastructures possèdent une valeur qui dépasse leurs comptes financiers.
Elles constituent des capacités économiques déjà construites.
En prenant le contrôle opérationnel d’actifs existants plutôt qu’en cherchant à les reproduire, un État peut accélérer leur intégration dans une économie progressivement séparée de ses anciens investisseurs occidentaux.
La dimension punitive de l’opération peut ainsi coexister avec une logique industrielle.
La rétorsion économique change d’échelle
Depuis le gel d’une grande partie des réserves de la Banque centrale russe en 2022, Moscou avertit régulièrement que les actifs occidentaux présents sur son territoire peuvent servir de réponse aux mesures prises contre les avoirs russes à l’étranger.
La question devient particulièrement sensible à mesure que les gouvernements européens débattent de l’utilisation des actifs russes immobilisés pour soutenir l’Ukraine.
Dans ce contexte, les filiales de groupes étrangers cessent progressivement d’être seulement des investissements privés.
Elles deviennent des éléments potentiels d’une relation de réciprocité coercitive entre États.
Chaque mesure prise sur des actifs russes en Europe peut augmenter la pression sur les actifs européens encore présents en Russie.
Et chaque prise de contrôle russe renforce, en retour, les arguments en faveur de mesures européennes plus dures.
C’est précisément ce mécanisme qui transforme progressivement la propriété étrangère en instrument de politique extérieure.
Le précédent est plus important que Nestlé et Auchan
À court terme, les conséquences financières restent probablement absorbables pour deux groupes de cette taille.
Pour Nestlé, la Russie ne représente plus qu’une fraction limitée du chiffre d’affaires mondial. Auchan est davantage exposé localement, mais ses activités russes restent séparées du reste du groupe.
Le véritable enjeu se situe ailleurs.
Si l’administration temporaire peut désormais toucher de grands groupes restés opérationnels, ayant maintenu des emplois, des capacités de production et des produits de consommation courante, la population d’entreprises potentiellement concernées devient beaucoup plus large.
La question posée aux groupes internationaux n’est alors plus seulement : faut-il rester en Russie ?
Elle devient : que signifie encore juridiquement et économiquement « rester » lorsqu’un décret peut dissocier la propriété d’un actif de son contrôle effectif ?
Nestlé a indiqué examiner toutes les options disponibles pour défendre ses droits et maintenir la continuité de ses opérations. Le gouvernement suisse s’est déclaré préoccupé et dit soutenir l’entreprise dans ses démarches. Auchan n’a pas détaillé publiquement sa réponse.
Il reste trop tôt pour parler de confiscation définitive.
Les actionnaires étrangers n’ont pas formellement perdu leurs participations et le statut temporaire de l’administration pourrait théoriquement être levé.
Mais l’expérience des dernières années montre qu’entre propriété juridique et contrôle économique peut désormais s’ouvrir un espace considérable.
C’est dans cet espace que se joue une partie croissante de la confrontation économique entre la Russie et l’Europe.
Pendant longtemps, les entreprises occidentales présentes en Russie ont dû choisir entre partir et rester.
Moscou vient de rappeler qu’il existe désormais une troisième possibilité : rester propriétaire, tout en cessant de contrôler ce que l’on possède.
Sources principales : Reuters, 18 septembre 2026 — décrets, périmètre des actifs concernés, déclarations du Kremlin et réactions de Nestlé et du gouvernement suisse ; Reuters, 18 septembre 2026 — activités russes de Nestlé et Auchan et profil de L.E.V. Management ; Reuters, 3 décembre 2024 — sortie de Carlsberg et précédent de l’administration temporaire ; Reuters, 28 mars 2024 — pertes accumulées par les groupes étrangers quittant la Russie.
Bureau de recherche Atlas Limits
Bureau éditorial et analytique d’Atlas Limits.


