L’économie numérique aime les métaphores aériennes. Les données circulent dans le « cloud », les entreprises déploient des services « dématérialisés », les marchés fonctionnent en temps réel et les communications semblent traverser instantanément un espace sans frontières. Cette représentation masque pourtant une réalité beaucoup plus matérielle.
Sous les océans repose l’infrastructure physique de la mondialisation numérique.
Des câbles de fibre optique relient les continents, traversent l’Atlantique et le Pacifique, longent les côtes africaines, franchissent la Méditerranée, convergent vers la mer Rouge et l’océan Indien. Selon l’Union internationale des télécommunications, plus de 99 % du trafic international de données transite par les câbles sous-marins. L’UIT évoque environ 500 systèmes couvrant plus de 1,7 million de kilomètres.
À travers eux passent les communications privées, les transactions financières, les services cloud, une partie des échanges gouvernementaux, les flux nécessaires aux entreprises et désormais une quantité croissante de données liées à l'intelligence artificielle.
Internet n'est donc pas seulement un réseau informatique.
C'est aussi un réseau maritime.
Et à mesure que les données deviennent une ressource stratégique, la géographie de ces câbles devient une géographie de la puissance.
L'infrastructure oubliée d'Internet
L'idée d'un monde relié par des câbles sous-marins est bien antérieure à Internet. Au XIXe siècle, les premières liaisons télégraphiques transocéaniques avaient déjà profondément transformé les rapports entre distance et pouvoir. Les empires pouvaient communiquer avec leurs territoires éloignés beaucoup plus rapidement ; les places financières recevaient les informations commerciales avec une rapidité auparavant impossible ; les gouvernements pouvaient transmettre leurs instructions à travers les océans.
Le câble était déjà une infrastructure géopolitique.
La fibre optique contemporaine en constitue l'héritière technologique.
Le principe demeure relativement simple : des faisceaux lumineux transportent des informations à travers des fibres extrêmement fines, regroupées et protégées par plusieurs couches de matériaux. Des répéteurs installés régulièrement le long du parcours amplifient le signal sur des milliers de kilomètres. À proximité des côtes, où les risques liés aux ancres et aux activités de pêche sont plus importants, les câbles bénéficient généralement de protections supplémentaires et peuvent être enfouis dans les fonds marins.
Cette infrastructure est remarquablement efficace. Elle est également suffisamment discrète pour avoir longtemps échappé au débat public.
Les satellites occupent une place spectaculaire dans l'imaginaire technologique, mais ils ne constituent pas l'ossature principale des communications internationales. Pour transporter d'immenses volumes de données entre continents avec une faible latence, la fibre sous-marine reste déterminante.
L'Internet mondial repose ainsi sur un paradoxe : l'une des infrastructures les plus importantes de l'économie contemporaine demeure presque entièrement invisible.
Une nouvelle géographie stratégique
Les câbles ne sont pas répartis uniformément sur la planète.
Ils suivent la géographie des populations, des économies, des centres de données et des grandes routes commerciales. Ils convergent vers certaines façades maritimes et vers certains points de passage où la géographie impose ses contraintes.
L'Atlantique Nord concentre naturellement de nombreuses connexions entre l'Amérique du Nord et l'Europe. Le Pacifique relie les centres numériques américains aux grandes économies asiatiques. L'Afrique a progressivement bénéficié de nouvelles infrastructures longeant ses façades atlantique et orientale. La Méditerranée constitue une interface entre l'Europe, l'Afrique et l'Asie.
Mais l'un des corridors les plus sensibles se situe entre la Méditerranée, l'Égypte, la mer Rouge et l'océan Indien.
La géographie réapparaît alors brutalement dans un univers que l'on imaginait affranchi des distances.
Un câble reliant l'Europe à l'Asie doit contourner l'Afrique ou emprunter les corridors permettant de rejoindre la mer Rouge puis la Méditerranée. Les contraintes physiques créent donc des concentrations de routes numériques, comme elles créent depuis longtemps des concentrations de routes commerciales ou énergétiques.
Les données ont leurs détroits.
Cette réalité transforme certains territoires en carrefours stratégiques. Les stations d'atterrissement — points où les câbles quittent l'océan pour rejoindre les réseaux terrestres — deviennent elles-mêmes des infrastructures critiques. Une carte mondiale des câbles sous-marins révèle ainsi une autre représentation de la mondialisation : non plus celle des frontières politiques, mais celle des corridors par lesquels circule l'information.
Quand les géants du numérique prennent la mer
Pendant longtemps, les câbles internationaux ont principalement été construits par des consortiums d'opérateurs télécoms. L'explosion du cloud et des plateformes numériques a progressivement transformé cette structure.
Les grandes entreprises technologiques sont devenues directement impliquées dans le financement et le déploiement des infrastructures sous-marines.
Google, Meta, Microsoft et Amazon Web Services ont participé à différents systèmes de câbles, parfois en consortium, parfois avec une implication beaucoup plus directe.
Cette évolution répond à une logique économique évidente.
Les plateformes mondiales génèrent des volumes considérables de trafic entre leurs centres de données. Posséder ou réserver directement des capacités internationales permet de réduire la dépendance envers les opérateurs traditionnels, d'optimiser les routes empruntées par les données et d'accompagner l'expansion mondiale des infrastructures cloud.
Mais le phénomène possède également une dimension stratégique.
Une entreprise contrôlant des centres de données, des plateformes numériques, des infrastructures cloud et une partie des capacités permettant de relier ces infrastructures ne se contente plus d'exploiter des services sur Internet. Elle participe à la construction de l'architecture physique d'Internet.
La frontière entre entreprise technologique et opérateur d'infrastructure devient alors beaucoup moins nette.
Le cloud a un territoire
Cette évolution remet en cause l'une des représentations les plus persistantes de l'économie numérique : celle d'une infrastructure indépendante de la géographie.
Un centre de données se trouve quelque part.
Il dépend d'un réseau électrique.
Les semi-conducteurs qui l'équipent proviennent d'usines déterminées.
Les informations qu'il traite doivent entrer et sortir.
Et lorsque ces informations traversent un océan, elles empruntent généralement une infrastructure physique dont le parcours peut être cartographié.
Le cloud possède donc une géographie.
Cette géographie explique pourquoi la compétition technologique contemporaine dépasse largement la question des logiciels. La puissance numérique dépend simultanément des semi-conducteurs, des centres de données, de l'énergie, des réseaux terrestres, des satellites et des câbles sous-marins.
Une faiblesse sur l'un de ces maillons peut affecter l'ensemble.
La montée de l'intelligence artificielle renforce encore cette dépendance matérielle. Les modèles nécessitent des capacités de calcul considérables, mais la concentration du calcul dans de grands centres de données accroît également l'importance des réseaux capables de déplacer rapidement d'immenses volumes d'informations entre régions.
Plus l'économie devient numérique, plus ses fondations physiques deviennent stratégiques.
Une infrastructure robuste, mais vulnérable
Les ruptures de câbles ne constituent pas un phénomène exceptionnel.
La plupart ne résultent d'ailleurs pas d'opérations hostiles. Les ancres de navires, la pêche, les glissements sous-marins, les séismes et d'autres événements naturels ou humains peuvent endommager les infrastructures. L'UIT indique que plus de 200 réparations de câbles ont été signalées dans le monde en 2023, soit plus de trois défaillances par semaine en moyenne.
Le réseau mondial a précisément été conçu pour absorber une partie de ces incidents. Lorsqu'une liaison est interrompue, le trafic peut souvent être redirigé vers d'autres routes.
La résilience dépend cependant de la redondance disponible.
Un grand centre numérique relié par de nombreux câbles dispose de plusieurs alternatives. Un État insulaire ou un pays connecté par seulement quelques systèmes peut se trouver dans une situation beaucoup plus fragile. Le rapport adopté en juillet 2026 par l'organe international consacré à la résilience des câbles souligne précisément la concentration géographique des infrastructures et la dépendance de nombreux pays envers un nombre limité de systèmes.
La vulnérabilité ne se situe donc pas seulement au niveau du câble.
Elle réside dans la structure du réseau.
Du risque accidentel au risque stratégique
Cette vulnérabilité acquiert une autre dimension lorsque l'hypothèse d'une action intentionnelle entre dans l'équation.
Les événements observés ces dernières années en mer Baltique ont attiré l'attention des gouvernements européens sur les infrastructures sous-marines. Plusieurs câbles de télécommunication ou d'énergie ont été endommagés dans la région, donnant lieu à des enquêtes dont les conclusions et niveaux d'attribution ont varié selon les incidents.
Cette prudence est essentielle : un câble endommagé ne constitue pas automatiquement un sabotage.
Mais la répétition des incidents suffit à modifier les doctrines de sécurité.
L'Union européenne a adopté en février 2025 un plan d'action consacré à la sécurité des câbles. Il couvre la prévention, la détection, la réponse, la réparation et la dissuasion. Après une cartographie et une évaluation des risques publiées en 2025, l'Union a présenté en février 2026 une « Cable Security Toolbox » ainsi qu'une liste de projets considérés comme prioritaires.
Le changement de perception est considérable.
Ce qui relevait principalement de la gestion technique des télécommunications entre désormais dans le champ de la sécurité nationale.
Le fond des mers, nouvel espace de confrontation
Cette évolution s'inscrit dans une transformation plus large des conflits contemporains.
Entre la paix et la guerre ouverte s'étend une zone d'actions ambiguës : cyberattaques, brouillage, opérations d'influence, espionnage, pressions économiques, incidents maritimes ou atteintes aux infrastructures.
Les câbles sous-marins correspondent parfaitement à cet environnement.
Ils parcourent d'immenses distances. Une grande partie de leur trajet se situe loin des côtes. Leur surveillance permanente est difficile. Les dommages peuvent être provoqués par des événements parfaitement ordinaires. Et l'attribution d'un acte intentionnel peut être complexe.
Cette ambiguïté constitue elle-même une vulnérabilité stratégique.
Endommager une infrastructure est une chose. Démontrer qui l'a fait, dans quelles circonstances et avec quelle intention en est une autre.
C'est pourquoi la protection des câbles ne peut pas se limiter à leur surveillance physique. Elle implique également le renseignement maritime, le suivi des navires, la coopération entre États, les capacités de réparation, la diversification des routes et la préparation de scénarios permettant de maintenir les communications en cas de rupture simultanée de plusieurs liaisons.
La sécurité numérique commence ainsi parfois très loin des écrans, à plusieurs milliers de mètres sous la surface de l'océan.
États-Unis, Chine et bataille des infrastructures
La compétition sino-américaine donne à cette question une dimension supplémentaire.
Washington et Pékin ne rivalisent pas seulement dans les semi-conducteurs, l'intelligence artificielle, les télécommunications ou les plateformes numériques. Ils cherchent également à influencer les infrastructures sur lesquelles reposera l'économie mondiale des prochaines décennies.
Le choix d'un fournisseur de câble, d'un opérateur, d'une route ou d'un point d'atterrissement peut désormais être examiné sous l'angle de la sécurité nationale.
Cette logique rappelle les controverses autour des réseaux 5G, mais elle s'applique à une infrastructure encore plus fondamentale.
Celui qui construit une partie du réseau ne contrôle pas nécessairement les informations qui y circulent. Les câbles utilisent des systèmes complexes, les flux peuvent être chiffrés et les réseaux disposent de multiples niveaux de protection. Il serait donc simpliste d'assimiler automatiquement propriété d'une infrastructure et contrôle des données.
Mais les États raisonnent désormais en termes de dépendances.
Qui fabrique les équipements ?
Qui pose les câbles ?
Qui assure leur maintenance ?
Qui possède les stations d'atterrissement ?
Qui peut intervenir lorsqu'un système est endommagé ?
Quelles routes resteraient disponibles en cas de crise ?
La souveraineté numérique ne consiste plus seulement à protéger les données. Elle consiste à comprendre l'ensemble de la chaîne matérielle permettant leur circulation.
Réparer est aussi une capacité stratégique
La question des navires câbliers illustre parfaitement cette évolution.
Poser ou réparer un câble sous-marin nécessite des bâtiments spécialisés, des équipages qualifiés, des équipements spécifiques et une organisation logistique capable d'intervenir parfois à plusieurs milliers de kilomètres des côtes.
Or une infrastructure mondiale peut être redondante tout en restant vulnérable si sa capacité de réparation est insuffisante.
Le temps devient alors un facteur stratégique.
Une rupture isolée peut être absorbée par le réseau. Plusieurs ruptures simultanées dans une même région peuvent créer des congestions. Si les navires disponibles sont peu nombreux ou éloignés, la restauration complète peut prendre davantage de temps.
C'est précisément l'une des préoccupations désormais intégrées aux politiques publiques. L'UIT a identifié l'allongement potentiel des délais de réparation parmi les défis de résilience, tandis que l'Union européenne travaille à renforcer ses capacités de réponse et de récupération.
Posséder des infrastructures ne suffit donc pas.
Il faut également être capable de les restaurer.
Les nouvelles routes de la puissance numérique
Face à ces risques, la réponse la plus évidente consiste à multiplier les routes.
De nouveaux câbles permettent de connecter directement des régions qui dépendaient auparavant de points de passage intermédiaires. Les façades africaines bénéficient de nouvelles liaisons. Les États insulaires cherchent à réduire leur dépendance envers une seule connexion. Les grandes plateformes construisent des systèmes capables de relier directement leurs principaux centres numériques.
D'autres itinéraires pourraient également prendre davantage d'importance.
Le Grand Nord constitue à cet égard un espace à surveiller. Le recul de la banquise, l'évolution des activités maritimes et la compétition pour les infrastructures arctiques ouvrent progressivement de nouvelles possibilités de connexion entre l'Europe, l'Amérique du Nord et l'Asie.
La logique est identique à celle observée dans le transport maritime : diversifier les routes permet de réduire certaines dépendances, mais crée simultanément de nouveaux espaces stratégiques à protéger.
Le réseau mondial pourrait ainsi devenir plus dense tout en devenant politiquement plus fragmenté.
La souveraineté numérique descend sous la mer
Pendant des années, le débat sur la souveraineté numérique s'est concentré sur les logiciels, les données personnelles, les plateformes et le cloud.
Il s'élargit désormais aux infrastructures physiques.
Les gouvernements redécouvrent qu'une économie numérique souveraine nécessite non seulement des entreprises technologiques et des centres de données, mais aussi des capacités de connexion suffisamment diversifiées et résilientes.
Cette prise de conscience ne signifie pas que les États vont remplacer les acteurs privés. L'économie des câbles sous-marins repose précisément sur des investissements considérables réalisés par des opérateurs télécoms, des consortiums et désormais des entreprises technologiques mondiales.
La question devient donc celle de l'articulation entre propriété privée et sécurité collective.
Une infrastructure peut appartenir à une entreprise tout en étant indispensable au fonctionnement d'un pays.
C'est déjà le cas des réseaux électriques, de certains ports, des infrastructures cloud ou de nombreux réseaux de télécommunication. Les câbles sous-marins rendent cette interdépendance particulièrement visible parce qu'ils traversent les juridictions et relient directement plusieurs continents.
Le réseau numérique mondial est privé dans une grande partie de sa construction, transnational dans son fonctionnement et stratégique dans ses conséquences.
Cette combinaison oblige les États à inventer de nouvelles formes de coopération avec les entreprises qui le possèdent et l'exploitent.
La géographie n'a jamais disparu
L'ère numérique devait abolir les distances.
Elle les a surtout rendues moins visibles.
Un message envoyé de Casablanca à New York peut traverser l'Atlantique en une fraction de seconde. Une entreprise européenne peut utiliser un service hébergé sur un autre continent sans connaître précisément le chemin suivi par ses données. Des milliards d'utilisateurs peuvent accéder simultanément aux mêmes plateformes et avoir l'impression d'évoluer dans un espace mondial unique.
Mais derrière cette abstraction subsiste une infrastructure profondément géographique.
Elle possède des routes.
Elle possède des carrefours.
Elle possède des points de concentration.
Elle possède des zones vulnérables.
Et elle possède désormais ses rivalités stratégiques.
Les siècles précédents avaient leurs routes commerciales, leurs voies ferrées, leurs pipelines, leurs détroits et leurs canaux. Le XXIe siècle ne les a pas remplacés. Il leur a ajouté une nouvelle couche d'infrastructures.
Au fond des océans, des fils de verre transportent une partie essentielle de l'activité humaine contemporaine.
La puissance numérique ne réside donc pas seulement dans celui qui produit les meilleurs semi-conducteurs, entraîne les modèles d'intelligence artificielle les plus performants ou construit les plus grands centres de données.
Elle appartient aussi à ceux qui peuvent relier ces infrastructures, diversifier leurs routes, protéger leurs connexions et les rétablir lorsqu'elles sont interrompues.
Le cloud flotte dans notre vocabulaire.
Ses artères, elles, reposent au fond des mers.
Sources principales
- Union internationale des télécommunications (UIT), Submarine Cable Resilience et travaux de l'International Advisory Body on Submarine Cable Resilience, 2024-2026.
- Union internationale des télécommunications, données sur le réseau mondial de câbles sous-marins et le trafic international de données.
- Commission européenne, EU Action Plan on Cable Security, cartographie et méthodologie d'évaluation des risques, 2025.
- Commission européenne, Report on Security and Resilience of EU Submarine Cable Infrastructures, octobre 2025.
- Commission européenne, Submarine Cable Security Toolbox and Cable Projects of European Interest, février 2026.
Bureau de recherche Atlas Limits
Bureau éditorial et analytique d’Atlas Limits.


