Pendant plus d’un an, l’Arabie saoudite n’était déjà plus dans mBridge. Presque personne ne le savait.
Le 13 mai 2025, la Saudi Central Bank (SAMA) achevait sa participation à la plateforme expérimentale de paiements transfrontaliers en monnaies numériques de banque centrale. Riyad avait rejoint le projet comme membre à part entière moins d’un an auparavant. Ce n’est qu’en septembre 2026 que son départ est devenu public.
Le calendrier est presque aussi intéressant que la décision elle-même.
mBridge n’est pas une cryptomonnaie et ne constitue pas davantage un substitut direct à SWIFT. Le projet repose sur une infrastructure de registre distribué permettant à plusieurs banques centrales et banques commerciales d’effectuer directement des paiements et règlements transfrontaliers à partir de monnaies numériques de banque centrale. Lancé en 2021 autour de la Banque des règlements internationaux, de la Banque populaire de Chine, de l’Autorité monétaire de Hong Kong, de la Banque de Thaïlande et de la Banque centrale des Émirats arabes unis, il avait atteint en juin 2024 le stade de « minimum viable product ». C’est à ce moment que l’Arabie saoudite était devenue participante à part entière.
Onze mois plus tard, elle n’en faisait plus partie.
La position officielle saoudienne est prudente. SAMA explique que sa participation correspondait à une preuve de concept limitée, achevée avec succès le 13 mai 2025, et qu’elle n’était ensuite plus membre participant de mBridge. Rien, dans cette formulation, ne permet d’établir que Riyad aurait rejeté la technologie ou décidé d’abandonner sa coopération monétaire avec Pékin.
C’est précisément ce qui rend l’épisode intéressant.
Une infrastructure devenue politique
À l’origine, mBridge répond à un problème essentiellement technique. Les paiements internationaux restent coûteux, fragmentés et dépendants d’une succession d’intermédiaires. Une infrastructure commune utilisant des monnaies numériques de banque centrale pourrait permettre d’effectuer certaines transactions presque instantanément, avec règlement final, tout en réduisant une partie de ces frictions.
Mais une infrastructure monétaire cesse rapidement d’être seulement une infrastructure.
Permettre à deux institutions financières de régler directement une transaction dans des monnaies de banque centrale, sur une architecture commune, revient également à réduire leur dépendance à certains intermédiaires du système financier international traditionnel. Lorsque cette architecture associe la Chine, Hong Kong, les Émirats arabes unis et plusieurs économies asiatiques, elle acquiert inévitablement une dimension géopolitique.
Cette lecture doit toutefois être maniée avec précaution. Lorsque la Banque des règlements internationaux a quitté mBridge en 2024 et transféré le projet à ses partenaires, son directeur général Agustín Carstens avait explicitement rejeté l’idée d’un instrument conçu pour contourner les sanctions ou devenir un « BRICS bridge ». La BRI présentait alors son départ comme l’aboutissement normal de son rôle d’incubateur, et non comme une rupture politique.
Le problème demeure pourtant : les capacités techniques d’une infrastructure et les intentions politiques de ceux qui la construisent sont deux questions différentes.
Un système permettant de régler directement des transactions entre monnaies numériques de banque centrale peut être conçu pour améliorer l’efficacité des paiements internationaux tout en créant, simultanément, les briques techniques nécessaires à un monde financier moins dépendant des circuits centrés sur le dollar.
C’est cette ambiguïté que Riyad devait gérer.
Diversifier sans choisir
Depuis plusieurs années, l’Arabie saoudite approfondit ses relations économiques et financières avec la Chine sans remettre formellement en cause l’architecture monétaire qui structure son économie.
En novembre 2023, SAMA et la Banque populaire de Chine ont signé un accord de swap de devises d’un montant maximal de 50 milliards de yuans, soit 26 milliards de riyals. Quelques jours auparavant, le gouverneur de la banque centrale saoudienne, Ayman Al-Sayari, plaidait publiquement pour un approfondissement des relations avec les autorités monétaires chinoises et hongkongaises, notamment dans la fintech et les actifs numériques.
Cette ouverture n’équivaut pourtant pas à une sortie du système du dollar.
Le riyal saoudien reste arrimé au dollar. Les États-Unis demeurent un partenaire financier et sécuritaire central du royaume. La Chine, parallèlement, est devenue indispensable à son commerce énergétique et occupe une place croissante dans ses investissements, ses infrastructures et ses relations industrielles.
La stratégie saoudienne consiste donc moins à substituer un système à un autre qu’à multiplier les options.
mBridge poussait cette logique un peu plus loin. Il ne s’agissait plus seulement de signer un accord de swap avec Pékin ou d'autoriser davantage de transactions en monnaies locales. Riyad participait directement à la construction d’une infrastructure capable, à terme, de faire circuler des paiements internationaux sans reproduire exactement l’architecture financière construite autour du dollar.
C’est ici qu’apparaît une limite.
Le Financial Times, qui a révélé le retrait, rapporte que SAMA présente la fin de sa participation comme prévue dans le cadre de l’expérimentation. Le journal cite cependant également des sources décrivant une volonté saoudienne de ne plus être publiquement associée au projet, alors que les implications géopolitiques de mBridge suscitaient une attention croissante à Washington. Aucun élément public ne permet néanmoins d’établir qu’une pression américaine aurait directement provoqué la décision saoudienne.
Cette distinction est essentielle.
Le retrait constitue un fait. La raison géopolitique reste une interprétation.
Les Émirats restent
Une comparaison régionale rend la décision encore plus instructive.
Les Émirats arabes unis n’ont pas suivi Riyad.
Abou Dhabi faisait partie des fondateurs du projet et demeure engagé dans son développement aux côtés de la Chine, de Hong Kong et de la Thaïlande. Macao a également rejoint l’infrastructure en 2026, avec onze banques autorisées à commencer à effectuer des transactions par son intermédiaire.
mBridge continue donc sans l’Arabie saoudite.
Sa progression suggère même que le projet est en train de dépasser la simple expérimentation technique. Selon des données rapportées en juillet 2026, le volume cumulé des transactions effectuées sur la plateforme avait dépassé 600 milliards de yuans à la fin juin. Bank of China avait également réalisé deux opérations transfrontalières dépassant chacune 1,7 milliard de dollars.
Le départ saoudien menace donc moins l’existence de mBridge qu’il ne révèle les différentes stratégies adoptées par les puissances du Golfe face à la transformation du système monétaire international.
Abou Dhabi accepte pour l'instant d’aller plus loin dans l’expérimentation. Riyad semble avoir choisi une distance plus grande.
La différence mérite d’être observée.
Le dollar n’a pas besoin d’être remplacé
Le débat sur la dédollarisation est souvent posé comme une compétition binaire : soit le dollar conserve sa domination, soit une monnaie concurrente finit par le remplacer.
L’évolution des infrastructures de paiement suggère quelque chose de plus complexe.
Le système monétaire international pourrait rester largement dominé par le dollar tout en devenant progressivement moins dépendant des infrastructures qui accompagnent cette domination. Des accords bilatéraux en monnaies locales, des systèmes régionaux de paiement, des plateformes de monnaies numériques de banque centrale et des réseaux de règlement alternatifs peuvent coexister sans qu’aucun ne remplace individuellement le système existant.
mBridge appartient à cette transformation.
Son importance ne réside donc pas nécessairement dans sa capacité à détrôner le dollar. Elle réside dans la possibilité qu’il contribue, avec d’autres infrastructures, à rendre certaines transactions possibles sans lui.
Pour la Chine, cette évolution crée progressivement davantage d’espace autour du renminbi. Pour les économies émergentes, elle offre potentiellement davantage de choix. Pour les États-Unis, elle pose à terme la question de la puissance associée non seulement à leur monnaie, mais aux infrastructures financières qui l’entourent.
Et pour l’Arabie saoudite, elle impose un exercice beaucoup plus délicat.
Riyad veut commercer davantage avec la Chine, attirer ses capitaux, approfondir sa coopération technologique et disposer d’une architecture financière plus diversifiée. Mais il doit simultanément préserver une relation stratégique avec les États-Unis et la stabilité d’un système monétaire national toujours construit autour du dollar.
Le royaume n’a donc pas cessé de se rapprocher de Pékin. Son accord de swap avec la Banque populaire de Chine, sa coopération financière et ses relations économiques le montrent.
Il s’est simplement arrêté devant une infrastructure particulière.
C’est peut-être là que se situe aujourd’hui la véritable frontière de la multipolarité monétaire : non pas dans la volonté des États de disposer d’alternatives, mais dans le moment où utiliser ces alternatives commence à ressembler à un choix.
Sources principales
- Financial Times — « Saudi Arabia quits China-led cross-border currency platform » — retrait de l’Arabie saoudite de mBridge, calendrier de la participation saoudienne et position de SAMA. Financial Times
- Bank for International Settlements (BIS) — « Project mBridge » — documentation institutionnelle du projet, architecture multi-CBDC, participants et passage au stade MVP. BIS — Project mBridge
- Saudi Central Bank (SAMA) — travaux et expérimentations saoudiennes sur les monnaies numériques de banque centrale ; cadre permettant de replacer la participation à mBridge dans la stratégie monétaire saoudienne. Saudi Central Bank — CBDC experimentations
- Central Bank of the UAE — documentation sur le Digital Dirham et mBridge ; développement du MVP et utilisation de l'infrastructure pour les paiements transfrontaliers de gros. Central Bank of the UAE
- South China Morning Post — analyse des conséquences du retrait saoudien pour mBridge et de sa portée dans le débat sur la dédollarisation. South China Morning Post
Bureau de recherche Atlas Limits
Bureau éditorial et analytique d’Atlas Limits.


