À New York, une phrase a suffi pour déplacer le débat.
À la tribune des Nations unies, le 22 septembre 2026, Emmanuel Macron voulait opposer deux réalités palestiniennes. Gaza, territoire ravagé par près de trois années de guerre et longtemps gouverné par le Hamas. La Cisjordanie, administrée en partie par l’Autorité palestinienne et pourtant soumise, selon le président français, à une pression territoriale croissante. Mais en affirmant que le Hamas n’y avait « jamais sévi », il a fourni à Benjamin Netanyahu une cible immédiate.
Le Premier ministre israélien a dénoncé une affirmation qu’il jugeait historiquement fausse. Des membres et réseaux liés au Hamas ont effectivement opéré en Cisjordanie et y ont revendiqué ou soutenu des attaques. Une source française a ensuite précisé que Macron entendait dire que le Hamas n’y gouvernait pas. La nuance corrigeait le propos. Elle n’effaçait pas la polémique.
Elle révélait surtout quelque chose de plus important.
Car derrière la maladresse se trouvait la question que le discours cherchait précisément à poser : si la Cisjordanie n’est pas Gaza, si elle n’est pas gouvernée par le Hamas et si l’Autorité palestinienne doit constituer le noyau institutionnel d’un futur État, que devient cette perspective lorsque le territoire sur lequel cet État devrait s’établir se fragmente progressivement ?
C’est désormais l’une des contradictions centrales du conflit israélo-palestinien. Pendant que la diplomatie internationale continue de parler de deux États, la géographie susceptible de les rendre possibles continue, elle, de changer.
La carte avant l’État
La solution à deux États a longtemps été formulée comme un problème politique. Il fallait déterminer des frontières, régler le statut de Jérusalem, établir des garanties de sécurité pour Israël, répondre à la question des réfugiés, organiser la souveraineté palestinienne et parvenir à un accord entre deux parties capables de l’appliquer.
Elle devient de plus en plus un problème physique.
La Cisjordanie n’est pas un espace territorial homogène attendant simplement qu’une frontière définitive soit tracée autour de lui. Depuis les accords d’Oslo, elle est divisée entre différents régimes administratifs et sécuritaires. Les colonies israéliennes, leurs infrastructures, les routes, les zones militaires, les restrictions de circulation et les différents statuts fonciers composent une géographie dont la complexité s’est accumulée pendant trois décennies.
Chaque modification prise isolément peut sembler limitée. Ensemble, elles déterminent pourtant la continuité du territoire.
C’est pourquoi le projet E1, à l’est de Jérusalem, concentre aujourd’hui autant d’attention diplomatique. Le gouvernement israélien a avancé des projets permettant la construction de milliers de logements dans cette zone située entre Jérusalem-Est et Maale Adumim. En août 2026, onze gouvernements occidentaux, dont la France, le Royaume-Uni, l’Allemagne et le Canada, ont averti que sa réalisation porterait atteinte à la continuité territoriale palestinienne. Le secrétaire général des Nations unies est allé plus loin : selon lui, E1 porterait un « coup fatal » à la perspective d’un État palestinien contigu et viable.
La formule est spectaculaire. La mécanique, elle, l’est beaucoup moins.
C’est précisément ce qui la rend déterminante.
Un État ne naît pas seulement d’une reconnaissance
La France a reconnu l’État de Palestine en septembre 2025. D’autres pays européens et occidentaux ont effectué des choix similaires. Ces décisions ont modifié le rapport diplomatique à la question palestinienne : elles signifiaient que l’existence d’un État palestinien ne devait plus nécessairement attendre l’issue d’une négociation finale pour être reconnue politiquement.
Mais reconnaître un État et rendre son existence possible sont deux choses différentes.
Un État suppose une population, des institutions et une autorité politique. Il suppose aussi un territoire sur lequel cette autorité puisse s’exercer avec un minimum de continuité. C’est ici que la question palestinienne entre dans une phase paradoxale : plus la reconnaissance internationale progresse, plus les diplomaties qui la défendent s’inquiètent de la disparition des conditions territoriales nécessaires à sa traduction concrète.
La Palestine peut donc gagner en existence diplomatique au moment même où sa matérialisation géographique devient plus difficile.
Cette contradiction explique pourquoi la Cisjordanie prend progressivement une importance comparable à Gaza dans la bataille politique autour de l’après-guerre. Gaza concentre l’urgence humanitaire et sécuritaire. La Cisjordanie concentre une autre question : celle de ce qui restera à négocier.
Car une négociation territoriale suppose encore que plusieurs configurations demeurent possibles.
Lorsque les faits accumulés sur le terrain réduisent progressivement ces possibilités, la diplomatie ne négocie plus seulement un futur. Elle tente de préserver l’espace dans lequel un futur peut encore être négocié.
La sécurité et le territoire
Du côté israélien, la lecture est différente.
Le traumatisme du 7 octobre 2023 a profondément renforcé la centralité de la sécurité dans la politique israélienne. Pour une grande partie du système politique et de l’opinion publique du pays, l’idée qu’un retrait territorial puisse mécaniquement produire la paix a perdu une grande partie de sa crédibilité. Gaza constitue à cet égard une référence incontournable : Israël s’en était retiré unilatéralement en 2005 ; le Hamas en a pris le contrôle deux ans plus tard ; le territoire est ensuite devenu la base depuis laquelle fut lancée l’attaque du 7 octobre.
Dans cette perspective, la Cisjordanie n’est pas seulement le territoire potentiel d’un futur État palestinien. Elle constitue également une profondeur stratégique située à quelques dizaines de kilomètres des principaux centres démographiques israéliens.
Cette réalité explique une partie de l’opposition israélienne à la création d’un État palestinien souverain. Elle ne résout cependant pas le problème que cette opposition produit.
Si la séparation territoriale devient impossible, deux populations continueront à vivre dans un même espace sans disposer des mêmes institutions politiques ni du même statut. La question ne disparaît donc pas avec l’abandon de la solution à deux États. Elle change de nature.
C’est peut-être la transformation la plus importante actuellement à l’œuvre.
Pendant des décennies, le conflit a été pensé autour de la recherche d’une frontière. Si cette frontière devient matériellement impossible à construire, le débat se déplacera inévitablement vers l’organisation politique de l’espace situé entre le Jourdain et la Méditerranée.
Et cette question pourrait être beaucoup plus difficile encore.
Le temps comme acteur politique
La diplomatie internationale raisonne généralement en événements : négociations, cessez-le-feu, conférences, reconnaissances, résolutions.
Le territoire évolue autrement.
Une route est construite. Un permis est accordé. Une colonie s’étend. Un avant-poste apparaît. Une communauté est déplacée. Une nouvelle infrastructure modifie les circulations. Aucun de ces événements ne décide à lui seul de l'avenir d'un conflit vieux de plusieurs générations. Mais leur accumulation transforme progressivement les options disponibles.
Le temps cesse alors d’être neutre.
Il devient un acteur politique.
C’est ce que la réaction internationale au projet E1 laisse apparaître. Lorsque plusieurs gouvernements occidentaux affirment qu’une construction particulière pourrait compromettre la solution à deux États, ils reconnaissent implicitement que celle-ci ne dépend plus seulement d’un accord futur. Elle dépend de la préservation immédiate d’une certaine géographie.
La diplomatie se retrouve ainsi confrontée à une asymétrie fondamentale : elle peut reporter une négociation, mais elle ne peut pas suspendre le territoire pendant qu’elle attend.
Chaque année sans règlement n’est donc pas nécessairement une année supplémentaire disponible pour parvenir au même accord.
Elle peut être une année pendant laquelle l’accord lui-même devient plus difficile à concevoir.
La Cisjordanie après Gaza
Cette évolution donne également une autre signification au débat sur l’après-Gaza.
Une grande partie des scénarios diplomatiques repose sur le retour d’une Autorité palestinienne réformée à Gaza, sur le désarmement ou la marginalisation politique du Hamas et sur la réunification institutionnelle de Gaza et de la Cisjordanie sous une même autorité palestinienne. Le secrétaire général de l’ONU a encore défendu cette semaine leur intégration politique, économique et territoriale sous un gouvernement palestinien unique.
Sur le papier, la logique est cohérente.
Mais elle rencontre une difficulté rarement formulée jusqu’au bout : réunifier politiquement deux territoires ne suffit pas si leur viabilité territoriale demeure incertaine.
La reconstruction de Gaza, la réforme de l’Autorité palestinienne et la reconnaissance internationale pourraient donc accomplir une grande partie du travail institutionnel nécessaire à la création d’un État sans résoudre la question la plus élémentaire : la forme géographique de cet État.
C’est ici que la polémique déclenchée par la phrase de Macron retrouve son véritable sens.
Le président français a eu tort de formuler la distinction entre Gaza et la Cisjordanie comme une absence historique du Hamas dans cette dernière. Mais la distinction politique qu’il cherchait à établir demeure au cœur de la stratégie européenne : démontrer qu’une alternative palestinienne au Hamas existe encore et qu’elle peut constituer le partenaire d’un règlement politique.
Pour que cette stratégie fonctionne, il faut cependant davantage qu’un partenaire.
Il faut encore un territoire.
L’État qui pourrait rester sur le papier
Depuis des décennies, la communauté internationale répète que la solution à deux États constitue l’issue la plus réaliste au conflit. La formule a survécu aux guerres, aux attentats, aux changements de gouvernement, aux échecs des négociations et à l’expansion des colonies.
Cette longévité a fini par produire une illusion : celle d’une solution qui resterait disponible jusqu’au jour où les conditions politiques permettraient enfin de la mettre en œuvre.
La Cisjordanie montre pourquoi cette hypothèse devient fragile.
Une solution diplomatique n’existe pas indépendamment du territoire auquel elle doit s’appliquer. Elle possède elle aussi une géographie, des infrastructures, des distances et des seuils au-delà desquels certains arrangements deviennent extrêmement difficiles à réaliser.
La question n’est donc plus seulement de savoir si Israël et les Palestiniens accepteront un jour deux États.
Elle est de savoir si, le jour où un accord politique redeviendra possible, il restera encore deux territoires capables de les porter.
C’est peut-être là le paradoxe le plus profond de la reconnaissance internationale de la Palestine : le monde n’a jamais été aussi nombreux à affirmer que cet État devrait exister, tandis que ceux qui défendent cette solution avertissent désormais que l’espace nécessaire à son existence est en train de se refermer.
Un État peut longtemps attendre sa reconnaissance.
Un territoire, lui, n’attend pas.
Sources principales
— Présidence de la République française — interventions d’Emmanuel Macron aux Nations unies et position française sur la solution à deux États.
— Nations unies — Secrétaire général, discours d’ouverture de la 81e session de l’Assemblée générale, 22 septembre 2026.
— Nations unies — remarques du Secrétaire général lors de la réunion de haut niveau sur la solution à deux États, 22 septembre 2026.
— Déclaration conjointe de onze gouvernements, dont la France, le Royaume-Uni, l’Allemagne et le Canada, concernant le projet de colonisation E1, 21 août 2026.
— Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme — situation de Khan al-Ahmar et développement du projet E1, 25 mai 2026.
— Reuters — discours d’Emmanuel Macron à l’Assemblée générale des Nations unies et réactions israéliennes, septembre 2026.
— The Times of Israel / agences — réaction de Benjamin Netanyahu aux propos d’Emmanuel Macron et clarification française, 23 septembre 2026.
Bureau de recherche Atlas Limits
Bureau éditorial et analytique d’Atlas Limits.


