À Orvieto, le Palazzo del Capitano del Popolo a vu passer suffisamment d’époques pour ne pas s’émouvoir facilement des recompositions politiques italiennes. Le 20 septembre 2026, pourtant, la scène qui s’y joue dépasse un peu la politique romaine. Roberto Vannacci, fondateur de Futuro Nazionale, y parle de l’Alternative für Deutschland comme d’une expérience à étudier. Son programme, explique-t-il, est assez similaire au sien ; les deux formations ont de nombreux points communs et siègent dans le même groupe au Parlement européen. L’eurodéputé allemand Marc Jongen est lui aussi venu à Orvieto. Autour d’eux, Gianni Alemanno parle de souverainisme européen et cherche à rapprocher des familles politiques qui, chacune dans leur pays, promettent précisément de rendre à la nation une partie du pouvoir transféré au niveau européen.
La contradiction est presque trop parfaite. Pour défendre la primauté de la nation, il faut désormais traverser les frontières. Pour réduire le pouvoir de Bruxelles, il faut s’organiser à Bruxelles. Pour rendre aux États leur capacité de décision, il faut trouver des alliés allemands, italiens, français, néerlandais ou espagnols capables de peser ensemble sur des institutions communes.
Orvieto ne préfigure pas nécessairement une alliance durable. Les formations que l’on regroupe sous les termes de droite souverainiste, nationale ou populiste divergent profondément sur la Russie, l’Ukraine, l’OTAN, la politique économique, le rôle de l’État et parfois sur leurs propres voisins. Le jour même, une controverse sur le Tyrol du Sud rappelait combien la souveraineté paraît simple lorsqu’elle reste abstraite et combien elle se complique dès qu’elle rencontre un territoire. Interrogé sur d’éventuelles revendications allemandes, Jongen les a rejetées en les renvoyant au passé. La nation peut voyager comme idée ; ses frontières, elles, ne voyagent pas.
Ce qui rend Orvieto intéressant n’est donc pas la naissance hypothétique d’une nouvelle internationale politique. C’est le paradoxe qui oblige ces mouvements à en chercher une.
Car l’Europe a tellement intégré ses économies, ses normes, ses infrastructures et certaines de ses décisions que même ceux qui veulent en renationaliser une partie sont contraints de penser à l’échelle du continent. Après avoir européanisé les marchés et les règles, l’Union a fini par européaniser jusqu’à ses oppositions.
Ce phénomène raconte quelque chose de plus profond qu’un déplacement de l’électorat vers la droite. Il révèle que l’Europe recommence à discuter de questions qu’elle avait progressivement cessé de considérer comme des questions. Pendant une génération, l’intégration, l’ouverture commerciale, l’effacement des frontières intérieures, la mondialisation des chaînes de production ou encore l’alliance américaine ont constitué moins un programme politique qu’un environnement. On pouvait discuter de leur rythme, de leurs excès ou de leurs modalités sans nécessairement remettre en cause leur direction générale.
Ce n’est plus tout à fait le cas.
Et lorsqu’une époque doit recommencer à justifier ce qu’elle considérait auparavant comme évident, c’est souvent que quelque chose de cette époque est déjà en train de disparaître.
L’ordre qui avait cessé d’être une doctrine
Le 9 novembre 1989, lorsque les Berlinois commencent à franchir un mur qui semblait encore immuable quelques heures auparavant, ils ne savent évidemment pas quel monde sortira de cette nuit. L’histoire, lorsqu’elle se produit, est rarement aussi ordonnée que lorsqu’on la raconte après coup. Pourtant, avec la disparition des régimes communistes d’Europe centrale et orientale puis l’effondrement de l’Union soviétique, une direction finit par s’imposer.
L’économie de marché s’étend. La démocratie représentative devient la référence politique dominante du continent. L’Alliance atlantique s’élargit. L’Europe occidentale approfondit son intégration tandis que les anciennes démocraties populaires cherchent à rejoindre ses institutions. Maastricht entre en vigueur, le marché unique prend forme, Schengen transforme la circulation, l’euro apparaît, puis l’élargissement de 2004 efface une partie de la géographie politique héritée de la guerre froide.
Le mouvement n’est ni linéaire ni pacifique. Les guerres de Yougoslavie suffiraient à interdire toute lecture idyllique de la période. Mais une conviction s’installe malgré tout : l’Europe possède désormais une direction.
Cette conviction dépasse le continent. La création de l’Organisation mondiale du commerce, l’entrée de la Chine dans l’OMC, la révolution des télécommunications, la baisse du coût du transport et la fragmentation internationale de la production construisent un monde dans lequel l’efficacité économique pousse à éloigner progressivement la fabrication du lieu de consommation. Une entreprise européenne peut concevoir ici, acheter ses composants ailleurs, assembler sur un autre continent et vendre partout. La géographie industrielle cesse d’être une contrainte ; elle devient une variable à optimiser.
Cette transformation produit d’immenses gains. Elle permet à des centaines de millions de personnes de rejoindre l’économie mondiale, élargit les marchés des entreprises européennes et donne aux consommateurs accès à une profusion de biens à des prix autrefois inimaginables. Mais elle produit également une illusion plus discrète : celle selon laquelle l’efficacité économique et la rationalité stratégique finiraient nécessairement par converger.
Plus les économies seraient interdépendantes, plus la rupture deviendrait coûteuse. Et plus la rupture serait coûteuse, moins les États auraient intérêt à la provoquer.
La logique n’était pas absurde. Elle reste même vraie dans une large mesure. Mais elle supposait que le coût de l’interdépendance serait toujours perçu comme une raison de préserver la relation. Elle envisageait moins facilement qu’un jour ce coût puisse devenir précisément l’instrument utilisé pour contraindre l’autre.
Pendant ce temps, l’intégration européenne modifiait la politique intérieure elle-même. La gauche et la droite continuaient naturellement de s’opposer sur l’impôt, les dépenses publiques, la redistribution, le travail, l’immigration ou les questions de société. Pourtant, une grande partie de cette compétition se déroulait à l’intérieur d’un cadre qui semblait progressivement soustrait à la discussion fondamentale. L’économie resterait principalement une économie de marché. L’Europe resterait intégrée. Le commerce resterait ouvert. Les frontières intérieures continueraient de perdre leur importance. Les États-Unis demeureraient le principal garant militaire du continent.
Le conflit portait davantage sur la manière d’habiter cet ordre que sur la nécessité d’en construire un autre.
C’est ainsi qu’un consensus devient invisible. Il ne gagne pas nécessairement parce que tous l’approuvent. Il gagne lorsqu’il cesse d’apparaître comme une doctrine parmi d’autres et devient le décor dans lequel les doctrines s’affrontent.
Ce décor n’a pas disparu. Mais il est redevenu visible.
La crise financière de 2008 en révèle d’abord une faiblesse essentielle. L’intégration financière qui avait permis au capital de circuler avec une efficacité remarquable permet également au risque de voyager à une vitesse comparable. Quelques années plus tard, la crise de la zone euro confronte les Européens à une question que la monnaie avait permis de repousser : jusqu’où une souveraineté monétaire peut-elle être partagée sans que la responsabilité budgétaire et politique le soit au même degré ?
Puis la crise migratoire de 2015 fait apparaître une autre contradiction. Schengen avait rendu les frontières intérieures moins visibles ; il n’avait pas supprimé la nécessité d’une frontière extérieure. Au contraire, plus la circulation devient libre à l’intérieur, plus la manière dont l’espace commun est protégé à l’extérieur concerne tous ceux qui y participent.
Le Brexit, l’année suivante, brise une autre convention intellectuelle. L’intégration pouvait ralentir, provoquer des résistances ou obtenir des exemptions ; elle pouvait désormais reculer. Un État pouvait partir.
Aucune de ces crises ne détruit l’ordre européen. Mais chacune retire une couche de son évidence.
Puis arrive 2020.
Lorsque les avions restent au sol, que des usines ferment et que certains équipements deviennent difficiles à obtenir, la chaîne de valeur change brusquement de signification. Ce qui apparaissait comme une prouesse d’optimisation devient aussi une cartographie des dépendances. On découvre qu’un médicament n’est pas seulement le résultat d’une entreprise et d’un prix, mais d’une succession de molécules, de composants, de fournisseurs, d’usines, de ports et de routes. La même découverte s’étend bientôt aux semi-conducteurs, aux batteries, aux métaux critiques et aux équipements énergétiques.
La mondialisation n’a pas cessé de fonctionner. Elle a cessé d’être politiquement innocente.
Deux ans plus tard, l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie pousse cette découverte beaucoup plus loin. Pendant des décennies, le gaz russe avait été interprété à travers une logique commerciale qui semblait également servir la stabilité : l’Europe achetait une énergie compétitive, Moscou obtenait des revenus, et l’interdépendance créait un intérêt matériel à préserver la relation. Lorsque la guerre revient, les mêmes gazoducs racontent une autre histoire. Ce qui reliait deux économies peut aussi exposer l’une d’elles.
L’Europe ne découvre pas que l’interdépendance était une erreur. Elle découvre quelque chose de plus inconfortable : une dépendance peut être simultanément efficace en temps normal et dangereuse lorsque la relation politique se dégrade.
Cette distinction change presque tout.
Une usine de semi-conducteurs n’est plus seulement une usine. Une infrastructure énergétique n’est plus seulement un actif. Un câble sous-marin, un satellite, un centre de données, une mine ou un port acquièrent une seconde existence. Ils continuent d’appartenir à l’économie, mais ils appartiennent désormais aussi à la sécurité.
Le vocabulaire européen commence alors à changer. La résilience rejoint l’efficacité. La sécurité économique rejoint la concurrence. Le de-risking corrige l’interdépendance. L’autonomie stratégique entre dans le langage institutionnel. La politique industrielle, longtemps regardée avec méfiance dans une Europe attachée à la neutralité du marché, retrouve une légitimité nouvelle.
Ce déplacement est peut-être plus important que les instruments eux-mêmes. Lorsqu’une institution change de vocabulaire, elle révèle souvent qu’elle a commencé à changer sa représentation du monde.
L’État revient ainsi dans l’économie par une porte différente de celle qu’il avait empruntée au XXe siècle. Il ne s’agit pas nécessairement de nationaliser ni de planifier l’ensemble de la production. Il s’agit de déterminer que certaines capacités sont trop importantes pour être abandonnées entièrement à la géographie spontanée du marché.
Une usine peut désormais valoir davantage que la somme de ses flux financiers parce que sa disparition créerait une dépendance. Une technologie peut justifier un soutien public parce que ne plus la maîtriser limiterait les choix futurs. L’industrie redevient alors ce qu’elle avait souvent été avant que plusieurs décennies d’ouverture ne brouillent cette dimension : une composante de la puissance.
La guerre accélère brutalement ce mouvement. Les Alliés européens de l’OTAN et le Canada consacraient collectivement environ 1,4 % de leur PIB à la défense en 2014 ; cette proportion atteint 2,3 % en 2025, après une augmentation des dépenses proche de 20 % en un an. Mais le chiffre raconte moins que ce qu’il implique. Réarmer ne consiste pas simplement à déplacer une ligne budgétaire. Il faut des usines, des ingénieurs, des matières premières, des stocks, des logiciels, des satellites, des chaînes logistiques et du temps.
L’Europe redécouvre alors une distinction que les décennies de paix avaient permis de tenir à distance : il existe une différence entre avoir juridiquement le droit de décider et matériellement les moyens de faire ce que l’on a décidé.
C’est ici que la souveraineté change de sens.
Elle ne désigne plus seulement la localisation juridique de l’autorité. Elle commence à désigner la capacité.
Lorsque l’histoire recommence à poser des questions
C’est précisément à ce moment que les années 1930 reviennent inévitablement dans la conversation européenne. Elles y reviennent souvent trop vite.
Comparer deux périodes historiques ne signifie pas qu’elles conduiront au même endroit. 2026 n’est pas 1936, et l’analogie devient inutile dès qu’elle sert à distribuer aux acteurs contemporains les rôles d’un drame dont nous connaissons déjà la fin. L’Europe actuelle possède des institutions, des alliances, des protections sociales, des banques centrales, un niveau de richesse et surtout une mémoire historique qui la distinguent profondément de l’entre-deux-guerres. Le nazisme, le fascisme, le stalinisme et la guerre mondiale ne sont plus des possibilités abstraites dont les conséquences seraient inconnues.
L’intérêt des années 1930 se situe ailleurs.
Après le krach de 1929, la contraction économique ne détruit pas seulement des emplois et des entreprises. Elle attaque la crédibilité des institutions et transforme progressivement la nature des questions politiques. Le commerce mondial se contracte brutalement tandis que tarifs, quotas, contrôles des changes et préférences commerciales participent à la fragmentation de l’économie internationale. Les États cherchent davantage à sécuriser les espaces économiques dont ils dépendent. L’économie et la puissance cessent de pouvoir être pensées séparément.
Surtout, les Européens ne s’affrontent plus seulement sur la manière de gouverner un même système. Ils sont confrontés à des conceptions incompatibles de ce que le système doit être. Démocratie parlementaire, socialisme, communisme, fascisme, national-socialisme et différentes formes d’autoritarisme ne proposent pas des variantes d’une même architecture. Ils répondent différemment à des questions fondamentales sur la légitimité, l’État, l’individu, la nation, la propriété et l’ordre international.
C’est ce mécanisme, et non les identités politiques de l’époque, qui éclaire le présent.
Une société entre dans une phase différente lorsque les désaccords cessent de porter uniquement sur les politiques publiques et commencent à toucher les principes qui organisent ces politiques. Or l’Europe contemporaine recommence précisément à discuter de l’endroit où doit se trouver le pouvoir, de ce qu’une nation doit contrôler, de la quantité d’intégration qu’elle souhaite accepter, de la frontière qu’elle veut protéger et des dépendances qu’elle juge supportables.
Cela ne fait pas de notre époque une répétition de l’entre-deux-guerres. Cela signifie simplement que la politique recommence à toucher aux fondations.
Mais l’histoire européenne offre un second miroir, presque inverse, qui permet de comprendre pourquoi cette transformation dépasse l’économie et les institutions.
En mai 1968, les étudiants parisiens occupent la Sorbonne, les barricades apparaissent dans les rues et les grèves paralysent une partie du pays. La crise politique est spectaculaire. Pourtant, quelques semaines plus tard, les élections législatives donnent une large majorité aux gaullistes. Si l’on réduisait l’histoire au contrôle immédiat des institutions, Mai 68 pourrait presque apparaître comme un échec.
Ce serait passer à côté de l’essentiel.
Les transformations culturelles auxquelles 1968 donne une expression ne commencent pas cette année-là et ne lui appartiennent pas exclusivement. La massification universitaire, l’urbanisation, la transformation de la famille, l’évolution de la place des femmes, le recul de certaines autorités traditionnelles et l’individualisation des sociétés occidentales suivent des trajectoires plus longues. Mais 1968 révèle avec une force particulière une question qui dépasse la conquête du pouvoir : au nom de quoi une autorité mérite-t-elle d’être obéie ?
Cette question entre ensuite dans l’école, l’entreprise, la famille, les médias et le droit. Des hiérarchies qui semblaient naturelles doivent désormais se justifier. La transformation est lente, inégale et contradictoire, mais elle finit par modifier ce qu’une société considère comme normal.
Cinquante ans plus tard, cette normalité devient elle-même un terrain de contestation.
Une partie des conflits européens contemporains porte désormais sur la transmission, l’identité, la famille, la religion, l’immigration, l’autorité ou la place de la nation. Certains mouvements conservateurs décrivent même leur projet dans le vocabulaire de la restauration : il faudrait retrouver une continuité que plusieurs décennies de transformation auraient fragilisée.
Là encore, parler d’un Mai 68 inversé serait trop simple. Une société ne remonte pas le temps et les mouvements qui contestent aujourd’hui certaines transformations culturelles sont eux-mêmes profondément contemporains. Ils utilisent les réseaux numériques, construisent des médias alternatifs, contestent les institutions, dénoncent les élites et revendiquent parfois la transgression des normes dominantes. Ceux qui combattent certains héritages de 1968 ont aussi hérité de l’idée qu’aucune autorité ne mérite d’être respectée simplement parce qu’elle est installée.
Ils ont changé l’objet de la rébellion, pas nécessairement sa grammaire.
C’est peut-être là que la situation européenne devient singulière. Elle combine des questions que plusieurs périodes historiques avaient posées séparément. Comme dans les grandes crises économiques et géopolitiques du XXe siècle, l’économie rencontre à nouveau la puissance. Comme dans les transformations culturelles des années 1960, les normes et l’autorité redeviennent explicitement politiques. Et contrairement au moment qui suit 1989, aucune direction générale ne semble suffisamment dominante pour redevenir invisible.
Ce mélange explique le retour des doctrines.
Non pas parce que les anciennes idéologies reviendraient intactes, mais parce que toutes les grandes familles politiques sont contraintes de redéfinir ce qu’elles croyaient déjà savoir.
Les libéraux doivent désormais expliquer jusqu’où l’ouverture reste souhaitable lorsqu’elle produit des dépendances stratégiques. Les sociaux-démocrates retrouvent un État industriel qu’une partie d’entre eux avait appris à considérer surtout comme régulateur et redistributeur. L’écologie découvre que décarboner une économie ne consiste pas seulement à fermer ou réduire, mais aussi à construire des réseaux, des centrales, des usines, des mines, des capacités de stockage et des chaînes industrielles. Les conservateurs replacent la continuité, la transmission et la frontière au centre de leur réflexion. Les souverainistes doivent expliquer comment une souveraineté nationale peut devenir effective dans un monde où certaines capacités exigent une échelle continentale. La gauche radicale, de son côté, continue de poser une autre version de la même question en demandant qui contrôle le capital, les infrastructures et les décisions économiques.
Le plus intéressant est que ces doctrines commencent à emprunter les instruments les unes des autres. La droite découvre la politique industrielle. Les libéraux parlent de sécurité économique. Les institutions européennes parlent de souveraineté. Les écologistes doivent parler de production. Des sociaux-démocrates défendent l’augmentation des capacités militaires. Certains souverainistes revendiquent une protection sociale forte.
Ce brouillage n’annonce pas la disparition des différences idéologiques. Il indique que le terrain sur lequel elles s’affrontent est en train de changer.
Et ce terrain ramène toujours à la même question : l’échelle.
La souveraineté à l’épreuve de la puissance
Un État européen peut décider qu’il souhaite développer une industrie d’intelligence artificielle. Encore faut-il disposer du capital, de l’énergie, des centres de données, des semi-conducteurs, des ingénieurs et du marché capables de soutenir cette ambition. Il peut décider de renforcer sa défense ; encore faut-il produire ou acheter les systèmes nécessaires, maintenir les stocks et sécuriser leurs composants. Il peut vouloir protéger sa frontière ; encore faut-il que les mouvements à travers les frontières voisines ne rendent pas cette décision purement théorique. Il peut chercher à réduire une dépendance énergétique ; encore faut-il qu’une infrastructure alternative existe.
La souveraineté juridique répond à la question : qui a le droit de décider ?
La souveraineté matérielle en ajoute une autre : qui possède les moyens de rendre cette décision réelle ?
L’Europe vit précisément dans l’écart entre ces deux définitions.
Ses nations restent les principaux lieux de légitimité démocratique. C’est là que les citoyens élisent leurs gouvernements, que sont levés l’essentiel des impôts, organisées les protections sociales et entretenues les mémoires collectives. Pourtant, une partie croissante des capacités nécessaires à l’exercice de cette souveraineté dépasse leur échelle individuelle.
Aucun traité ne peut abolir cette contradiction.
Une industrie de défense fragmentée entre de nombreux standards nationaux perd une partie de l’effet d’échelle dont bénéficient les grands ensembles continentaux. Un marché de capitaux fragmenté limite la capacité de financer certaines entreprises technologiques. Une politique énergétique nationale dépend des réseaux des voisins. Une frontière extérieure commune produit nécessairement une responsabilité qui dépasse l’État situé géographiquement en première ligne.
L’intégration européenne elle-même est née, en partie, de ce constat : certaines souverainetés peuvent être renforcées matériellement en étant exercées ensemble.
Mais le raisonnement inverse reste tout aussi puissant. Plus une décision s’éloigne de l’espace dans lequel le citoyen peut sanctionner celui qui la prend, plus la capacité collective risque de gagner en puissance ce qu’elle perd en lisibilité démocratique.
Voilà pourquoi l’opposition entre « plus d’Europe » et « moins d’Europe » devient insuffisante.
Le véritable conflit porte de plus en plus sur la frontière entre les niveaux de pouvoir.
Que faut-il décider nationalement parce que la légitimité l’exige ? Que faut-il décider ensemble parce que la puissance l’impose ? Et comment empêcher qu’un système réparti entre plusieurs étages de souveraineté ne permette à chacun de revendiquer les réussites tout en attribuant les échecs à l’étage voisin ?
Le problème européen n’est donc pas seulement celui de la puissance.
Il est celui de la lisibilité du pouvoir.
Cette difficulté explique pourquoi plusieurs Europe peuvent désormais être imaginées sans qu’aucune paraisse encore capable de s’imposer.
L’une approfondirait l’intégration, non plus principalement au nom de la paix ou de la circulation, mais au nom de la masse critique. Dans un monde structuré par les États-Unis, la Chine et bientôt d’autres puissances continentales, l’argument européen changerait de nature : il ne s’agirait plus seulement de supprimer les obstacles entre les Européens, mais de leur donner ensemble une capacité qu’ils ne possèdent plus séparément dans certains domaines. La défense, l’énergie, les marchés de capitaux, les technologies critiques ou l’industrie pourraient pousser dans cette direction.
Cette Europe serait moins obsédée par l’harmonisation réglementaire et davantage par la construction de capacités. Mais plus elle deviendrait capable d’agir, plus elle devrait répondre à la question de savoir devant qui cette puissance est politiquement responsable.
Une autre Europe pourrait partir précisément de cette faiblesse et remettre les nations au centre. L’Union continuerait d’organiser un marché, certaines politiques commerciales et des coopérations choisies, mais elle renoncerait à considérer l’intégration comme une direction historique qui devrait nécessairement progresser. Les États resteraient les unités politiques fondamentales et coopéreraient différemment selon les domaines.
Cette architecture répondrait plus directement au problème de la légitimité. Elle rencontrerait aussitôt celui de la taille. La nation peut être le lieu où la décision paraît la plus démocratique ; elle n’est pas toujours celui où cette décision possède les moyens de devenir effective.
Entre ces deux modèles se trouve une possibilité moins spectaculaire et probablement plus proche de la manière dont l’Europe s’est toujours construite : un système hybride, profondément intégré dans certains domaines, presque entièrement national dans d’autres, et organisé par des coalitions variables ailleurs.
Ce système existe déjà en partie. La monnaie peut être européenne tandis que l’impôt reste national. Le commerce est commun tandis que la protection sociale demeure largement nationale. La défense associe armées nationales, structures européennes et Alliance atlantique. L’énergie combine décisions souveraines et réseaux continentaux. La frontière relève à la fois de l’État et de l’espace commun.
L’Europe pourrait donc ne jamais résoudre définitivement la contradiction entre nation et continent. Elle pourrait simplement apprendre à l’organiser.
Ce serait moins élégant qu’un grand projet fédéral ou qu’un retour ordonné à l’Europe des nations. Mais l’histoire institutionnelle préfère souvent les arrangements imparfaits aux architectures intellectuellement pures.
Le risque serait alors ailleurs. À force de distribuer le pouvoir entre plusieurs niveaux, il peut devenir difficile de savoir où réside la responsabilité. Bruxelles peut accuser les capitales de ne pas appliquer les décisions communes ; les gouvernements peuvent expliquer à leurs électeurs que Bruxelles leur impose ce qu’ils ont parfois eux-mêmes négocié. Le système continue de fonctionner, mais le citoyen peine à identifier celui qu’il doit récompenser ou sanctionner.
Or une puissance politique ne peut durablement être seulement capable.
Elle doit aussi être responsable.
La puissance exige des décisions. La démocratie exige de savoir qui les prend.
C’est probablement autour de cette tension, davantage qu’autour de l’opposition simpliste entre fédéralisme et souverainisme, que se jouera une partie de la recomposition européenne.
Ce qu’Orvieto révèle
Nous pouvons maintenant revenir au Palazzo del Capitano del Popolo.
Ce qui paraissait au départ comme une contradiction tactique prend une autre dimension. Si Vannacci regarde vers l’AfD, si des formations nationales cherchent des partenaires au Parlement européen, ce n’est pas seulement parce que les idées circulent plus facilement dans un espace numérique commun. C’est parce que le pouvoir qu’elles veulent transformer s’exerce lui-même à plusieurs échelles.
Pour renationaliser certaines décisions, il faut donc construire une coalition transnationale.
Le paradoxe n’est pas propre aux souverainistes. Les écologistes ont dû construire une politique continentale pour agir sur un problème mondial. Les défenseurs du marché unique ont créé des institutions supranationales pour permettre aux entreprises de franchir plus librement les frontières nationales. Les gouvernements qui souhaitent aujourd’hui renforcer leur autonomie industrielle découvrent qu’une partie des capacités qu’ils veulent reconquérir ne peut être économiquement viable qu’à l’échelle européenne.
Chacun rencontre, depuis une direction différente, le même problème.
La nation demeure un espace politique extraordinairement puissant, mais elle évolue désormais dans un environnement où la puissance matérielle exige souvent une échelle supérieure.
C’est peut-être ce qui distingue le plus profondément la période actuelle des trois moments historiques auxquels elle fait penser.
L’Europe des années 1930 était politiquement fragmentée et économiquement beaucoup moins intégrée. Celle de 1968 connaissait une transformation culturelle profonde mais restait protégée, à l’Ouest, par un ordre stratégique relativement stable. Celle de 1989 entrait dans une période où l’intégration économique et la convergence politique semblaient avancer dans la même direction.
L’Europe de 2026 présente une configuration différente.
Elle est matériellement intégrée et politiquement plurielle.
Ses économies, ses réseaux, ses monnaies, ses entreprises, ses normes et ses infrastructures ont atteint un degré d’interdépendance que les générations précédentes n’avaient jamais connu. Mais la légitimité politique demeure largement nationale, tandis que les doctrines divergent de nouveau sur la direction à donner à l’ensemble.
C’est pourquoi la fragmentation ne signifierait pas nécessairement la désintégration. L’Europe pourrait devenir politiquement plus conflictuelle tout en restant matériellement difficile à séparer. Les décisions nationales continueraient d’affecter immédiatement les voisins, précisément parce que plusieurs décennies d’intégration ont rendu leurs économies interdépendantes.
L’ancien monde n’est donc pas en train de disparaître pour laisser simplement sa place à un autre.
Il continue de fonctionner pendant que ses principes sont rediscutés.
Schengen existe pendant que les frontières reviennent au centre de la politique.
Le marché unique existe pendant que les gouvernements développent des politiques industrielles plus stratégiques.
La mondialisation continue pendant que les entreprises et les États cherchent à réduire certaines dépendances.
L’OTAN reste au cœur de la sécurité européenne pendant que l’Europe débat d’autonomie stratégique.
Les nations restent souveraines pendant qu’elles découvrent que certaines capacités dépassent leur taille.
L’Union demeure intégrée pendant que des mouvements construisent leur succès sur la promesse de restituer du pouvoir aux États.
Ce chevauchement rend la période difficile à nommer. Nous possédons un vocabulaire précis pour l’ordre qui s’éloigne — mondialisation, dividende de la paix, moment unipolaire, Europe de l’après-guerre froide — mais aucun mot ne décrit encore complètement celui qui pourrait lui succéder.
Autonomie stratégique ne suffit pas.
Europe puissance non plus.
Europe des nations pas davantage.
Multipolarité décrit le système international sans dire comment l’Europe s’y organisera.
De-risking décrit une méthode, pas un ordre.
Cette absence de nom n’est peut-être pas un problème intellectuel à résoudre immédiatement. Elle est peut-être précisément le signe que la transition est encore ouverte.
Ceux qui vivent au milieu d’une recomposition voient généralement ses contradictions avant d’en connaître la synthèse.
L’Europe doit rester suffisamment ouverte pour prospérer mais suffisamment autonome pour ne pas être paralysée par une rupture extérieure. Elle veut préserver ses nations tout en construisant des capacités continentales. Elle cherche à décarboner son économie tout en découvrant que la transition énergétique possède sa propre géographie de dépendances. Elle veut réduire sa vulnérabilité technologique sans pouvoir reproduire seule chaque maillon des chaînes mondiales. Elle veut davantage assurer sa défense tout en restant profondément liée aux États-Unis. Elle veut conserver la libre circulation tout en renforçant le contrôle de sa frontière extérieure.
Aucune doctrine ne possède encore la synthèse de ces contradictions.
Et c’est précisément ce qui rend le moment important.
Pendant une partie de l’après-guerre froide, la question européenne pouvait encore être formulée comme une question de vitesse : jusqu’où et à quel rythme l’intégration allait-elle progresser ?
Cette formulation contenait déjà sa réponse. Elle supposait une direction.
La question contemporaine est plus ouverte.
Que voulons-nous encore intégrer parce que notre capacité en dépend ? Que voulons-nous conserver ou rendre aux nations parce que notre légitimité politique en dépend ? Et comment organiser la frontière entre les deux sans sacrifier l’une à l’autre ?
L’Europe n’est donc pas simplement confrontée à un choix entre intégration et souveraineté.
Elle doit redéfinir ce que signifie être souverain dans un monde où presque aucune puissance européenne ne possède seule l’échelle de tous ses objectifs.
Voilà pourquoi Orvieto mérite finalement davantage qu’une lecture électorale.
Ce jour-là, des mouvements qui promettent de rendre du pouvoir aux nations ont cherché les moyens de coopérer au-delà d’elles. Ils ne sont pas les seuls à rencontrer cette contradiction. D’une manière différente, elle traverse désormais presque toutes les familles politiques européennes.
Les libéraux doivent réconcilier l’ouverture avec la sécurité. Les écologistes, la transition avec l’industrie. Les sociaux-démocrates, la protection avec la compétitivité. Les conservateurs, la continuité avec l’adaptation. Les souverainistes, la nation avec l’échelle de la puissance. Les institutions européennes, enfin, doivent concilier une capacité d’action croissante avec une légitimité qui ne peut pas être simplement décrétée.
Personne n’a encore gagné cette discussion.
C’est peut-être cela, le véritable événement.
Non pas la victoire d’une nouvelle doctrine, mais la disparition progressive d’une époque dans laquelle une seule architecture générale pouvait suffisamment dominer pour sembler naturelle.
Les grandes transitions historiques ne commencent pas nécessairement lorsque le nouvel ordre apparaît. Elles commencent lorsque l’ancien doit soudain expliquer pourquoi il existe.
Pourquoi cette frontière doit-elle être ouverte ou fermée ? Pourquoi cette production peut-elle être abandonnée à l’étranger ? Pourquoi cette compétence doit-elle être européenne plutôt que nationale ? Pourquoi cette alliance demeure-t-elle indispensable ? Pourquoi cette dépendance est-elle acceptable ? Pourquoi cette règle doit-elle s’appliquer à tous ?
Tant que ces réponses vont de soi, un ordre tient en partie parce qu’il n’a plus besoin de se raconter.
Lorsqu’elles redeviennent des objets de confrontation, quelque chose a déjà changé.
L’Europe de 2026 n’est pas celle de 1936. Elle ne rejoue pas Mai 68 à l’envers et n’efface pas 1989. Elle entre dans une configuration qui lui appartient : une économie profondément intégrée, des sociétés culturellement disputées, des nations politiquement persistantes et un environnement international dans lequel la puissance matérielle retrouve une place que plusieurs décennies de paix avaient permis de sous-estimer.
À Orvieto, ce nouvel âge n’avait évidemment pas de nom.
Il n’en a toujours pas.
Mais il possède déjà sa question.
À quelle échelle les Européens veulent-ils encore être capables de décider de leur propre avenir ?
La réponse reste ouverte.
C’est précisément ce qui a changé.
Le temps des évidences est terminé.
Sources principales
ANSA — couverture du Forum de l’Indépendance italienne d’Orvieto et déclarations de Roberto Vannacci et Marc Jongen, 19–20 septembre 2026.
Parlement européen — groupes politiques et fonctionnement institutionnel de la législature 2024–2029.
OTAN — données relatives aux dépenses de défense des Alliés européens et du Canada et aux engagements capacitaires adoptés par les Alliés.
Commission européenne — travaux sur la sécurité économique, la compétitivité, les dépendances stratégiques, la politique industrielle et l’autonomie stratégique européenne.
Organisation mondiale du commerce — données historiques sur le commerce mondial et documentation relative au développement du système commercial multilatéral.
Union européenne — documentation historique relative au traité de Maastricht, au marché unique, à Schengen, à l’euro et aux élargissements.
Sources historiques et statistiques institutionnelles relatives à la Grande Dépression, à l’Europe de l’entre-deux-guerres, aux transformations sociales des années 1960 et à la fin de la guerre froide.
Bureau de recherche Atlas Limits
Bureau éditorial et analytique d’Atlas Limits.


