Au Parlement européen, Sarah Knafo a donné un prénom au contribuable européen. Il s’appelle Nicolas. Son travail, affirme-t-elle face à Ursula von der Leyen, vaut 4 000 euros ; il en reçoit 2 000. Puis viennent le plein d’essence, le chauffage, l’électricité et, finalement, la dette européenne. À chaque étape du récit, Bruxelles prélèverait une nouvelle part de son revenu.

La scène est efficace parce qu’elle transforme l’architecture financière de l’Union européenne en une succession de factures. Elle l’est aussi parce qu’elle rassemble sous une responsabilité unique des mécanismes qui, en réalité, appartiennent à plusieurs niveaux de pouvoir.

Mais derrière le raccourci politique apparaît une question plus intéressante que l’affrontement entre une députée et la présidente de la Commission : combien un Européen paie-t-il réellement à l’Europe ?

La difficulté commence précisément ici. Il n’existe presque jamais de réponse simple.

Le salaire de Nicolas en fournit la première démonstration. L’écart entre le coût d’un salarié pour son employeur et la somme qui arrive sur son compte dépend essentiellement des cotisations sociales, de la fiscalité et des systèmes de protection sociale décidés au niveau national. L’Union intervient dans de nombreux domaines économiques, mais elle ne fixe pas le taux des cotisations sociales françaises ni l’impôt français sur le revenu.

Attribuer directement à Bruxelles les 2 000 euros séparant, dans l’exemple utilisé au Parlement, la valeur supposée du travail de Nicolas et son salaire net confond donc deux étages de décision publique.

Cette confusion n’est pourtant pas reproductible partout. Car quelques kilomètres plus loin, lorsque Nicolas s’arrête à une station-service, la frontière entre fiscalité nationale et politique européenne devient beaucoup moins nette.

L’Union a créé un second marché du carbone, ETS2, destiné notamment aux carburants utilisés dans le transport routier et au chauffage des bâtiments. Le système doit devenir pleinement opérationnel en 2028. Les ménages n’achèteront pas eux-mêmes des quotas de CO₂ : l’obligation s’appliquera aux fournisseurs qui mettent les combustibles sur le marché. Mais ceux-ci devront acquérir et restituer des quotas correspondant aux émissions générées par les produits vendus. Le coût du carbone pourra donc être répercuté, en tout ou partie, dans les prix payés en aval.

Bruxelles n’enverra pas une facture carbone à Nicolas. Cela ne signifie pas que Nicolas ne pourra pas en supporter une partie.

Cette distinction est fondamentale, car elle révèle la transformation silencieuse de la manière dont l’Union exerce son pouvoir économique. Pendant longtemps, la contribution européenne était principalement visible dans les budgets des États. Elle passe désormais aussi par des normes, des marchés réglementés et des mécanismes de prix dont l’incidence peut finir dans les dépenses quotidiennes sans apparaître sous la forme d’un prélèvement européen identifiable.

L’électricité raconte une histoire comparable, mais différente.

La crise énergétique de 2022 a montré à quel point les prix de gros européens de l’électricité pouvaient être entraînés par l’envolée du prix du gaz. Le phénomène provenait notamment du fonctionnement du marché marginal : pour équilibrer l’offre et la demande, les centrales les plus coûteuses nécessaires à un moment donné pouvaient déterminer le prix de marché, et les centrales à gaz occupaient fréquemment cette position.

Dire que chaque Européen paie simplement « son courant au prix du gaz » réduit pourtant ce système à une formule qui ne décrit ni l’ensemble des contrats, ni les taxes et tarifs nationaux, ni les mécanismes de couverture, ni les interventions publiques qui séparent le marché de gros de la facture finale.

Surtout, l’Union elle-même a commencé à modifier ce modèle après la crise.

Depuis le 17 juillet 2026, les nouvelles règles européennes du marché de l’électricité renforcent notamment le recours aux contrats à prix fixe et aux mécanismes de long terme afin de réduire l’exposition des consommateurs aux épisodes de volatilité extrême des combustibles fossiles. La Commission présente explicitement cette réforme comme une réponse aux enseignements de 2022.

L’Europe que critique Knafo est donc déjà en train de corriger certains des mécanismes qu’elle lui reproche. Mais elle en construit simultanément d’autres.

C’est lorsqu’on quitte la facture énergétique pour entrer dans la dette que la transformation devient plus profonde.

Pendant des décennies, l’Union européenne disposait d’un budget commun, mais pas d’une véritable capacité d’endettement comparable à celle d’un État. La pandémie a déplacé cette frontière.

Avec NextGenerationEU, les États membres ont autorisé la Commission à emprunter jusqu’à 806,9 milliards d’euros aux prix courants — les fameux 750 milliards exprimés aux prix de 2018 — sur les marchés financiers au nom de l’Union. La Commission estime désormais qu’elle aura levé jusqu’à 634 milliards d’euros d’ici à la fin de 2026.

Ce changement est considérable.

Une partie de l’argent est distribuée sous forme de prêts, dont le remboursement revient aux États qui les ont contractés. Une autre finance des subventions et différents programmes européens. Pour cette partie, le remboursement passera par les futurs budgets de l’Union et doit s’étendre de 2028 jusqu’en 2058.

Autrement dit, une décision prise au début des années 2020 continuera d’avoir une existence budgétaire lorsque des Européens qui étaient enfants pendant la pandémie seront proches de la retraite.

Là encore, Nicolas ne recevra aucune échéance de remboursement de Bruxelles.

Il contribuera indirectement.

Le budget européen est aujourd’hui alimenté principalement par les droits de douane, une ressource liée à la TVA, les contributions nationales calculées notamment à partir du revenu national brut et une contribution sur les déchets d’emballages plastiques non recyclés. Les États alimentent donc le budget européen avec des ressources qui proviennent, directement ou indirectement, de leurs économies et de leurs contribuables.

La dette commune ajoute une dimension nouvelle : les budgets européens futurs devront également absorber son remboursement.

C’est ici que le débat dépasse largement la personnalité d’Ursula von der Leyen.

L’Union européenne est progressivement devenue une construction dans laquelle circulent des flux financiers considérables sans qu’existe l’équivalent d’une feuille d’impôt européenne permettant à chaque citoyen de voir immédiatement ce qu’il verse et ce qu’il reçoit.

Cette opacité n’est pas nécessairement intentionnelle. Elle résulte d’abord de la nature même de l’Union.

Bruxelles prélève peu directement. Les États prélèvent beaucoup, puis financent l’Union. L’Union redistribue ensuite une partie de ces ressources aux États, aux régions, aux agriculteurs, aux entreprises, aux universités ou aux infrastructures. Elle emprunte désormais sur les marchés. Elle réglemente le carbone. Elle organise certains marchés dont les règles influencent les prix. Et les gouvernements nationaux interviennent à leur tour entre ces mécanismes et les consommateurs.

À chaque étage, l’origine de l’argent devient un peu moins visible.

Le même problème existe d’ailleurs dans l’autre sens. Il serait aussi trompeur d’additionner toutes les contributions nationales et tous les effets des réglementations européennes sans compter ce qui revient ensuite dans les économies concernées.

NextGenerationEU finance des investissements et des réformes dans les États membres. La facilité pour la reprise et la résilience représentait initialement 723,8 milliards d’euros, entre prêts et subventions. D’autres ressources ont alimenté Horizon Europe, le Fonds pour une transition juste, InvestEU ou le développement rural.

Un contribuable peut ainsi participer au financement d’une politique européenne par l’intermédiaire de son État et bénéficier quelques années plus tard d’une infrastructure financée en partie par cette même politique, sans que les deux opérations apparaissent jamais sur le même document.

C’est probablement la véritable singularité du système.

Dans un État, la fiscalité établit une relation relativement identifiable entre une administration et le contribuable. Dans l’Union européenne, cette relation est fragmentée entre plusieurs institutions et plusieurs niveaux de souveraineté. Les gouvernements nationaux peuvent attribuer à Bruxelles le coût d’une décision qu’ils ont eux-mêmes négociée au Conseil. Les institutions européennes peuvent présenter un investissement comme européen alors que son financement repose en partie sur les contributions des États. Et le citoyen se retrouve au bout de la chaîne avec une facture dont l’origine institutionnelle est parfois presque impossible à reconstituer.

Pendant longtemps, cette ambiguïté était supportable parce que le budget européen restait limité et que l’essentiel de la capacité fiscale et budgétaire demeurait clairement national.

Ce monde commence à changer.

Le carbone donne progressivement à l’Union un instrument qui agit sur les prix. L’emprunt commun lui a donné accès aux marchés de capitaux à une échelle auparavant exceptionnelle. Les discussions sur de nouvelles ressources propres posent directement la question de la manière dont cette dette sera financée. Et les crises successives — pandémie, énergie, défense, compétitivité — poussent régulièrement les États membres à chercher au niveau européen des capacités financières qu’ils hésitent à mobiliser individuellement.

Ce mouvement ne transforme pas l’Union en État fédéral. Les États conservent l’essentiel de la fiscalité, de la dépense sociale et des budgets publics européens. Mais la frontière est devenue moins nette qu’elle ne l’était lorsque l’intégration reposait principalement sur le marché unique, la concurrence et la libre circulation.

L’Europe acquiert progressivement certains instruments économiques d’une puissance publique sans avoir encore construit la relation fiscale lisible qui accompagne habituellement ces instruments.

C’est pourquoi Nicolas est finalement un personnage utile, même si le récit politique construit autour de lui mélange plusieurs responsabilités.

La question n’est pas seulement de savoir si Bruxelles lui prend trop ou pas assez. Elle est de savoir si une architecture capable d’emprunter des centaines de milliards d’euros, de fixer un prix au carbone, de redistribuer des ressources entre territoires et d’influencer certains des marchés les plus importants du continent peut durablement rester aussi difficile à lire pour ceux qui la financent.

Nicolas peut connaître son salaire net. Il peut connaître le prix de son litre d’essence et le montant de sa facture d’électricité.

Ce qu’il ne peut toujours pas connaître simplement, c’est le prix exact de l’Europe.

SOURCES PRINCIPALES

Parlement européen / Service audiovisuel de la Commission européenne — débat sur l’état de l’Union 2026 et intervention de Sarah Knafo.

Conseil de l’Union européenne — ETS2 et lancement complet prévu en 2028.

Commission européenne — NextGenerationEU, structure du financement et remboursement de la dette jusqu’en 2058.

Commission européenne — réforme du marché européen de l’électricité applicable depuis juillet 2026.

Commission européenne — ressources et financement du budget de l’Union.