Les capitaux internationaux circulent davantage, mais les nouveaux projets industriels se raréfient. Derrière la progression apparente des investissements directs étrangers se dessine une transformation de la mondialisation : les grandes acquisitions, les infrastructures numériques et les opérations financières concentrent une part croissante des montants, tandis que la diffusion des capacités productives ralentit.
Une mondialisation qui investit davantage, mais construit moins
L’investissement mondial présente, en 2026, un paradoxe révélateur des transformations de l’économie internationale. Les capitaux semblent retrouver une dynamique de croissance, alors même que plusieurs indicateurs de l’investissement productif poursuivent leur dégradation.
Selon les estimations préliminaires publiées le 25 octobre par la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED), les flux mondiaux d’investissements directs étrangers (IDE) ont progressé de 37 % au premier semestre 2026, par rapport au niveau semestriel moyen enregistré en 2025.
Cette augmentation pourrait suggérer un redémarrage de l’expansion internationale des entreprises. Pourtant, les données relatives aux nouvelles implantations industrielles, aux infrastructures et aux opérations transfrontalières décrivent une évolution sensiblement différente.
Le nombre de projets d’investissement greenfield annoncés, correspondant à la création de nouvelles installations plutôt qu’à l’acquisition d’actifs existants, a diminué de 15 %. Les opérations internationales de financement de projets ont reculé de 11 %, tandis que les annonces de projets manufacturiers ont baissé de 5 %.
La divergence est significative. Elle suggère que la progression de la valeur financière des investissements internationaux ne s’accompagne plus nécessairement d’une multiplication des implantations productives.
L’économie mondiale continue d’attirer et de déplacer des capitaux. Mais ces capitaux ne se traduisent pas partout par de nouvelles usines, de nouveaux réseaux énergétiques ou de nouvelles infrastructures.
La question n’est donc plus seulement de savoir combien le monde investit. Elle est de comprendre dans quels actifs, dans quels territoires et sous quelles formes ces investissements se matérialisent.
Le poids croissant des grandes acquisitions
La transformation apparaît particulièrement clairement dans les opérations de fusions-acquisitions transfrontalières.
Sur les neuf premiers mois de 2026, leur valeur cumulée a augmenté de 57 %, pour atteindre 494 milliards de dollars. Dans le même temps, leur nombre a diminué de 23 %.
Autrement dit, les transactions sont devenues collectivement plus importantes en valeur, mais moins nombreuses.
Cette évolution traduit une concentration accrue des montants dans un nombre réduit d'opérations. Elle peut résulter de grandes acquisitions, de regroupements sectoriels ou de restructurations impliquant des entreprises multinationales.
Elle met également en évidence une distinction économique fondamentale.
Lorsqu’un groupe acquiert une entreprise étrangère pour plusieurs milliards de dollars, l’opération constitue un investissement international. Elle peut modifier profondément les rapports de contrôle, les stratégies industrielles et la répartition géographique des actifs.
Mais elle ne crée pas automatiquement une nouvelle usine, un centre de recherche supplémentaire ou des emplois additionnels.
Une acquisition peut certes déclencher ultérieurement des investissements productifs. Elle peut également favoriser des transferts technologiques, améliorer l'efficacité opérationnelle ou permettre une expansion internationale.
À l'inverse, elle peut déboucher sur une rationalisation des capacités, une réduction des effectifs ou une consolidation des installations existantes.
La valeur financière d'une transaction ne permet donc pas, à elle seule, de mesurer son effet sur la capacité productive mondiale.
Cette distinction devient essentielle dans une économie où quelques mégatransactions peuvent modifier sensiblement les statistiques internationales d'investissement.
La croissance des IDE peut ainsi coexister avec un affaiblissement du nombre de nouveaux projets.
Les centres financiers brouillent la lecture des investissements
La géographie financière mondiale contribue également à cette divergence.
Une partie des flux d’investissements directs étrangers transite par des centres financiers internationaux, des sociétés holding ou des structures de détention établies dans des juridictions intermédiaires.
Ces mouvements peuvent répondre à des objectifs de financement, d'organisation patrimoniale, de fiscalité internationale ou de restructuration juridique.
Les économies du Benelux, notamment les Pays-Bas et le Luxembourg, occupent historiquement une place importante dans ces circuits.
Les flux qui y sont enregistrés peuvent atteindre des montants considérables sans correspondre intégralement à de nouvelles installations productives sur leur territoire.
Le phénomène ne signifie pas que ces investissements sont fictifs. Il souligne que leur localisation statistique peut différer de celle des activités économiques qu'ils financent ou contrôlent.
Une entreprise peut réorganiser la propriété de plusieurs filiales internationales à travers une société holding. L'opération peut générer des mouvements d'IDE importants sans modifier immédiatement les capacités industrielles du groupe.
De même, les prêts intragroupes et certaines opérations portant sur les capitaux propres peuvent provoquer de fortes variations statistiques.
Il devient alors nécessaire de distinguer trois dimensions : la circulation internationale du capital, le transfert de propriété des actifs et la création effective de nouvelles capacités économiques.
Ces phénomènes peuvent se renforcer mutuellement, mais ils ne sont pas équivalents.
La hausse de 37 % enregistrée au premier semestre 2026 doit être interprétée à la lumière de cette complexité.
Elle renseigne sur l'intensité des flux financiers internationaux, sans démontrer à elle seule une accélération comparable de la formation de capital productif.
L’intelligence artificielle transforme la destination des capitaux
Un autre facteur contribue à modifier la structure des investissements internationaux : l'expansion rapide des infrastructures nécessaires à l'intelligence artificielle.
Les centres de données, les équipements informatiques, les réseaux électriques et les capacités de calcul mobilisent désormais des capitaux considérables.
Cette transformation possède une dimension industrielle réelle. La construction d'un centre de données nécessite des bâtiments, des équipements, des raccordements électriques, des systèmes de refroidissement et des infrastructures de télécommunications.
Mais elle modifie également la répartition sectorielle et géographique des investissements.
Selon les données présentées par la CNUCED, les activités liées à l'intelligence artificielle représentaient plus de 40 % de la valeur des investissements greenfield annoncés aux États-Unis.
Cette proportion illustre le poids exceptionnel pris par les infrastructures numériques dans les décisions d'investissement.
Elle révèle aussi une forme de concentration.
Les projets les plus importants tendent à privilégier les territoires capables de réunir plusieurs conditions : disponibilité énergétique, infrastructures numériques, accès aux équipements avancés, profondeur des marchés financiers et proximité des grands acteurs technologiques.
Ces avantages ne sont pas uniformément répartis.
Les États-Unis disposent d'un écosystème particulièrement favorable, associant grandes entreprises technologiques, marchés de capitaux développés et demande importante de capacités de calcul.
D'autres économies cherchent à se positionner sur cette nouvelle géographie industrielle, mais leur capacité à attirer les projets dépend de contraintes parfois difficiles à surmonter.
La disponibilité d'une électricité fiable et compétitive devient notamment un facteur décisif.
L'intelligence artificielle ne supprime donc pas la dimension physique de l'investissement. Elle la réorganise autour d'infrastructures particulièrement capitalistiques et de territoires capables d'en supporter les exigences.
Le risque est celui d'une concentration croissante des montants dans quelques secteurs et quelques économies.
Les pays en développement perdent des projets
C'est dans les économies en développement que la divergence entre valeur financière et diffusion productive apparaît particulièrement préoccupante.
Les annonces de projets greenfield y ont diminué de plus de 20 % sur la période étudiée.
Le recul est supérieur à celui enregistré à l'échelle mondiale.
Les projets associés aux objectifs de développement durable des Nations unies ont, quant à eux, diminué de plus de 25 %.
Ces chiffres concernent des annonces et non des dépenses effectivement réalisées. Ils ne permettent donc pas de mesurer directement la contraction de l'investissement physique.
Ils constituent néanmoins un signal avancé important.
Les décisions d'implantation prises aujourd'hui déterminent une partie des capacités de production, des infrastructures et des emplois qui apparaîtront au cours des prochaines années.
Une baisse prolongée des nouveaux projets peut ainsi réduire les possibilités futures de diversification industrielle et d'intégration aux chaînes de valeur internationales.
Pour les économies émergentes, l'investissement étranger représente souvent davantage qu'un apport de financement.
Il peut fournir un accès aux technologies, aux marchés d'exportation, aux compétences organisationnelles et aux réseaux de fournisseurs internationaux.
Une nouvelle installation manufacturière peut générer des effets économiques qui dépassent largement son investissement initial.
Elle peut stimuler la formation professionnelle, développer les services logistiques, favoriser l'émergence de sous-traitants locaux et renforcer les recettes d'exportation.
Lorsque les projets se raréfient, ces effets potentiels deviennent plus difficiles à obtenir.
La contraction des annonces ne signifie pas que tous les pays en développement connaissent la même trajectoire. Les différences de politiques industrielles, de stabilité institutionnelle, d'infrastructures et d'accès aux marchés demeurent déterminantes.
Mais elle révèle une fragilité collective : les territoires qui ont le plus besoin de nouvelles capacités productives ne sont pas nécessairement ceux qui captent les flux financiers les plus importants.
La transition énergétique révèle une fracture d'investissement
Le financement des infrastructures énergétiques constitue l'un des indicateurs les plus significatifs de cette évolution.
Dans les économies en développement, le nombre d'opérations internationales de financement de projets renouvelables a diminué d'environ un tiers.
Dans les économies développées, le recul correspondant n'a été que de 4 %.
L'écart est considérable.
Il souligne une divergence dans la capacité des différentes régions à mobiliser des financements internationaux pour leurs infrastructures énergétiques.
Les projets renouvelables présentent des caractéristiques particulières. Ils nécessitent généralement des dépenses initiales importantes, tandis que leurs revenus s'étalent sur de longues périodes.
Leur rentabilité dépend donc fortement du coût du capital, des conditions de financement, de la stabilité réglementaire et de la qualité des infrastructures électriques.
Dans de nombreuses économies émergentes, ces contraintes sont aggravées par les risques de change, les coûts d'emprunt élevés et les difficultés financières des opérateurs publics.
Un projet solaire ou éolien techniquement compétitif peut ainsi devenir financièrement difficile à réaliser.
La baisse du nombre d'opérations annoncées ne signifie pas nécessairement une réduction proportionnelle des capacités renouvelables installées. Les projets peuvent différer considérablement par leur taille et leur puissance.
Elle indique néanmoins un affaiblissement du pipeline international de financement.
Cette évolution intervient alors que les besoins d'électrification, de modernisation des réseaux et de diversification énergétique restent considérables.
Elle pourrait accentuer les écarts entre les économies capables de financer rapidement leur transition énergétique et celles dont les projets restent bloqués par des contraintes financières.
La transition énergétique mondiale dépend donc non seulement de la disponibilité des technologies, mais aussi de la répartition internationale du capital.
Une économie numérique qui ne bénéficie pas uniformément aux émergents
L'intelligence artificielle pourrait théoriquement constituer une nouvelle source d'investissement pour les économies en développement.
Les centres de données, les infrastructures de connectivité et les services numériques offrent des possibilités de diversification.
Mais les chiffres de la CNUCED invitent à nuancer cette perspective.
La valeur annoncée des investissements dans les centres de données des économies en développement a diminué de 32 milliards de dollars.
Cette baisse contraste avec la place croissante des projets liés à l'intelligence artificielle dans les annonces d'investissement aux États-Unis.
Il serait toutefois excessif d'en conclure que l'ensemble des investissements numériques se détourne durablement des pays émergents.
Les projets de centres de données sont souvent de grande taille. Le report ou l'annulation de quelques opérations peut modifier fortement les montants annoncés.
La comparaison révèle néanmoins une asymétrie.
Les infrastructures de calcul avancé nécessitent une combinaison de ressources que toutes les économies ne peuvent fournir simultanément.
La demande énergétique, la qualité des réseaux, la disponibilité foncière, les capacités de refroidissement et l'accès aux technologies avancées influencent fortement les décisions de localisation.
Les investissements peuvent donc se concentrer dans les marchés disposant déjà d'avantages structurels.
Cette dynamique pose une question plus large : l'intelligence artificielle favorisera-t-elle une diffusion internationale des capacités technologiques ou renforcera-t-elle la concentration géographique des infrastructures numériques ?
Les données disponibles ne permettent pas encore de trancher définitivement.
Elles montrent cependant que l'augmentation mondiale des dépenses liées à l'intelligence artificielle ne garantit pas leur répartition équilibrée entre les économies.
La mondialisation change de logique
Pendant plusieurs décennies, l'expansion des investissements internationaux a accompagné la fragmentation géographique de la production.
Les entreprises multinationales ont réparti leurs activités entre différents territoires afin de bénéficier de coûts compétitifs, d'accéder à de nouveaux marchés et d'organiser des chaînes d'approvisionnement internationales.
Cette dynamique a favorisé l'émergence de grands pôles manufacturiers, particulièrement en Asie, tout en soutenant l'intégration de plusieurs économies émergentes au commerce mondial.
La situation actuelle présente des caractéristiques différentes.
Les considérations géopolitiques, les politiques industrielles, la sécurité des approvisionnements et la maîtrise des technologies critiques occupent désormais une place centrale dans les décisions d'investissement.
Les entreprises cherchent simultanément à réduire certaines dépendances, à sécuriser leurs infrastructures et à consolider leurs positions concurrentielles.
Ces stratégies peuvent favoriser de nouveaux investissements industriels dans certains territoires.
Mais elles peuvent également concentrer les projets dans les économies disposant déjà d'importantes capacités technologiques, financières et énergétiques.
La mondialisation ne se réduit donc plus à une logique de recherche du coût de production le plus faible.
Elle intègre davantage des objectifs de résilience, de contrôle stratégique et de proximité avec les marchés jugés essentiels.
Dans ce contexte, les grandes acquisitions permettent parfois d'obtenir rapidement des technologies, des réseaux commerciaux ou des positions industrielles sans construire immédiatement de nouvelles installations.
L'investissement international peut ainsi évoluer vers une logique de consolidation des actifs existants plutôt que d'expansion géographique continue des capacités.
Cette transformation ne constitue pas une disparition de la mondialisation.
Elle en modifie les mécanismes de diffusion.
Le risque d'une croissance financière sans développement proportionnel
Les chiffres de 2026 mettent en évidence une tension fondamentale.
D'un côté, les flux financiers internationaux progressent fortement et les grandes transactions continuent de mobiliser des centaines de milliards de dollars.
De l'autre, les annonces de nouveaux projets industriels, d'infrastructures et d'investissements liés au développement diminuent.
Il serait méthodologiquement incorrect de comparer directement ces variations comme si elles mesuraient une seule et même réalité.
Les flux d'IDE sont des opérations financières enregistrées sur une période donnée. Les projets greenfield correspondent à des annonces d'investissements futurs. Les fusions-acquisitions mesurent des transferts de propriété. Les financements de projets suivent encore une autre logique statistique.
Les fenêtres temporelles diffèrent également : certaines estimations concernent le premier semestre 2026, tandis que les données transactionnelles couvrent les neuf premiers mois de l'année.
Ces distinctions empêchent de conclure que l'investissement productif mondial aurait diminué de 15 % ou que la capacité industrielle mondiale serait en contraction.
Elles n'annulent toutefois pas la portée du signal.
La progression de la valeur des capitaux internationaux s'accompagne d'une diminution du nombre de plusieurs catégories de projets.
Cette divergence suggère une concentration croissante des investissements, à la fois dans leur taille, leur destination sectorielle et leur répartition géographique.
Pour les économies développées, elle peut accompagner une transformation technologique et une consolidation industrielle.
Pour les économies émergentes, elle risque de réduire les possibilités d'accéder aux capitaux nécessaires à la construction de nouvelles capacités productives.
La différence est déterminante.
Une économie peut attirer des capitaux sans connaître une expansion proportionnelle de son appareil productif. Inversement, un investissement de taille relativement modeste peut produire des effets économiques durables lorsqu'il développe des compétences, des fournisseurs et des capacités industrielles locales.
La qualité de l'investissement ne se mesure donc pas uniquement à son montant.
Elle dépend également de sa capacité à transformer durablement les structures économiques.
Une nouvelle fracture de l'économie mondiale
Le Global Investment Trends Monitor No. 51 de la CNUCED ne décrit pas un effondrement de l'investissement international.
Il révèle une recomposition de ses formes.
Les capitaux continuent de circuler, les entreprises poursuivent leurs acquisitions et les infrastructures technologiques mobilisent des ressources considérables.
Mais la multiplication des projets productifs ne suit pas nécessairement la même trajectoire.
Cette évolution pourrait annoncer une mondialisation dans laquelle la croissance des montants investis serait de plus en plus dissociée de la diffusion géographique des capacités industrielles.
Les économies capables d'attirer les grandes infrastructures numériques, les technologies stratégiques et les financements à long terme pourraient renforcer leur position.
Celles qui dépendent davantage des nouvelles implantations étrangères pour développer leur industrie risquent, au contraire, de voir leurs perspectives d'intégration productive se réduire.
La fracture ne se situerait plus seulement entre les pays qui reçoivent des investissements et ceux qui en reçoivent peu.
Elle opposerait également les territoires qui concentrent la valeur financière à ceux qui parviennent à transformer les capitaux en capacités de production, en infrastructures et en compétences.
C'est précisément ce que les statistiques agrégées d'investissement risquent de masquer.
En 2026, l'économie mondiale peut afficher une forte progression de ses flux d'IDE tout en enregistrant moins de nouveaux projets.
Le paradoxe n'est qu'apparent : la circulation du capital et la construction de capacités productives sont deux phénomènes distincts.
La question décisive pour les prochaines années sera de savoir si les nouveaux investissements internationaux continueront à élargir la géographie de la production mondiale, ou s'ils contribueront principalement à renforcer les positions économiques déjà établies.
Car une mondialisation capable de déplacer toujours davantage de capitaux, mais de diffuser moins largement les moyens de produire, pourrait finir par accentuer les déséquilibres qu'elle avait autrefois contribué à réduire.
Bureau de recherche Atlas Limits
Bureau éditorial et analytique d’Atlas Limits.


