De l’Ukraine au Soudan, de Gaza au Sahel, du Myanmar au Sahara occidental, les conflits ne constituent plus des crises isolées. Ils dessinent progressivement un système international dans lequel la guerre redevient une condition permanente.
17 septembre 2026
Il n’existe pas une guerre mondiale. Il existe quelque chose de plus diffus : un monde dans lequel les guerres sont redevenues suffisamment nombreuses, longues et interconnectées pour modifier la manière dont fonctionne le système international.
L’Ukraine reste le théâtre de la plus importante guerre interétatique en Europe depuis 1945. Le Soudan est plongé dans une guerre civile qui a fragmenté le territoire. Gaza demeure au cœur d’un conflit israélo-palestinien qui a profondément transformé le Moyen-Orient. Le Myanmar est toujours partagé entre l’armée et une constellation de forces rebelles. Dans l’est de la République démocratique du Congo, les affrontements continuent malgré plusieurs séquences diplomatiques. Le Sahel est devenu une vaste zone d’insurrection. La Somalie combat toujours Al-Shabaab. Le Yémen reste lié à la confrontation régionale autour de la mer Rouge et du Golfe. Et du Sahara occidental à la frontière indo-pakistanaise, plusieurs conflits que l’on pensait contenus restent ouverts.
Les classifications varient selon les institutions, précisément parce qu’il devient de plus en plus difficile de définir ce qu’est désormais une guerre. Certaines bases recensent les conflits armés entre États, d’autres les guerres civiles, les insurrections, les affrontements communautaires ou les violences impliquant des organisations armées non étatiques.
Le phénomène n’est donc pas seulement quantitatif. Il est géographique, politique et institutionnel.
L’EUROPE : LA GUERRE REDEVIENT TERRITORIALE
En Ukraine, la guerre déclenchée par l’invasion russe à grande échelle de février 2022 n’a toujours pas produit de règlement politique durable. Le front reste immense, la profondeur stratégique est redevenue centrale et les deux camps ont progressivement étendu leurs frappes aux infrastructures énergétiques, logistiques et industrielles situées loin des lignes de combat.
Son importance dépasse pourtant l’Ukraine.
Cette guerre a remis au centre de la politique européenne des notions qui semblaient appartenir à une autre époque : production massive de munitions, défense aérienne, mobilisation industrielle, conscription, protection des infrastructures critiques et sécurisation des frontières.
Autour de ce conflit principal subsistent d’autres lignes de tension. L’Arménie et l’Azerbaïdjan tentent de transformer plusieurs décennies de confrontation militaire en relation politique. Plus au nord, les relations entre la Russie et les États membres de l’OTAN sont devenues elles-mêmes un facteur permanent de risque stratégique.
LE MOYEN-ORIENT : PLUSIEURS GUERRES DANS UNE SEULE
La situation moyen-orientale illustre encore mieux la disparition des frontières traditionnelles entre les conflits.
Le conflit israélo-palestinien reste le noyau politique et humain de cette instabilité. Après l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023 et l’offensive israélienne qui a suivi, Gaza a subi une destruction massive, des déplacements à très grande échelle et une crise humanitaire prolongée. Les différentes séquences de négociation et de cessez-le-feu ont modifié l’intensité des combats sans résoudre les causes politiques fondamentales du conflit.
Autour de Gaza s’est progressivement formé un système militaire régional reliant Israël, le Hezbollah, l’Iran, les Houthis au Yémen, plusieurs groupes armés irakiens et les États-Unis.
Le Liban demeure exposé, même lorsque l’intensité des combats diminue. Le Yémen, dont la guerre civile s’était partiellement stabilisée après la trêve de 2022, a retrouvé une importance stratégique en raison des attaques houthies en mer Rouge et de la confrontation régionale.
La Syrie constitue un autre paradoxe. Même lorsqu’un régime change, qu’une ligne de front disparaît ou qu’une guerre civile change de forme, cela ne signifie pas nécessairement le retour de la paix. Les institutions restent fragiles, les groupes armés subsistent et les influences étrangères demeurent.
Au Moyen-Orient, il devient donc de plus en plus difficile de considérer chaque conflit séparément. Une attaque menée au Yémen peut affecter la navigation mondiale. Une opération au Liban peut modifier le calcul stratégique iranien. Une décision prise à Gaza peut provoquer des conséquences en Irak ou en mer Rouge.
LE SOUDAN : LA FRAGMENTATION D’UN ÉTAT
Peu de conflits illustrent aussi brutalement cette nouvelle géographie de la guerre que le Soudan.
Depuis avril 2023, les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide se disputent le contrôle du pays. Le conflit a détruit des infrastructures, provoqué des déplacements massifs et fragmenté l’autorité politique.
Mais le Soudan n’est plus seulement une guerre civile.
Les soutiens étrangers, les routes d’approvisionnement, les intérêts du Golfe, la proximité de la mer Rouge et les interactions avec le Tchad, l’Égypte, la Libye, l’Éthiopie et le Soudan du Sud lui donnent une dimension régionale.
À mesure que la guerre se prolonge, elle crée également ses propres économies, circuits logistiques et rapports de pouvoir.
LE SAHEL : LA GUERRE SANS FRONT
Du Mali au Burkina Faso et au Niger, le problème est différent.
Il n’existe pas véritablement de ligne de front continue. Des armées nationales affrontent des groupes liés notamment à Al-Qaïda et à l’État islamique sur des territoires immenses où le contrôle administratif reste souvent intermittent.
Les changements de régime intervenus dans plusieurs États sahéliens ont également transformé les alliances extérieures. Les partenariats militaires occidentaux ont reculé tandis que la Russie a renforcé son rôle sécuritaire.
Mais la modification des partenaires n’a pas fait disparaître les insurrections.
Le Sahel montre ainsi qu’un conflit peut persister indépendamment de l’architecture diplomatique qui l’entoure. Les gouvernements changent, les armées étrangères partent ou arrivent, les alliances se déplacent, mais la violence locale conserve sa propre dynamique.
À l’est du continent, la Somalie mène toujours une guerre de longue durée contre Al-Shabaab. Le Soudan du Sud reste fragile malgré les accords censés stabiliser le pays.
LE CONGO : DIPLOMATIE ET GUERRE SIMULTANÉMENT
Dans l’est de la République démocratique du Congo, le conflit impliquant les forces congolaises, le M23 et de nombreux autres groupes armés demeure l’un des principaux foyers de violence du continent.
La particularité du conflit congolais réside dans la coexistence permanente entre guerre et diplomatie.
Les accords, les négociations, les cessez-le-feu et les opérations militaires peuvent désormais se dérouler simultanément pendant des mois ou des années.
C’est l’une des caractéristiques centrales des conflits contemporains : la diplomatie ne signifie plus nécessairement l’arrêt de la guerre. Elle devient parfois simplement une autre dimension de celle-ci.
LE SAHARA OCCIDENTAL : LA GUERRE PRESQUE INVISIBLE
Le Sahara occidental appartient à une autre catégorie.
Pendant près de trois décennies, le cessez-le-feu conclu en 1991 entre le Maroc et le Front Polisario avait transformé le conflit en différend territorial largement contenu militairement.
Cette architecture s’est rompue en novembre 2020.
Depuis lors, les hostilités restent de faible intensité par rapport aux grandes guerres actuelles. Il n’existe ni bataille de grande ampleur permanente ni mobilisation comparable à celle observée en Ukraine, au Soudan ou à Gaza.
Mais le conflit n’est plus totalement gelé.
La MINURSO demeure présente sur le terrain. Les Nations unies continuent de rechercher une solution politique au différend et de suivre les incidents survenus autour du dispositif militaire séparant les positions marocaines de celles du Front Polisario.
Le conflit possède surtout une dimension régionale profonde.
Le Maroc contrôle et administre la majeure partie du territoire et défend un projet d’autonomie sous souveraineté marocaine. Le Front Polisario revendique l’indépendance et bénéficie du soutien politique et matériel de l’Algérie. L’ONU continue de chercher une solution politique durable et mutuellement acceptable dans le cadre du processus qu’elle supervise.
Le différend influence directement l’équilibre du Maghreb.
Les relations diplomatiques entre le Maroc et l’Algérie restent rompues. Les frontières terrestres demeurent fermées. Les deux pays ont renforcé leurs capacités militaires et développé des partenariats internationaux distincts.
Les évolutions diplomatiques autour de la reconnaissance ou du soutien au plan marocain d’autonomie ont également accru l’importance géopolitique du dossier.
Le Sahara occidental n’est donc pas l’un des conflits les plus meurtriers du monde.
Mais précisément pour cette raison, il illustre une transformation importante : certains conflits peuvent rester militairement limités pendant des décennies tout en continuant à structurer les alliances, les dépenses militaires et la diplomatie de régions entières.
L’ASIE : LES GUERRES VISIBLES ET CELLES QUI ATTENDENT
Le Myanmar reste l’un des principaux conflits ouverts d’Asie.
Depuis le coup d’État de 2021, l’armée affronte à la fois les forces liées au gouvernement d’unité nationale et de nombreuses organisations armées ethniques. Le pays est profondément fragmenté et une partie importante du territoire échappe au contrôle direct du pouvoir central.
Plus à l’ouest, les relations entre l’Afghanistan et le Pakistan restent tendues autour des groupes armés opérant de part et d’autre de la frontière.
En Asie du Sud, la rivalité entre l’Inde et le Pakistan demeure l’un des conflits interétatiques les plus dangereux du monde en raison de la présence de deux puissances nucléaires et du caractère récurrent des crises autour du Cachemire.
D’autres confrontations ne sont pas encore des guerres ouvertes mais possèdent un potentiel systémique beaucoup plus important.
Taïwan, la mer de Chine méridionale et la péninsule coréenne concentrent des capacités militaires considérables.
Une confrontation autour de l’une de ces zones impliquerait immédiatement plusieurs grandes puissances et affecterait des chaînes d’approvisionnement essentielles à l’économie mondiale.
La distinction entre guerre et paix devient donc elle-même de moins en moins nette.
LES AMÉRIQUES : QUAND LA VIOLENCE REMPLACE LA GUERRE
Les Amériques connaissent moins de guerres conventionnelles.
Cela ne signifie pas qu’elles échappent au phénomène.
Haïti est progressivement entré dans une forme de fragmentation territoriale où des groupes armés contrôlent des portions importantes de l’espace urbain et contestent directement l’autorité de l’État.
Au Mexique, la violence des organisations criminelles atteint dans certaines régions des niveaux et des formes organisationnelles qui se rapprochent parfois de ceux d’un conflit armé, même si leur qualification juridique et politique reste différente.
C’est l’une des mutations majeures de l’époque.
Le monopole de la violence n’est plus contesté uniquement par des mouvements révolutionnaires ou séparatistes.
Il peut l’être par des milices, des réseaux criminels, des organisations jihadistes, des groupes paramilitaires ou des structures économiques illégales disposant de leurs propres territoires, capacités militaires et chaînes logistiques.
LE COÛT HUMAIN
Derrière cette cartographie militaire se trouve une autre mesure de la guerre.
Plus de cent millions de personnes restent déplacées de force dans le monde en raison des conflits, des persécutions et des violences.
Des dizaines de millions vivent dans des États où la guerre n’est plus une crise temporaire mais une condition structurelle.
Dans le même temps, la capacité du système international à absorber ces crises diminue.
Les agences humanitaires doivent répondre simultanément au Soudan, à Gaza, à l’Ukraine, au Congo, au Sahel, au Myanmar, en Syrie, en Afghanistan et ailleurs.
Les financements disponibles ne progressent pas au même rythme que les besoins.
C’est là que se trouve peut-être le changement le plus important.
Le monde ne manque pas seulement de paix.
Il commence à manquer des institutions permettant de gérer durablement l’absence de paix.
L’ÉROSION DES EXTINCTEURS
Pendant plusieurs décennies, une partie importante de l’ordre international reposait sur l’idée que les guerres pouvaient être progressivement isolées.
Sanctions, opérations de maintien de la paix, médiations, aide humanitaire, reconstruction, institutions financières et garanties internationales formaient une sorte de système d’endiguement.
Ce système existe toujours.
Mais il travaille désormais simultanément sur trop de fronts.
Et surtout, les grandes puissances qui en constituaient autrefois les principaux piliers sont elles-mêmes engagées dans une confrontation stratégique croissante.
Les États-Unis réorientent leurs priorités.
La Russie est directement impliquée dans une guerre majeure.
La Chine développe une architecture diplomatique et économique parallèle sans chercher systématiquement à reprendre les fonctions autrefois exercées par les puissances occidentales.
Les États du Golfe, la Turquie et d’autres puissances intermédiaires interviennent davantage dans les médiations, les financements, les infrastructures et parfois les guerres elles-mêmes.
Le résultat n’est pas l’effondrement de l’ordre international.
C’est sa fragmentation.
LA GUERRE COMME ÉTAT NORMAL
Ukraine.
Gaza.
Soudan.
Myanmar.
Congo.
Sahel.
Somalie.
Yémen.
Syrie.
Sahara occidental.
Ces conflits ne possèdent ni les mêmes origines, ni les mêmes acteurs, ni les mêmes niveaux de violence.
Les mettre sur une même carte ne signifie pas les rendre équivalents.
Leur juxtaposition révèle néanmoins quelque chose.
L’après-guerre froide avait entretenu l’idée que les conflits territoriaux pouvaient être gelés, les guerres civiles négociées, les frontières stabilisées et les rivalités entre grandes puissances contenues par l’interdépendance économique.
Aucun de ces mécanismes n’a complètement disparu.
Aucun ne fonctionne désormais avec la même évidence.
Certaines guerres se terminent encore.
Certains cessez-le-feu tiennent.
Certaines médiations réussissent.
Mais ailleurs, les conflits se prolongent suffisamment longtemps pour devenir eux-mêmes des institutions.
Ils créent leurs économies, leurs réseaux d’approvisionnement, leurs groupes armés, leurs frontières informelles, leurs rentes et leurs alliances internationales.
Le danger n’est donc peut-être pas l’apparition soudaine d’une troisième guerre mondiale.
Il est plus silencieux.
C’est celui d’un monde qui s’habitue progressivement à vivre avec plusieurs dizaines de guerres à la fois.
SOURCES PRINCIPALES
- Nations unies — opérations de maintien de la paix et rapports relatifs aux conflits en cours.
- MINURSO — Mission des Nations unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental.
- UNHCR — Global Trends et données sur les déplacements forcés.
- Uppsala Conflict Data Program — données sur les conflits armés et la violence organisée.
- Council on Foreign Relations — Global Conflict Tracker.
- International Crisis Group — analyses régionales des conflits et processus de médiation.
Bureau de recherche Atlas Limits
Bureau éditorial et analytique d’Atlas Limits.


