À l’approche des élections législatives du 23 septembre 2026, les principaux partis marocains ne manquent ni de propositions ni d’objectifs. Emploi, pouvoir d’achat, santé, éducation, protection sociale, investissement, souveraineté ou lutte contre les inégalités occupent désormais une place centrale dans presque tous les programmes.

À première vue, les convergences sont nombreuses. Le Rassemblement national des indépendants (RNI), le Parti de l’Istiqlal, le Parti authenticité et modernité (PAM), l’Union socialiste des forces populaires (USFP) et le Parti du progrès et du socialisme (PPS) reconnaissent tous, à des degrés différents, que le prochain cycle politique devra répondre à une équation devenue difficile à contourner : créer davantage d’emplois, améliorer les services publics et protéger le niveau de vie sans compromettre les équilibres économiques du pays.

Mais derrière cette convergence se dessinent des conceptions sensiblement différentes de l’économie et du rôle de l’État.

Le véritable débat des législatives de 2026 pourrait donc être moins celui des promesses que celui du modèle : jusqu’où l’État doit-il intervenir ? Qui doit financer l’extension de la protection sociale ? Quelle place accorder au secteur privé ? Comment répartir les fruits de la croissance ?

Une autre question doit désormais être ajoutée : ces programmes peuvent-ils réellement être exécutés ?

Car un programme électoral ne peut pas être évalué uniquement à partir de ses objectifs. Sa crédibilité dépend également de son financement, de ses hypothèses de croissance, de sa capacité à générer des emplois productifs, de la solidité des institutions chargées de l’appliquer et des arbitrages qu’il faudra nécessairement effectuer lorsque toutes les promesses ne pourront être réalisées simultanément.

Mais la prudence ne constitue pas davantage une politique en soi.

Un programme parfaitement réalisable mais incapable de corriger les faiblesses structurelles de l’économie peut finalement présenter un autre type de risque : celui de réussir son exécution sans produire suffisamment de transformation.

La comparaison doit donc intégrer deux dimensions simultanément : le risque d’exécution et le potentiel de transformation.

C’est à l’intersection de ces deux variables que les différences entre les programmes deviennent les plus intéressantes.

Un consensus nouveau autour de l’État social

La première transformation est peut-être la moins spectaculaire, mais probablement la plus importante.

Le principe même de l’État social n’est pratiquement plus contesté.

La généralisation de la protection sociale, les aides directes, l’assurance maladie, la réforme du système de santé et l’amélioration de l’éducation ont progressivement déplacé le centre de gravité du débat politique marocain. La question n’est plus tellement de savoir s’il faut développer ces mécanismes, mais jusqu’où les étendre, comment les financer et comment améliorer leur efficacité.

Cette évolution explique pourquoi des partis aux traditions politiques très différentes proposent aujourd’hui des mesures parfois similaires : augmentation des revenus les plus faibles, soutien aux familles, amélioration des retraites, création d’emplois, investissement dans les infrastructures sociales ou protection du pouvoir d’achat.

Le consensus s’arrête cependant lorsque vient la question des instruments.

Car derrière les mêmes objectifs apparaissent cinq conceptions différentes de l’action publique.

RNI : consolider plutôt que reconstruire

Le RNI aborde naturellement les élections de 2026 dans une position particulière : celle du principal parti de la majorité sortante.

Son programme s’inscrit davantage dans une logique de continuité que de rupture. Il repose sur trois grandes priorités — pouvoir d’achat, services publics et emploi — et défend implicitement les grandes réformes engagées durant la législature précédente tout en reconnaissant la nécessité d’en améliorer les effets concrets.

Le parti propose notamment d’indexer certaines aides sociales sur l’inflation, d’augmenter à nouveau le salaire minimum et les pensions, d’introduire un crédit d’impôt lié aux dépenses scolaires et de renforcer les mécanismes accompagnant les personnes ayant perdu leur emploi.

L’objectif emblématique reste celui d’un million d’emplois supplémentaires et d’un taux de chômage inférieur à 9 % à l’horizon 2031.

Mais la caractéristique fondamentale du programme du RNI réside moins dans ces chiffres que dans sa conception de l’État.

Celui-ci doit principalement créer les conditions permettant à l’investissement privé, à l’industrie, au tourisme, au numérique, à l’agriculture et aux grands projets d’infrastructure de produire davantage de croissance et d’emplois. La redistribution intervient ensuite pour protéger les ménages les plus vulnérables et corriger certaines conséquences du marché.

C’est, en substance, la logique d’un État accompagnateur.

Du point de vue de l’exécution, le RNI dispose d’un avantage évident : une partie de son programme prolonge des politiques, administrations et mécanismes déjà existants. Une politique incrémentale est généralement moins complexe à mettre en œuvre qu’une transformation complète de l’architecture fiscale ou sociale.

Mais cette continuité constitue également sa principale vulnérabilité.

Le parti doit répondre à une question que les formations d’opposition peuvent plus facilement éviter : si certains problèmes identifiés en 2026 existaient déjà en 2021, pourquoi n’ont-ils pas été résolus pendant la législature qui s’achève ?

Le RNI présente ainsi probablement le profil de risque d’exécution le plus contenu parmi les cinq offres étudiées. Mais il supporte en contrepartie un risque différent : celui d’une transformation insuffisante.

La continuité peut être maîtrisée sans être suffisante.

Istiqlal : protéger la société autant que l’économie

L’Istiqlal développe une architecture sensiblement différente.

Son programme articule protection sociale, pouvoir d’achat, souveraineté économique, gouvernance et soutien à la famille. Cette dernière n’y apparaît pas uniquement comme une institution sociale, mais comme l’un des principaux espaces où se manifestent les tensions économiques contemporaines : logement, éducation, vieillissement, dépendance, emploi des jeunes ou coût de la vie.

Le parti propose ainsi différents mécanismes d’accompagnement des ménages et des jeunes, tout en mettant l’accent sur l’augmentation progressive des revenus et des pensions.

Mais deux dimensions distinguent particulièrement son programme.

La première concerne les rentes et la gouvernance économique. L’Istiqlal défend un renforcement des règles relatives aux conflits d’intérêts, aux déclarations de patrimoine, à l’enrichissement illicite et à la protection des lanceurs d’alerte. Il propose également une fiscalité plus sévère à l’égard de certaines situations monopolistiques.

La seconde est la souveraineté.

Stocks stratégiques de carburants, céréales et médicaments, industrie pharmaceutique, souveraineté numérique, cybersécurité, contenu local dans les investissements énergétiques ou reconstruction d’une capacité maritime nationale : le programme cherche à réduire certaines vulnérabilités extérieures du Maroc.

Cette orientation traduit une évolution plus large du débat économique mondial. Après les crises sanitaires, les perturbations logistiques, les tensions énergétiques et le retour de la compétition géopolitique, l’efficacité économique n’est plus le seul critère. La résilience est devenue elle-même une politique économique.

Le modèle proposé par l’Istiqlal pourrait ainsi être décrit comme celui d’une économie de marché protégée par un État social et souverain.

Sa difficulté tient cependant à la largeur même de son ambition. Construire simultanément davantage de souveraineté industrielle, énergétique, alimentaire et numérique exige des capitaux, des compétences, du temps et une capacité de coordination importante entre l’État et les entreprises.

La souveraineté n’est pas gratuite. Elle peut même, à court terme, coûter davantage que la dépendance qu’elle cherche à réduire.

Mais contrairement aux transformations exigeant une refonte massive de l’ensemble du système fiscal ou social, cette stratégie peut être hiérarchisée et déployée progressivement.

C’est ce qui place l’Istiqlal dans une position particulière sur la courbe risque-transformation : davantage de transformation que la simple continuité, sans atteindre nécessairement les niveaux de risque budgétaire des programmes les plus interventionnistes.

Son principal défi serait donc moins de financer une rupture immédiate que de choisir ses souverainetés prioritaires.

PAM : redistribution et marché dans le même programme

Le programme du PAM est probablement le plus difficile à inscrire dans les catégories économiques traditionnelles.

D’un côté, il contient certaines des mesures redistributives les plus ambitieuses de la campagne. De l’autre, il souhaite renforcer considérablement la place de l’investissement privé.

Le parti propose notamment une refonte profonde de l’impôt sur le revenu : exonération jusqu’à 15 000 dirhams brut mensuels, taux intermédiaire de 10 %, puis taux maximal de 20 %. Il avance également une retraite minimale de 3 000 dirhams, un plancher pour certaines aides sociales et des mécanismes de réduction du coût de l’électricité pour les faibles consommations.

Dans le même temps, le PAM souhaite que le secteur privé représente à terme environ les deux tiers de l’investissement total.

Ce mélange est révélateur.

Il ne s’agit pas d’étendre systématiquement la propriété publique ou l’intervention directe de l’État dans l’économie, mais de modifier fortement la distribution du revenu disponible tout en utilisant davantage le secteur privé comme moteur de l’investissement.

Le parti fixe parallèlement l’un des objectifs d’emploi les plus ambitieux : au moins un million d’emplois nets et un taux de chômage ramené à 7 %. La jeunesse occupe une place centrale, avec des dispositifs consacrés au premier emploi, à l’entrepreneuriat et à la mobilité professionnelle.

L’intervention publique devient en revanche plus forte lorsqu’il s’agit de secteurs considérés comme stratégiques, notamment l’agriculture et la sécurité alimentaire.

Le modèle du PAM pourrait donc être résumé par un paradoxe apparent : davantage de marché pour investir, davantage d’État pour redistribuer et réguler.

Mais c’est précisément ici que son programme rencontre son principal stress test.

Réduire fortement l’impôt sur le revenu augmente immédiatement le revenu disponible des ménages concernés, mais réduit également une ressource budgétaire existante, sauf si la croissance, l’élargissement de l’assiette fiscale ou la formalisation de l’économie compensent suffisamment cette perte.

Or le PAM prévoit parallèlement de nouvelles dépenses sociales et des investissements supplémentaires.

Le parti chiffre à environ 350 milliards de dirhams les ressources additionnelles nécessaires sur cinq ans. Une part déterminante de l’équation repose sur les recettes supplémentaires que produirait une croissance économique plus forte.

Le risque est donc aussi temporel : les baisses d’impôts et les dépenses peuvent être immédiates, tandis que les gains provenant de la croissance, de l’investissement privé ou de la formalisation de l’économie sont plus progressifs et incertains.

Si les hypothèses du PAM se réalisent, le programme possède un potentiel de transformation élevé. Si elles ne se réalisent que partiellement, les arbitrages budgétaires pourraient rapidement devenir difficiles.

Le PAM offre ainsi un rapport risque-transformation potentiellement puissant, mais avec une variance beaucoup plus importante.

USFP : transformer les mécanismes plutôt que multiplier les transferts

Le programme de l’USFP se rapproche davantage d’une architecture social-démocrate classique.

L’objectif n’est pas seulement d’accroître la protection sociale, mais de modifier la distribution primaire des revenus : salaires, emploi, participation économique des femmes, développement des PME et réduction des inégalités territoriales.

Le parti fixe notamment des objectifs d’augmentation du salaire moyen et du revenu net des salariés, tout en visant un chômage inférieur à 8 %.

L’une de ses différences importantes avec le RNI concerne la relation entre l’État et l’entreprise.

Là où une logique plus libérale privilégie généralement les incitations afin de stimuler l’investissement, l’USFP insiste davantage sur leur conditionnalité. Aides publiques, exonérations et avantages économiques devraient être davantage liés à la création effective d’emplois ou à des objectifs économiques mesurables.

Le même raisonnement apparaît dans la commande publique. Une part significative des marchés publics serait réservée aux petites et moyennes entreprises, tandis qu’un outil financier public spécifique devrait améliorer leur accès au financement.

Le programme accorde également une importance particulière aux disparités territoriales. L’investissement public devrait être davantage orienté vers les régions les moins développées afin de réduire les écarts de revenus, d’équipements et d’accès aux services.

Cette logique traduit une conception différente du développement : la croissance nationale ne suffit pas si sa géographie reste excessivement concentrée.

C’est également ce qui rend le programme particulièrement intéressant du point de vue du rapport entre risque et transformation.

Plutôt que de reposer principalement sur une expansion massive des transferts ou sur une rupture fiscale spectaculaire, il cherche à modifier plusieurs mécanismes qui déterminent la distribution des résultats économiques : accès des PME aux marchés et au financement, conditionnalité des soutiens publics, création d’emplois, salaires, industrie et répartition territoriale de l’investissement.

En théorie, cette stratégie peut produire une transformation structurelle sans imposer immédiatement au budget le même niveau de contrainte qu’une expansion beaucoup plus forte de la dépense publique.

Mais elle déplace le risque.

Son principal pari porte sur la qualité de l’administration.

Conditionner davantage les aides publiques, orienter la commande vers les PME ou rééquilibrer territorialement l’investissement suppose un État capable de mesurer les résultats, contrôler les bénéficiaires, évaluer les politiques publiques et empêcher que de nouveaux mécanismes ne produisent de nouvelles rentes.

L’USFP présente ainsi un paradoxe différent de celui du PAM : son risque est moins celui du financement que celui de l’exécution qualitative.

Si l’administration suit, le potentiel de transformation peut être significatif. Si elle ne suit pas, une partie importante de la logique du programme perd son efficacité.

PPS : le retour de l’État stratège

Parmi les principales offres actuellement présentées, celle du PPS assume le plus clairement une inflexion interventionniste.

Son programme est également le plus volumineux : 220 engagements et près d’un millier de mesures, accompagnés d’un cadrage financier annoncé de plusieurs centaines de milliards de dirhams de dépenses et de recettes supplémentaires sur la législature.

Le cœur de sa proposition repose sur un renforcement massif des services publics.

Santé et éducation bénéficieraient de recrutements et d’investissements supplémentaires importants. Le parti prévoit également une augmentation du SMIG, du SMAG et des rémunérations dans la fonction publique, accompagnée d’un mécanisme d’indexation destiné à protéger les revenus contre l’inflation.

Mais la véritable rupture se trouve dans le financement.

Le PPS défend une fiscalité plus redistributive, comprenant notamment une contribution accrue du patrimoine non productif, des rentes, de certains hauts profits et des surprofits. La lutte contre la fraude fiscale et la réduction de certaines niches doivent également permettre de dégager des ressources nouvelles.

Cette philosophie se retrouve dans la politique industrielle.

L’objectif n’est plus seulement d’attirer les investissements ou de faciliter l’activité des entreprises, mais de construire davantage de capacités productives nationales, de développer certaines substitutions aux importations et de réexaminer, lorsque nécessaire, les effets des accords commerciaux sur l’appareil productif marocain.

L’État ne serait donc plus simplement régulateur ou accompagnateur. Il redeviendrait explicitement stratège, investisseur et organisateur de certaines transformations économiques.

C’est probablement la proposition qui se situe le plus loin du modèle défendu par le RNI.

Mais le PPS porte également l’un des programmes les plus exigeants pour l’appareil d’État.

Avec environ 575 milliards de dirhams de dépenses supplémentaires annoncées, il doit réussir simultanément plusieurs paris : mobiliser suffisamment de recettes nouvelles, administrer une fiscalité plus redistributive, augmenter fortement les capacités des services publics et transformer ces ressources supplémentaires en gains mesurables de santé, d’éducation et de productivité.

Or davantage de dépenses ne signifie pas automatiquement de meilleurs résultats.

Recruter davantage de médecins ne suffit pas si leur répartition territoriale reste déséquilibrée. Construire davantage d’établissements ne garantit pas leur qualité. Développer une politique industrielle ne suffit pas si les entreprises soutenues ne deviennent jamais compétitives.

Le PPS présente donc probablement le potentiel de transformation le plus important des cinq programmes, mais également le niveau de risque budgétaire et administratif le plus élevé.

Il se situe à l’extrémité de la courbe : ambition maximale, exigences maximales.

Le PJD, encore difficile à intégrer au comparatif

L’absence du Parti de la justice et du développement dans cette comparaison détaillée ne signifie pas son absence de la compétition électorale.

Le parti a engagé un processus d’élaboration de son programme pour les législatives de 2026 et en a progressivement exposé plusieurs orientations. Mais tant qu’un document final suffisamment détaillé et consolidé n’est pas disponible dans des conditions permettant une comparaison homogène, lui attribuer artificiellement un programme complet créerait une asymétrie méthodologique.

Son offre devra donc être intégrée au comparatif lorsque ses engagements définitifs pourront être évalués selon les mêmes critères : emploi, fiscalité, services publics, investissement, protection sociale, gouvernance, financement et capacité d’exécution.

Cette précaution est importante. Comparer des programmes électoraux suppose de comparer des engagements effectivement présentés, non des positions historiques supposées des partis.

La bataille du million d’emplois

Derrière les différences idéologiques apparaît un point de convergence spectaculaire : l’emploi.

Plusieurs partis se rapprochent directement ou indirectement du chiffre symbolique du million d’emplois. D’autres fixent des objectifs de chômage compris entre 7 et 9 %.

Ces engagements répondent à une préoccupation économique réelle. La croissance marocaine a longtemps montré une capacité insuffisante à créer suffisamment d’emplois pour absorber l’évolution de la population active, tandis que le chômage des jeunes diplômés et la faible participation féminine constituent des problèmes structurels.

Mais annoncer un million d’emplois ne constitue pas encore une politique de l’emploi.

La question déterminante est celle de leur nature.

Combien proviendraient de l’industrie ? Combien des services ? Combien seraient directement ou indirectement soutenus par la dépense publique ? Combien correspondraient à la formalisation d’activités existantes plutôt qu’à de nouvelles créations ? Quelle productivité et quels salaires seraient associés à ces emplois ?

Un million d’emplois publics, subventionnés ou faiblement productifs n’a pas le même effet économique qu’un million d’emplois privés créés par des entreprises compétitives capables de croître et d’exporter.

La distinction est fondamentale.

Une politique de l’emploi soutenable doit progressivement créer sa propre base fiscale : davantage de salariés formels, davantage d’entreprises rentables, davantage de consommation déclarée et davantage de cotisations. Dans le cas contraire, l’emploi devient lui-même une charge permanente pour les finances publiques.

Surtout, une économie ne décrète pas mécaniquement un taux de chômage.

Elle peut agir sur l’investissement, la formation, le coût du travail, la réglementation, les infrastructures ou l’accès au financement. Mais le résultat dépend également de la croissance mondiale, des exportations, du climat, de l’investissement privé et de l’évolution de la population active.

Les objectifs affichés doivent donc être évalués moins comme des promesses arithmétiques que comme des hypothèses économiques.

Premier stress test : qui paiera ?

Presque tous les programmes proposent simultanément davantage de protection sociale, davantage d’investissement, davantage de soutien aux ménages, de meilleurs services publics et une politique économique plus ambitieuse.

Les divergences concernent essentiellement la manière de financer cette expansion.

Le RNI mise davantage sur la croissance, l’investissement privé et l’élargissement progressif des ressources disponibles.

Le PAM combine une réduction importante de l’impôt sur le revenu avec l’espoir d’un élargissement de l’assiette fiscale, d’une formalisation de l’économie et d’une accélération de la croissance.

L’USFP entend davantage conditionner les avantages publics et réorienter les ressources vers l’emploi, les PME et les territoires.

Le PPS propose explicitement une redistribution fiscale plus importante, faisant davantage contribuer certains patrimoines, rentes et profits.

L’Istiqlal cherche pour sa part à combiner discipline économique, protection sociale, lutte contre les rentes et souveraineté productive.

Ces choix constituent précisément le cœur du débat économique.

Un dirham supplémentaire consacré aux retraites, à la santé ou à l’éducation doit provenir quelque part : croissance supplémentaire, recettes fiscales, réallocation budgétaire, endettement ou amélioration de l’efficacité de la dépense publique.

Et chacune de ces solutions possède ses limites.

La fiscalité peut générer davantage de recettes, mais une pression excessive ou mal conçue peut réduire l’investissement et favoriser l’évasion ou l’informalité. L’endettement permet d’étaler le coût dans le temps, mais accroît les charges futures. Les réductions fiscales peuvent stimuler l’activité et le revenu disponible, mais leur autofinancement par la croissance n’est jamais garanti.

La crédibilité d’un programme ne dépend donc pas uniquement de la pertinence de ses dépenses. Elle dépend de la robustesse de l’équation qui les finance.

Deuxième stress test : l’administration

Il existe une autre contrainte, moins visible que la dette ou le déficit : la capacité d’exécution.

Un gouvernement peut voter un budget. Il ne peut pas décréter instantanément une administration plus efficace.

La réussite des cinq programmes suppose pourtant une coordination considérable entre ministères, collectivités territoriales, établissements publics, organismes sociaux, administrations fiscales, systèmes de santé, établissements d’enseignement et secteur privé.

Plus un programme multiplie les dispositifs, subventions, conditions, bénéficiaires et objectifs sectoriels, plus son exécution devient complexe.

Cette dimension favorise naturellement les politiques qui prolongent des mécanismes existants et pénalise les programmes exigeant la création simultanée de nombreuses nouvelles institutions ou procédures.

Mais la continuité présente elle-même une limite : si les mécanismes existants fonctionnent mal, les prolonger ne résout pas nécessairement le problème.

Le véritable enjeu n’est donc pas de choisir entre réforme et continuité, mais de déterminer si l’État dispose de la capacité institutionnelle nécessaire à l’ambition qu’on lui confie.

Troisième stress test : quelle croissance ?

Presque tous les programmes bénéficieraient considérablement d’une accélération durable de la croissance marocaine.

C’est aussi leur hypothèse implicite la plus importante.

Une économie en expansion crée davantage d’emplois, augmente les recettes fiscales sans relever nécessairement les taux d’imposition, améliore les comptes sociaux et facilite le financement des investissements publics.

Mais toutes les croissances ne se valent pas.

Une croissance tirée par des secteurs très capitalistiques peut augmenter le PIB sans produire suffisamment d’emplois. Une croissance alimentée principalement par la dépense publique peut devenir difficile à maintenir. Une croissance fondée sur l’immobilier ou la consommation importée ne produit pas les mêmes effets qu’une progression de l’industrie exportatrice, des services à haute valeur ajoutée ou de la productivité agricole.

Le véritable objectif pour 2026-2031 n’est donc probablement pas seulement une croissance plus élevée.

C’est une croissance davantage créatrice d’emplois, de productivité et de recettes durables.

Quatrième stress test : combien de transformation pour combien de risque ?

Cette dernière question change la lecture des programmes.

Le programme le moins risqué n’est pas nécessairement celui qui présente le meilleur choix économique. Inversement, le programme le plus transformateur n’est pas nécessairement le plus souhaitable si la probabilité de réalisation devient trop faible.

Le véritable enjeu consiste donc à rechercher une frontière d’efficacité : obtenir le maximum de transformation structurelle pour un niveau de risque budgétaire, macroéconomique et administratif acceptable.

Sous cet angle, les cinq programmes occupent des positions différentes.

Le RNI se distingue par sa prévisibilité. La continuité des dispositifs et l’expérience gouvernementale réduisent relativement le risque d’exécution. Mais le potentiel de transformation est également plus limité puisque le programme cherche davantage à améliorer le modèle existant qu’à en modifier les mécanismes fondamentaux.

À l’autre extrémité, le PPS présente le potentiel de transformation le plus élevé, mais également le risque le plus important. Son programme exige simultanément davantage de recettes, davantage de dépenses, davantage d’administration et davantage de capacité stratégique de l’État.

Le PAM offre lui aussi un potentiel de transformation important, notamment sur le revenu disponible et la fiscalité. Mais une part importante de son équilibre repose sur la capacité d’une croissance plus forte, de l’investissement privé et de la formalisation à générer rapidement des ressources supplémentaires. Son profil est donc celui d’un rendement potentiel élevé accompagné d’une incertitude supérieure.

Entre ces positions apparaissent l’Istiqlal et l’USFP.

L’Istiqlal combine une économie de marché relativement préservée avec une transformation ciblée autour de la souveraineté, de la résilience, de la gouvernance et de la protection sociale. Son principal risque réside moins dans une rupture budgétaire immédiate que dans la dispersion des priorités.

L’USFP cherche pour sa part à transformer davantage les mécanismes économiques eux-mêmes — emploi, salaires, PME, commande publique, industrie et territoires — sans faire reposer l’ensemble du programme sur une expansion budgétaire aussi importante que celle du PPS ou sur une baisse fiscale aussi radicale que celle du PAM.

Sur le seul critère du rapport entre transformation recherchée et risque assumé, l’USFP et l’Istiqlal apparaissent ainsi comme les positions intermédiaires les plus intéressantes, mais pour des raisons différentes.

L’USFP privilégie la transformation du fonctionnement interne de l’économie.

L’Istiqlal privilégie davantage la résilience du modèle face aux vulnérabilités extérieures.

Le choix entre ces deux orientations dépend donc largement du diagnostic posé sur le principal défi marocain de la prochaine décennie.

Si le problème central est la difficulté à transformer l’investissement et la croissance en emplois, salaires, PME dynamiques et développement territorial, l’approche de l’USFP présente une cohérence particulière.

Si le principal risque réside davantage dans l’eau, l’énergie, les chaînes d’approvisionnement, la dépendance industrielle et les vulnérabilités géoéconomiques, l’approche de l’Istiqlal devient particulièrement pertinente.

Cette distinction est plus informative qu’un classement absolu.

Elle montre surtout qu’il n’existe pas un unique risque économique, mais plusieurs.

La contrainte que les programmes ne contrôlent pas

Une partie importante de l’environnement économique de 2026-2031 ne dépendra pas du prochain gouvernement.

Le Maroc reste exposé à la conjoncture européenne, aux prix énergétiques, aux conditions financières internationales, aux tensions commerciales, aux sécheresses et au stress hydrique. Le pays devra parallèlement financer des infrastructures considérables, poursuivre la reconstruction des territoires touchés par le séisme de 2023, accompagner la transition énergétique, développer les transports et préparer les grands rendez-vous internationaux, notamment la Coupe du monde 2030.

Les marges budgétaires ne seront donc pas infinies.

Une croissance plus forte faciliterait considérablement la réalisation des programmes. Une succession de chocs extérieurs pourrait au contraire obliger n’importe quelle majorité à arbitrer entre ses engagements.

C’est précisément pourquoi les chiffres les plus spectaculaires doivent être lus avec prudence.

Aucun programme ne domine sur tous les critères

Une fois les promesses confrontées à ces contraintes, aucun des cinq programmes ne s’impose mécaniquement comme supérieur aux autres.

Le RNI bénéficie de la meilleure continuité institutionnelle et probablement du risque d’exécution le plus limité, mais doit démontrer que cette continuité peut produire des résultats sociaux et surtout des créations d’emplois sensiblement supérieurs à ceux de la législature précédente.

L’Istiqlal présente l’une des réflexions les plus développées sur la souveraineté et la résilience, avec un niveau de rupture relativement maîtrisé, mais devra hiérarchiser des ambitions dont la réalisation simultanée pourrait devenir coûteuse.

L’USFP propose une transformation davantage centrée sur les mécanismes de production et de distribution des revenus. Son équilibre entre ambition et risque apparaît relativement favorable, mais dépend fortement de la qualité de l’administration chargée de mettre en œuvre ses politiques.

Le PAM présente un potentiel élevé de transformation du revenu disponible et de l’investissement, mais avec une dépendance plus importante à des hypothèses favorables de croissance, de formalisation et de mobilisation du secteur privé.

Le PPS assume la transformation sociale et interventionniste la plus profonde, mais supporte en conséquence le risque budgétaire et administratif le plus élevé si les recettes nouvelles ou les gains d’efficacité espérés ne se matérialisent pas.

Une représentation simplifiée placerait donc le RNI du côté de la sécurité d’exécution, le PPS du côté de la transformation maximale, le PAM dans une zone de fort potentiel mais de variance élevée, tandis que l’Istiqlal et l’USFP occuperaient deux positions intermédiaires différentes sur la frontière entre risque et transformation.

Ce n’est pas un classement électoral.

C’est une cartographie des paris économiques proposés au pays.

Cinq programmes, mais une même épreuve

La campagne de 2026 révèle finalement quelque chose de plus profond que la compétition entre partis.

Le Maroc semble entrer dans une nouvelle phase de son débat économique.

Le modèle fondé principalement sur les infrastructures, l’investissement, l’ouverture commerciale et l’attractivité internationale n’est pas abandonné. Aucun des grands partis ne propose réellement de tourner le dos à ces piliers.

Mais une deuxième exigence s’est imposée : transformer davantage la croissance en emplois, en revenus, en mobilité sociale et en services publics perceptibles par la population.

C’est sur la manière d’effectuer cette transformation que les partis divergent.

Le RNI privilégie la continuité et l’État accompagnateur. L’Istiqlal associe protection sociale, résilience et souveraineté. Le PAM combine redistribution fiscale et investissement privé. L’USFP propose une inflexion social-démocrate centrée sur le travail, les PME et les territoires. Le PPS défend l’intervention la plus forte de l’État dans la redistribution et la transformation productive.

Mais cette classification ne suffit plus.

Il faut désormais ajouter quatre critères : la soutenabilité budgétaire, la qualité des emplois créés, la capacité administrative et la dépendance du programme à des hypothèses favorables de croissance.

Puis une cinquième question, peut-être la plus importante : combien de transformation chaque niveau de risque permet-il réellement d’obtenir ?

À cette lumière, les programmes les plus ambitieux ne sont pas nécessairement les plus solides, et les programmes les plus prudents ne sont pas nécessairement les plus adaptés.

C’est probablement là que se situe le véritable choix économique de 2026.

Non pas entre l’État et le marché, puisque tous les grands partis combinent désormais les deux à des degrés différents.

Mais entre plusieurs manières de répartir le risque : davantage sur l’État, davantage sur l’investissement privé, davantage sur la fiscalité, davantage sur la croissance future ou davantage sur la capacité des institutions à transformer les ressources disponibles en résultats.

Le scrutin du 23 septembre déterminera une majorité.

La véritable évaluation commencera le lendemain.

Car entre 2026 et 2031, la performance du prochain gouvernement ne pourra finalement être mesurée ni au nombre d’engagements publiés ni à l’ampleur des chiffres annoncés, mais à quelques résultats beaucoup plus simples : combien d’emplois productifs auront réellement été créés, comment auront évolué les revenus, quelle amélioration sera perceptible dans les écoles et les hôpitaux, quelles nouvelles capacités productives auront été construites et à quel coût pour les finances publiques.

Les programmes décrivent cinq futurs possibles.

Le véritable choix consiste à déterminer non seulement lequel paraît le plus désirable, mais quel risque le Maroc est prêt à prendre pour transformer son modèle.

L’économie, elle, décidera lesquels de ces futurs étaient réellement possibles.

Sources principales

— Programmes électoraux, communications et documents officiels publiés par le Rassemblement national des indépendants (RNI), le Parti de l’Istiqlal, le Parti authenticité et modernité (PAM), l’Union socialiste des forces populaires (USFP) et le Parti du progrès et du socialisme (PPS), campagne législative 2026.

— Haut-Commissariat au Plan (HCP), données relatives au marché du travail, à l’emploi, au chômage et à la conjoncture économique marocaine.

— Bank Al-Maghrib, rapports et projections macroéconomiques.

— Ministère de l’Économie et des Finances du Royaume du Maroc, finances publiques, investissement et cadrage budgétaire.

— Institutions et publications officielles relatives à la généralisation de la protection sociale et aux réformes de la santé et de l’éducation.

— Médias24, Le Desk et presse nationale pour la présentation détaillée et le chiffrage des programmes électoraux publiés en 2026.