Le 29 septembre 2026, au Palais royal de Rabat, une photographie a fait entrer le Maroc dans une nouvelle séquence politique. Six jours après les élections législatives, Mohammed VI a nommé Fatima Ezzahra El Mansouri cheffe du gouvernement et l’a chargée de former le nouvel exécutif. Pour la première fois dans l’histoire du Royaume, une femme accède à cette fonction.
L’image constitue une rupture. Le paysage dont elle émerge est pourtant beaucoup plus complexe.
El Mansouri n’arrive ni de l’opposition ni de l’extérieur du système gouvernemental. Ministre de l’Aménagement du territoire, de l’Urbanisme, de l’Habitat et de la Politique de la ville sous Aziz Akhannouch, maire de Marrakech et coordinatrice de la direction collégiale du Parti authenticité et modernité, elle appartenait à la coalition qui gouvernait depuis 2021. Son parti également.
Le Maroc ne vient donc pas de connaître une alternance au sens classique du terme. Les électeurs ont profondément modifié le rapport de forces à l’intérieur même du bloc qui exerçait le pouvoir.
C’est probablement la première clé pour comprendre les élections de 2026.
Le verdict de 2026
En 2021, le Rassemblement national des indépendants avait remporté 102 des 395 sièges de la Chambre des représentants. Le PAM en détenait 87 et l’Istiqlal 81. Ensemble, ces trois formations avaient constitué la majorité gouvernementale conduite par Aziz Akhannouch.
Cinq ans plus tard, l’ordre est bouleversé.
Le PAM arrive en tête avec 97 sièges, soit dix de plus qu’en 2021. Le RNI tombe à 66 sièges, perdant 36 députés et plus du tiers de sa représentation parlementaire. L’Istiqlal obtient 65 sièges. Le Parti de la justice et du développement, presque éliminé de la Chambre en 2021 avec seulement 13 élus, revient avec 54 sièges.
La transformation est suffisamment importante pour parler de recomposition, mais pas de renversement. Le PAM, le RNI et l’Istiqlal, c’est-à-dire les trois composantes de la majorité sortante, totalisent encore 228 sièges. Ensemble, ils resteraient nettement au-dessus du seuil de 198 sièges correspondant à la majorité absolue.
Le changement politique de 2026 se produit donc d’abord par déplacement du centre de gravité de cette majorité : le RNI cesse d’en être la force dominante et le PAM prend sa place.
Mais un autre chiffre est peut-être politiquement plus important que les 97 sièges remportés par le PAM.
38,02 %.
C’est le taux de participation annoncé pour le scrutin, contre environ 50 % en 2021. Sur quelque 27 millions de citoyens en âge de voter, environ 15,8 millions seulement étaient inscrits sur les listes électorales.
Le parti arrivé en tête n’obtient ainsi que 24,6 % des sièges de la Chambre, tandis qu’une majorité importante de la population électorale potentielle reste extérieure au vote.
Ce phénomène ne retire rien à la légalité du scrutin ni à son résultat. Il en modifie cependant la lecture politique. La compétition de 2026 n’a pas seulement départagé des partis. Elle a également rappelé la distance qui subsiste entre une partie importante de la société et les institutions partisanes.
Cinq années Akhannouch : deux bilans superposés
C’est aussi ce qui rend le bilan du gouvernement Akhannouch difficile à réduire à un jugement simple.
Entre 2021 et 2026, le Maroc a traversé une succession de chocs : sortie de pandémie, inflation mondiale, flambée des matières premières, sécheresses répétées, séisme d’Al Haouz, tensions géopolitiques, puis accélération spectaculaire des investissements dans les infrastructures et la préparation de la Coupe du monde 2030.
Dans le même temps, plusieurs transformations majeures de l’État social ont été effectivement déployées.
La généralisation de l’assurance maladie en constitue l’exemple le plus massif. En 2025, plus de 4 millions de ménages, représentant plus de 11,4 millions de personnes, bénéficiaient du régime d’AMO destiné aux populations incapables d’acquitter leurs cotisations. L’État prenait en charge environ 9,5 milliards de dirhams par an pour les financer. Selon les chiffres gouvernementaux, la proportion de Marocains couverts par l’assurance maladie obligatoire est passée de 42,2 % avant la réforme à environ 88 %.
À cela s’est ajouté le système d’aides sociales directes lancé à la fin de 2023.
En 2025, il concernait 3,9 millions de ménages, dont 5,5 millions d’enfants et 1,7 million de personnes âgées. Environ 60 % des bénéficiaires vivaient en milieu rural. En février 2026, les aides versées aux familles allaient de 500 à 1 350 dirhams par mois selon leur situation.
Ce n’est pas une transformation marginale. Une infrastructure nationale de redistribution et de ciblage social a progressivement été construite autour du Registre national de la population, du Registre social unifié, de l’AMO et des transferts directs.
Les moyens budgétaires consacrés aux services collectifs ont également fortement progressé.
Selon le bilan présenté par le gouvernement en avril 2026, le budget de l’éducation atteignait 97 milliards de dirhams, contre 68 milliards en 2019. Celui de la santé était passé de 19,7 milliards de dirhams en 2021 à 42,4 milliards en 2026, soit plus du double.
Le programme sanitaire comprenait notamment la rénovation de 1 400 centres de santé pour 6,4 milliards de dirhams et la construction de cinq centres hospitaliers universitaires représentant 20 milliards de dirhams d’investissement.
Ces montants décrivent toutefois les moyens mobilisés et les programmes engagés. Ils ne constituent pas, à eux seuls, une mesure de leur efficacité ni de la qualité effectivement ressentie par les usagers.
C’est précisément à cet endroit qu’apparaît le second bilan.
L’économie progresse, la société attend
Sur le plan macroéconomique, le Maroc que reçoit Fatima Ezzahra El Mansouri n’est pas une économie en crise.
Le Fonds monétaire international estime que la croissance réelle a atteint 4,9 % en 2025, après 3,8 % en 2024. En mars 2026, il projetait une croissance de 4,4 % pour l’année et de 4,5 % en 2027. La Banque mondiale avançait plus récemment une prévision de 4,2 % pour 2026.
Le rebond agricole et l’investissement dans les grandes infrastructures constituent deux moteurs essentiels de cette expansion.
Les équilibres macroéconomiques restent parallèlement relativement maîtrisés. Le FMI estimait le déficit budgétaire à 3,5 % du PIB en 2025 et projetait 3,4 % en 2026. La dette de l’administration centrale devait passer de 67,1 % du PIB en 2025 à 65,9 % en 2026. Après seulement 0,8 % en 2025, l’inflation moyenne était projetée à 1,6 % en 2026.
L’investissement connaît parallèlement une accélération considérable.
Depuis l’entrée en application de la nouvelle Charte de l’investissement en 2023, 391 conventions représentant 520 milliards de dirhams avaient été signées à l’été 2026, selon le gouvernement. Les investissements directs étrangers avaient atteint environ 56,1 milliards de dirhams en 2025.
Le pays est désormais engagé dans une nouvelle vague d’équipements : lignes ferroviaires, aéroports, routes, stades et infrastructures urbaines. Les investissements associés à la préparation de 2030 représentent plus de 190 milliards de dirhams, soit environ 20 milliards de dollars.
Pris isolément, ces indicateurs racontent l’histoire d’un pays qui investit, développe sa protection sociale et maintient une croissance relativement élevée.
Les indicateurs sociaux racontent une histoire plus difficile.
L’emploi, point faible du modèle
Le marché du travail demeure l’un des principaux nœuds du problème.
Le FMI considérait encore en mars 2026 la création d’emplois durables comme une priorité urgente. Il projetait alors un chômage de 12,3 % pour 2026 selon les séries statistiques disponibles.
Mais le Haut-Commissariat au Plan a profondément refondu sa méthodologie statistique en 2026. Sa nouvelle enquête sur la main-d’œuvre n’est pas directement comparable avec l’ancienne enquête nationale sur l’emploi. Cette rupture méthodologique impose donc de la prudence lorsqu’on compare les données récentes aux séries historiques.
Les nouveaux chiffres permettent néanmoins d’identifier les principales fractures.
Au deuxième trimestre 2026, le taux de participation à la main-d’œuvre n’était que de 42,2 %. Il atteignait 66,5 % chez les hommes, mais seulement 18,1 % chez les femmes. Celles-ci ne représentaient que 21,5 % de la main-d’œuvre. Chez les 15-24 ans, le taux de participation tombait à 22,9 %.
Ces données donnent une signification particulière à la nomination d’une femme à la tête du gouvernement. Un plafond politique vient d’être franchi au sommet alors que l’intégration économique des femmes demeure extrêmement faible à la base.
Le contraste est puissant.
Il l’est davantage encore lorsqu’on observe la perception des ménages.
Au deuxième trimestre 2026, 57,2 % des ménages s’attendaient à une augmentation du chômage au cours des douze mois suivants, contre 18,4 % anticipant une diminution. Par ailleurs, 38,7 % déclaraient devoir s’endetter ou puiser dans leur épargne pour couvrir leurs dépenses. Seulement 2,6 % affirmaient pouvoir épargner une partie de leur revenu. Enfin, 65,3 % considéraient que le moment n’était pas opportun pour acheter des biens durables.
Voilà probablement l’une des contradictions fondamentales du cycle qui s’achève.
L’État investit davantage, mais une partie de la société ne ressent pas encore suffisamment le rendement de cet investissement dans sa vie quotidienne.
Ce décalage aide à comprendre comment un gouvernement peut présenter des indicateurs macroéconomiques relativement solides, avoir considérablement étendu la protection sociale et néanmoins voir son principal parti perdre 36 sièges.
Il ne permet pas d’attribuer mécaniquement le vote à une cause unique. Une élection agrège des considérations locales, partisanes, économiques et sociales très différentes. Mais les données sur l’emploi, les finances des ménages et la participation électorale montrent que la transmission de la croissance vers le niveau de vie restera une question centrale pour le nouvel exécutif.
2030 change l’échelle
Cette difficulté intervient au moment où le Maroc entre dans une phase d’investissement rarement observée dans son histoire récente.
La Coupe du monde 2030 n’est que la partie la plus visible de cette transformation. Les investissements ferroviaires, portuaires, aéroportuaires, hydrauliques, énergétiques et urbains répondent à des objectifs qui dépassent largement le tournoi.
Ils peuvent augmenter la capacité productive du pays, améliorer sa connectivité et renforcer son attractivité industrielle. Ils créent également une contrainte politique : plus les infrastructures deviennent spectaculaires, plus la comparaison avec l’état des services quotidiens devient immédiate.
Un train à grande vitesse, un nouveau terminal aéroportuaire ou un grand stade sont immédiatement visibles. L’amélioration d’un système scolaire, la qualité d’un hôpital régional ou la création d’emplois productifs pour plusieurs centaines de milliers de jeunes le sont beaucoup moins.
C’est pourtant sur ce second terrain que se jouera une grande partie de la prochaine séquence.
Le défi du gouvernement El Mansouri ne sera donc probablement pas d’inventer un modèle économique à partir de zéro. Il hérite d’une machine d’investissement déjà lancée, d’une protection sociale désormais institutionnalisée et de grands programmes dont une partie dépasse le calendrier d’une législature.
Son problème sera celui de leur conversion : convertir l’investissement en productivité, la productivité en emplois, la couverture sociale en qualité de service et la croissance nationale en progression suffisamment perceptible du niveau de vie.
Une première femme dans un marché du travail très masculin
La nomination de Fatima Ezzahra El Mansouri possède, dans ce contexte, une dimension qui dépasse la succession d’Aziz Akhannouch.
Le Maroc a connu des femmes ministres, parlementaires, maires et dirigeantes politiques. Jamais une femme n’avait dirigé le gouvernement.
Cette accession intervient alors que la participation féminine au marché du travail reste, selon les nouvelles données du HCP, à seulement 18,1 %.
Le symbole est donc considérable, mais son effet politique ne peut être présumé. La présence d’une femme au sommet de l’exécutif et l’émancipation économique des Marocaines sont deux réalités différentes.
C’est précisément parce que l’écart demeure immense que la nomination prend une portée particulière.
Elle crée une image nouvelle du pouvoir marocain. Elle ne résout pas automatiquement les contraintes économiques et sociales auxquelles les femmes sont confrontées.
La monarchie et le gouvernement : deux temporalités
La recomposition de 2026 doit enfin être replacée dans l’architecture institutionnelle du Royaume.
Depuis la Constitution de 2011, le Roi nomme le chef du gouvernement au sein du parti arrivé en tête des élections de la Chambre des représentants. Les membres du gouvernement sont ensuite nommés par le Roi sur proposition du chef du gouvernement. Le Conseil des ministres est présidé par le souverain.
Cette architecture fait coexister deux temporalités.
La première est électorale. Les gouvernements changent, les coalitions se recomposent, les partis progressent ou reculent et répondent devant les électeurs.
La seconde est celle des stratégies de long terme de l’État : protection sociale, infrastructures, eau, énergie, diplomatie, sécurité, grands investissements et désormais horizon 2030.
Le prochain gouvernement se situera à l’intersection des deux.
Cela explique aussi pourquoi le scrutin de 2026 ne signifie pas une rupture générale de politique publique. Plusieurs des transformations actuellement engagées ont été conçues sur des horizons qui dépassent largement une législature.
La continuité sera donc importante.
Mais la continuité n’empêche ni un changement de méthode, ni une modification des priorités budgétaires, ni une autre manière d’exécuter les politiques publiques.
Le PAM doit maintenant construire une majorité
Avant de gouverner, Fatima Ezzahra El Mansouri doit encore former un gouvernement capable de disposer d’une majorité parlementaire.
Avec 97 sièges sur 395, le PAM ne possède que 24,6 % de la Chambre. Il lui manque 101 députés pour atteindre seul le seuil de 198.
L’arithmétique laisse plusieurs configurations possibles. Elle révèle surtout une caractéristique durable du système partisan marocain : aucun parti n’est aujourd’hui suffisamment dominant pour gouverner seul.
La question n’est donc plus de savoir qui a gagné les élections. Elle est de savoir quelle coalition traduira cette victoire en pouvoir gouvernemental.
Cette coalition déterminera en partie la profondeur réelle de la recomposition de 2026.
Si le PAM reconstruit largement l’alliance avec le RNI et l’Istiqlal, le changement apparaîtra principalement comme un rééquilibrage interne de la majorité précédente. Une coalition sensiblement différente modifierait la configuration politique.
À ce stade, la composition du gouvernement reste donc une donnée ouverte et doit être distinguée des résultats électoraux déjà établis.
Le paradoxe marocain
Le Maroc qui entre dans cette nouvelle législature présente finalement un paradoxe.
Il n’a probablement jamais autant investi dans ses infrastructures modernes. Sa croissance a atteint 4,9 % en 2025. La couverture maladie s’est massivement étendue. Près de quatre millions de ménages reçoivent des aides sociales directes. Les budgets de la santé et de l’éducation ont fortement augmenté. Les investissements privés conventionnés se comptent en centaines de milliards de dirhams.
Et pourtant, près de 62 % des électeurs inscrits n’ont pas participé au scrutin du 23 septembre. La participation est encore plus faible si l’on prend pour référence l’ensemble de la population en âge de voter. Le RNI, première force de 2021, a perdu plus d’un tiers de ses sièges. Une part importante des ménages reste inquiète pour l’emploi et contrainte financièrement.
Ce n’est pas nécessairement la contradiction d’un pays qui ne change pas.
Ce peut être celle d’un pays qui change plus vite dans ses infrastructures que dans l’expérience quotidienne d’une partie de sa population.
C’est dans cet intervalle que commence le gouvernement El Mansouri.
Sa nomination restera dans l’histoire parce qu’une femme dirige pour la première fois le gouvernement marocain. Mais l’enjeu des prochaines années sera moins symbolique : déterminer si l’immense effort de transformation engagé par le Royaume peut produire suffisamment d’emplois, de mobilité sociale et de services publics perceptibles pour rapprocher deux Maroc qui apparaissent encore trop souvent côte à côte — celui des grands projets et celui des attentes quotidiennes.
Le Maroc de 2026 n’entre pas dans une rupture. Il entre dans l’épreuve du résultat.
Sources principales
- Cabinet Royal / Maroc.ma — nomination de Fatima Ezzahra El Mansouri comme cheffe du gouvernement, 29 septembre 2026.
- Ministère de l’Intérieur / Maroc.ma — résultats définitifs des élections législatives du 23 septembre 2026.
- Chambre des représentants — composition issue des élections législatives de 2021 et Constitution du Royaume.
- Haut-Commissariat au Plan — Situation du marché du travail au Maroc au deuxième trimestre 2026, nouvelle enquête sur la main-d’œuvre.
- Haut-Commissariat au Plan — Enquête permanente de conjoncture auprès des ménages, deuxième trimestre 2026.
- Fonds monétaire international — Consultation au titre de l’article IV et revue de l’accord au titre de la Ligne de crédit modulable, mars 2026.
- Banque mondiale — Perspectives économiques du Maroc, 2026.
- Gouvernement du Royaume du Maroc — bilan 2021-2026 des politiques de santé, d’éducation et de protection sociale.
- Agence nationale du soutien social — données relatives au programme d’aides sociales directes.
- Commission nationale des investissements / Maroc.ma — données relatives aux conventions d’investissement.
- Reuters — couverture des élections législatives marocaines du 23 septembre 2026, des résultats et de la nomination de la nouvelle cheffe du gouvernement.
Bureau de recherche Atlas Limits
Bureau éditorial et analytique d’Atlas Limits.


