Dans le Golfe, la crise économique se mesure d’abord en barils qui ne sont plus produits. Selon les données présentées par la Banque mondiale, la production pétrolière y atteignait environ 26 millions de barils par jour avant le conflit commencé en février 2026. En mars, elle était tombée autour de 16 millions, avant une reprise partielle après plusieurs mois de faiblesse. Cette rupture révèle le paradoxe du choc actuel : une région peut posséder certaines des ressources énergétiques les plus recherchées du monde et s’appauvrir lorsque leur circulation devient incertaine.

Le 22 octobre, le Fonds monétaire international prévoit une contraction de 1,3 % en 2026 pour l’ensemble réunissant le Moyen-Orient, l’Afrique du Nord et le Pakistan. Il anticipe ensuite une croissance de 6,6 % en 2027, sous l’hypothèse d’une atténuation du conflit au début de l’année et d’une normalisation progressive des échanges. Même dans ce scénario, les économies touchées resteraient généralement en deçà de leur trajectoire de production prévue avant la guerre.

La précision géographique est essentielle. Ce chiffre ne décrit ni la seule Afrique du Nord ni une récession uniforme de tous les pays concernés. Il agrège des économies dont les ressources, les infrastructures et l’exposition au conflit diffèrent profondément. Sa portée tient précisément à cette combinaison : des contractions sévères dans certains États peuvent entraîner un ensemble régional dans le rouge alors que d’autres continuent de croître.

La richesse dépend de son accès au marché

Un choc pétrolier provoqué par une raréfaction de l’offre peut améliorer les revenus des producteurs qui conservent la capacité de vendre. Le mécanisme se renverse lorsque la perturbation atteint leurs propres installations ou leurs voies d’exportation. Un prix plus élevé ne garantit alors ni davantage de recettes ni davantage de production.

Il faut distinguer ces deux effets. Les recettes d’exportation dépendent des prix et des quantités vendues ; le PIB réel mesure l’évolution des volumes d’activité. Une hausse du cours du brut peut donc soutenir une partie des revenus sans empêcher la contraction de l’économie réelle. Et lorsque les volumes exportés diminuent suffisamment, la protection financière elle-même s’affaiblit.

La Banque mondiale souligne ce renversement par rapport aux précédents chocs énergétiques. La fermeture du détroit d’Ormuz concentre les pertes sur les exportateurs du Golfe. Elle prévoit une contraction de 4,3 % en 2026 pour les économies du Conseil de coopération du Golfe, tandis que son groupe de pays en développement importateurs de pétrole conserverait une croissance de 4,3 %. Ces estimations relèvent de ses propres regroupements et ne doivent pas être confondues avec l’agrégat du FMI.

Derrière cette divergence apparaît une dimension souvent secondaire dans les lectures de la puissance énergétique : la disponibilité commerciale d’une ressource. Les réserves souterraines ne suffisent pas. Il faut pouvoir extraire, traiter, stocker, assurer et transporter. Une défaillance dans cette chaîne transforme une richesse disponible en revenu différé, parfois perdu.

La sécurité des infrastructures et l’existence d’itinéraires alternatifs deviennent ainsi des composantes de la capacité économique. Leur valeur ne se mesure pas seulement à leur rentabilité en temps normal, mais à la part d’activité qu’elles permettent de préserver lorsque les circuits habituels se ferment.

Des économies diversement exposées

Le choc dépasse les hydrocarbures. La Banque mondiale relève également des perturbations dans le tourisme, l’aviation et la logistique. Ces secteurs montrent pourquoi la diversification économique, pourtant indispensable, ne supprime pas automatiquement l’exposition au risque régional.

Développer des plateformes aériennes, des destinations touristiques ou des centres commerciaux internationaux multiplie les sources de revenu. Mais ces activités peuvent partager une même dépendance : la circulation régulière des personnes, des marchandises et des capitaux. Des secteurs différents dans les comptes nationaux peuvent donc subir simultanément une fermeture d’espace aérien, une perturbation maritime ou une dégradation de la confiance.

L’enjeu est moins de remettre en cause la diversification que d’en préciser la profondeur. Répartir l’activité entre plusieurs secteurs protège davantage lorsque ceux-ci ne sont pas tous vulnérables au même événement.

À l’autre extrémité de la région, les pays importateurs d’énergie affrontent une autre combinaison de contraintes. Le FMI souligne que les transferts des diasporas, les recettes touristiques, les conditions financières et les mesures publiques ont soutenu leur résistance en 2026. Il avertit néanmoins que leurs marges de manœuvre se réduisent.

Cette résistance ne signifie pas que le choc soit indolore. Une économie peut continuer de croître tout en subissant une hausse de sa facture énergétique et une pression accrue sur le pouvoir d’achat. L’État doit alors arbitrer entre laisser les prix se transmettre aux consommateurs et absorber une partie du coût dans son budget. Dans le premier cas, les ménages réduisent d’autres dépenses ; dans le second, les ressources disponibles pour d’autres politiques peuvent diminuer.

L’Afrique du Nord ne peut donc être décrite comme un bloc entraîné mécaniquement dans la récession du Golfe. L’exposition dépend de la structure des importations, des recettes en devises, de la situation budgétaire et des moteurs domestiques de chaque économie. La moyenne régionale indique l’ampleur d’un choc ; elle ne remplace pas l’analyse nationale.

Le rebond ne restitue pas le temps perdu

La croissance attendue en 2027 doit être interprétée avec la même prudence. Après une interruption de production, remettre des capacités en fonctionnement peut produire une hausse spectaculaire du PIB. Le taux de croissance mesure alors aussi le redémarrage depuis une base affaiblie.

Une illustration arithmétique permet de comprendre la différence entre reprise et rattrapage. Une économie dont l’activité passe d’un indice 100 à 98,7 après une baisse de 1,3 %, puis progresse de 6,6 %, atteint environ 105,2. Elle dépasse son niveau initial. Mais si elle avait pu croître de 4 % chaque année — hypothèse purement illustrative — elle aurait atteint 108,2. Le retour à la croissance laisse donc subsister un écart avec la trajectoire interrompue.

À cet écart peuvent s’ajouter des effets moins immédiatement visibles : investissements reportés, contrats déplacés, apprentissages professionnels interrompus ou dépenses de reconstruction qui mobilisent des ressources destinées à accroître les capacités futures. Une infrastructure réparée rétablit un service ; elle ne restitue pas toutes les occasions perdues pendant son indisponibilité.

Pour les gouvernements, la difficulté consiste à soutenir l’économie sans épuiser les moyens nécessaires à la reprise. Le FMI recommande de préserver la stabilité des prix et la soutenabilité budgétaire, en privilégiant des aides temporaires et ciblées aux ménages les plus affectés plutôt que des subventions généralisées.

Cet arbitrage est aussi politique. Une aide ciblée exige des dispositifs administratifs capables d’identifier les besoins et d’atteindre rapidement les bénéficiaires. La solidité des institutions détermine ainsi la quantité de protection sociale qu’un État peut fournir avec des ressources limitées.

La contraction annoncée par le FMI met finalement en lumière une vulnérabilité qui dépasse le cycle pétrolier. La puissance économique repose sur des ressources, mais également sur les conditions qui permettent de les transformer durablement en revenus, en investissements et en emplois. Le redémarrage des échanges pourrait relever rapidement les chiffres de croissance. La question plus exigeante sera de savoir si la région peut rendre cette croissance moins dépendante de passages dont elle ne maîtrise jamais entièrement la sécurité.