À la tribune des Nations unies, le décor n’avait rien d’inhabituel. Le marbre vert, les délégations alignées, les écouteurs de traduction, puis le président des États-Unis devant l’emblème d’une organisation construite précisément pour empêcher que la puissance des États suffise à définir leurs droits.
Quelques heures plus tard, pourtant, une autre scène se jouait dans le même New York. Washington et Téhéran se parlaient.
Le contraste résume peut-être mieux que le discours lui-même ce qui s’est produit le 22 septembre 2026. Devant l’Assemblée générale, Donald Trump avait menacé l’Iran d’« annihilation » en l’absence d’un accord mettant fin au conflit. Dans les coulisses diplomatiques, les contacts se poursuivaient. Le soir venu, le président américain confirmait que les deux pays avaient échangé dans la journée et disait penser qu’un règlement finirait par être trouvé.
Entre la menace prononcée depuis la tribune et la négociation menée autour d’elle, il n’y avait pas nécessairement contradiction. Il y avait une méthode.
L’Iran permet d’en observer la forme la plus spectaculaire : démontrer que la force peut être employée, maintenir la pression économique et militaire, puis négocier depuis le rapport de force ainsi créé. Mais le discours de New York allait beaucoup plus loin. Venezuela, cartels, Cuba, Cour pénale internationale, Groenland, intelligence artificielle : derrière des dossiers apparemment dispersés apparaissait une même conception de la puissance américaine.
Washington ne renonce pas aux institutions, aux alliances ni à la diplomatie. Il semble simplement considérer de moins en moins que celles-ci doivent précéder sa liberté d’action.
La négociation après la force
L’Iran est le meilleur endroit pour commencer, parce que les événements survenus après le discours ont donné une matérialité inattendue à cette logique.
Trump a défendu devant l’Assemblée générale la campagne menée contre la République islamique et affirmé que les États-Unis avaient empêché Téhéran d’obtenir l’arme nucléaire. Il a appelé les autres États à accentuer l’isolement économique iranien et laissé entendre qu’une absence d’accord pourrait conduire à une nouvelle escalade.
Quelques heures plus tard, il confirmait pourtant que les deux gouvernements continuaient à se parler.
Téhéran était arrivé à New York avec davantage qu’un simple discours. Selon un haut responsable iranien, la délégation présente à l’Assemblée générale disposait d’un mandat pour négocier. Une proposition avait déjà été transmise aux États-Unis par l’intermédiaire de médiateurs le 16 septembre. L’Iran se disait désormais prêt à rouvrir le détroit d’Ormuz dans un délai d’environ une semaine si Washington réduisait sa pression militaire et levait le blocus visant les ports iraniens.
Ormuz transforme la négociation.
Le détroit n’est pas seulement un instrument de pression iranien. Il est devenu l’un des points où se rencontrent directement sécurité militaire, circulation maritime, prix de l’énergie et stabilité de l’économie mondiale. Le trafic commercial y a été profondément perturbé par le conflit. Le 21 septembre, les données préliminaires ne relevaient que deux passages de grands navires de marchandises, contre une moyenne d’environ 125 par jour avant l’escalade commencée en février.
La proposition iranienne revient donc à mettre sur la table un actif que le monde entier souhaite récupérer : la normalisation d’une artère essentielle du commerce énergétique.
Washington possède la supériorité militaire. Téhéran conserve une capacité de perturbation géographique. La négociation commence à l’endroit précis où ces deux formes de puissance se rencontrent.
C’est aussi ce qui rend la séquence plus révélatrice qu’une simple ouverture diplomatique.
La force n’est plus seulement ce que la diplomatie cherche à empêcher. Elle peut devenir ce qui prépare la diplomatie.
Le retour de la géographie
Cette logique ne s’arrête pas au Golfe.
Depuis 1945, la puissance américaine repose sur une ambiguïté extraordinairement productive. Les États-Unis sont simultanément la puissance dominante du système international et l’un des principaux architectes des institutions destinées à limiter l’usage arbitraire de la puissance. L’ONU, le système financier issu de Bretton Woods, les alliances militaires, les institutions commerciales et les normes progressivement construites autour d’elles ont permis à Washington de transformer une supériorité matérielle en ordre politique.
Cette architecture n’a jamais supprimé les rapports de force. Elle les a encadrés.
Les États-Unis ont régulièrement contourné, interprété ou contesté les institutions internationales lorsqu’ils considéraient leurs intérêts fondamentaux menacés. L’histoire de l’après-guerre interdit donc de reconstruire artificiellement un Washington autrefois entièrement soumis au multilatéralisme.
Ce qui change est plus subtil.
L’unilatéralisme n’est plus nécessairement présenté comme une anomalie qu’il faudrait envelopper dans un langage universel. Il peut être revendiqué comme conséquence normale d’une responsabilité particulière des États-Unis envers leur propre sécurité.
Le discours sur les Amériques l’a montré avec une netteté particulière.
Trump a présenté les cartels comme des menaces comparables aux organisations terroristes et défendu l’utilisation des capacités américaines contre eux. Il a décrit le Mexique comme l’épicentre de la violence des cartels et demandé au pays de reprendre le contrôle de son territoire. Il a également invoqué les opérations américaines au Venezuela comme démonstration de la détermination de Washington dans son environnement régional.
La modification du vocabulaire est importante.
Une organisation criminelle appelle traditionnellement une réponse policière, judiciaire et financière. Une organisation qualifiée de terroriste ouvre un registre différent, dans lequel renseignement, opérations extérieures et instruments militaires deviennent plus facilement concevables.
Changer la qualification d’une menace revient ainsi à déplacer la frontière des réponses considérées comme légitimes.
Derrière les cartels, Cuba et le Venezuela apparaît alors une idée beaucoup plus ancienne : l’hémisphère occidental constitue un espace dans lequel les États-Unis revendiquent des intérêts de sécurité particuliers et, avec eux, des prérogatives particulières.
La géographie redevient doctrine.
Une souveraineté asymétrique
C’est ici que la doctrine rencontre sa contradiction fondamentale.
Washington défend vigoureusement sa propre souveraineté contre les institutions internationales susceptibles de limiter son action. À l’ONU, Trump a attaqué frontalement la Cour pénale internationale, la qualifiant d’institution incontrôlée et appelant les États qui en sont membres à la quitter.
Mais cette conception exigeante de la souveraineté devient plus flexible lorsqu’une menace située au-delà des frontières américaines est considérée comme affectant directement la sécurité des États-Unis.
La souveraineté cesse alors d’être une frontière absolue. Elle devient une variable du rapport de force.
Ce phénomène n’est évidemment pas exclusivement américain. La Russie a développé sa propre conception de l’espace de sécurité régional. La Chine étend la notion d’intérêt stratégique bien au-delà de ses frontières terrestres. La Turquie intervient hors de son territoire lorsqu’elle considère sa sécurité directement engagée. D’autres puissances régionales développent, à des degrés très différents, des doctrines comparables.
Le système international entre ainsi dans une période où les grandes puissances ne contestent pas nécessairement l’existence des règles. Elles revendiquent plutôt des exceptions correspondant à leur propre espace stratégique.
La difficulté est mécanique : chaque exception crée un précédent utilisable par les autres.
Si une puissance peut agir au-delà de ses frontières parce qu’elle estime qu’une organisation criminelle, une technologie, une route commerciale ou un régime politique menace sa sécurité, la question finit par se déplacer. Il ne s’agit plus seulement de déterminer si la justification est recevable. Il faut savoir qui possède les moyens de la faire prévaloir.
Le droit international ne disparaît pas.
Il risque de devenir proportionnel à la capacité de chacun à imposer son interprétation.
L’ONU face à ce qu’elle devait contenir
La scène new-yorkaise rend cette évolution presque paradoxale.
Près de 130 chefs d’État et de gouvernement se sont retrouvés cette semaine dans une organisation elle-même confrontée à une interrogation sur sa capacité d’action. L’Assemblée générale s’ouvre alors que les conflits se multiplient, que les rivalités technologiques s’intensifient et que les grandes puissances utilisent de plus en plus directement leurs instruments économiques, militaires et industriels.
L’ONU continue pourtant de reposer sur une intuition née des catastrophes du XXe siècle : certaines questions deviennent trop dangereuses lorsqu’elles sont laissées au seul rapport de force.
C’est précisément cette intuition qui rencontre aujourd’hui ses limites.
Les institutions multilatérales raisonnent à partir de problèmes mondiaux nécessitant des mécanismes collectifs. Washington raisonne de plus en plus à partir de capacités nationales permettant d’agir lorsque ces mécanismes apparaissent trop lents, insuffisants ou incompatibles avec les intérêts américains.
Ce sont deux conceptions de l’efficacité internationale qui se croisent désormais dans la même salle.
La première considère que l’interdépendance rend les règles communes plus nécessaires.
La seconde considère que l’interdépendance rend la puissance plus utile.
La coercition comme langage diplomatique
La conversation américano-iranienne du 22 septembre empêche désormais de considérer cette opposition comme purement théorique.
Quelques heures séparent la menace publique et la confirmation des discussions.
Ce rapprochement temporel est essentiel. Menacer un adversaire tout en négociant avec lui n’est évidemment pas une invention de l’administration Trump. La coercition accompagne la diplomatie depuis que les États négocient. Mais la séquence actuelle donne à cette coercition une fonction particulièrement visible : modifier d’abord les conditions dans lesquelles la négociation aura lieu.
L’objectif n’est plus seulement d’obtenir un compromis. Il est de transformer préalablement le rapport de force qui déterminera ce compromis.
Trump a lui-même déclaré mardi que les deux pays avaient parlé dans la journée et qu’il pensait qu’un règlement finirait par être trouvé.
L’Iran, de son côté, ne propose pas une capitulation. Il cherche à convertir ce qu’il contrôle encore — notamment sa capacité à peser sur Ormuz — en monnaie de négociation. Sa proposition de réouverture conditionnelle du détroit montre que Téhéran tente lui aussi de transformer une capacité de nuisance en levier diplomatique.
Deux puissances très inégales utilisent donc des instruments différents pour produire la même chose : une meilleure position à la table.
La puissance militaire américaine rencontre la géographie iranienne.
C’est peut-être là que se trouve la véritable négociation.
La puissance économique après la puissance militaire
Cette méthode dépasse largement l’Iran.
Sanctions financières, tarifs douaniers, restrictions technologiques, contrôles à l’exportation, accès au marché américain et capacité d’exclusion du système financier appartiennent progressivement au même continuum que la force militaire.
Leur fonction n’est pas seulement punitive.
Ils permettent de transformer une asymétrie en décision politique.
La centralité du dollar donne aux sanctions américaines une portée qui dépasse le territoire américain. La domination de certaines technologies permet aux contrôles à l’exportation d’affecter des chaînes de valeur mondiales. La taille du marché américain transforme les tarifs en instrument de négociation. La supériorité militaire permet enfin de crédibiliser des menaces que d’autres États ne pourraient formuler avec les mêmes conséquences.
L’extraterritorialité cesse alors d’être un effet secondaire de la puissance américaine.
Elle en devient une méthode.
Et c’est précisément ce qui rend le moment actuel plus important qu’un changement de ton présidentiel.
Un monde de permissions inégales
Pendant plusieurs décennies, une grande partie de la puissance américaine provenait de la capacité de Washington à faire coïncider ses intérêts avec les institutions du système international.
Même lorsque cette correspondance était imparfaite, elle produisait quelque chose que la coercition seule ne pouvait fournir : de l’adhésion.
Les États-Unis disposent toujours de cet avantage. Leur réseau d’alliances demeure sans équivalent. Le dollar conserve une place centrale dans le système financier mondial. Les entreprises américaines occupent des positions déterminantes dans les technologies avancées. Les capacités militaires du pays restent considérables.
Mais une puissance qui possède autant d’instruments peut progressivement découvrir qu’elle n’a pas besoin de demander autant de permissions.
C’est peut-être le véritable message envoyé depuis New York.
Donald Trump n’a annoncé ni la fin des Nations unies ni le retrait des États-Unis du système international. Washington continue de négocier, de conclure des alliances, de participer aux institutions et de rechercher des accords.
La conversation avec l’Iran le démontre mieux que n’importe quel discours.
Mais elle démontre aussi autre chose.
Quelques heures avant de confirmer que Washington parlait avec Téhéran, Trump menaçait la République islamique depuis la tribune de l’organisation créée pour empêcher que la force devienne le langage ordinaire des relations entre États.
La diplomatie n’avait pas disparu.
Elle avait changé de place.
L’ordre international construit après 1945 reposait sur une tentative imparfaite mais fondamentale : faire en sorte que la puissance ne constitue jamais, à elle seule, un droit.
Le monde qui apparaît derrière la séquence de New York n’abolit pas ce principe. Il le soumet progressivement à une autre réalité : plus un État possède les moyens militaires, économiques, technologiques et financiers d’agir sans autorisation extérieure, plus la frontière entre ce qu’il peut faire et ce qu’il estime avoir le droit de faire devient difficile à distinguer.
Le 22 septembre, cette frontière ne s’est pas seulement exprimée à la tribune de l’ONU.
Elle s’est prolongée dans les salles où, quelques heures plus tard, commençait la négociation.
Sources principales
Nations unies — 81e session de l’Assemblée générale, débat général et semaine de haut niveau, septembre 2026.
Reuters — discours de Donald Trump devant l’Assemblée générale des Nations unies et politique américaine envers l’Iran, le Venezuela, Cuba et les cartels, 22 septembre 2026.
Reuters — déclarations de Donald Trump confirmant la poursuite des discussions entre les États-Unis et l’Iran à New York, 22 septembre 2026.
Reuters — proposition iranienne concernant la réouverture du détroit d’Ormuz et conditions posées à Washington, 22 septembre 2026.
Reuters — trafic maritime dans le détroit d’Ormuz et conséquences du conflit sur les flux commerciaux, 22 septembre 2026.
Reuters — déclarations de Donald Trump concernant la Cour pénale internationale, 22 septembre 2026.
Bureau de recherche Atlas Limits
Bureau éditorial et analytique d’Atlas Limits.


