Pendant longtemps, la frontière entre le Pakistan et l’Afghanistan a surtout été une ligne contestée sur une carte. Elle séparait deux États sans véritablement séparer les populations, les réseaux commerciaux, les tribus ni les groupes armés qui circulaient de part et d’autre de la ligne Durand. Elle devient désormais autre chose : la limite de plus en plus incertaine entre deux guerres.
Dans la nuit du 23 au 24 septembre, l’aviation pakistanaise a frappé dix sites en Afghanistan. Islamabad affirme qu’ils servaient au stockage et au lancement de drones utilisés la veille contre le territoire pakistanais. Kaboul conteste cette version et affirme que les attaques ont touché les provinces de Khost, Paktia et Kandahar, faisant quatre morts parmi les civils.
Pris isolément, l’épisode pourrait être interprété comme une nouvelle confrontation frontalière entre deux voisins dont les relations se sont profondément détériorées. Mais les frappes du 24 septembre ne sont pas isolées. Trois jours auparavant, le Pakistan avait déjà attaqué plusieurs objectifs en territoire afghan, notamment dans le Kunar. Islamabad avait annoncé la mort de 28 combattants qu’il qualifiait de terroristes ; les autorités afghanes et les Nations unies avaient fait état de victimes civiles.
Après près de trois mois d’accalmie relative, la séquence militaire a donc repris. Et elle reprend selon une logique qui dépasse désormais largement la frontière.
Kandahar en fournit le symbole.
La ville n’est pas une périphérie quelconque de l’Afghanistan. Elle constitue le berceau historique du mouvement taliban et demeure l’un de ses principaux centres de pouvoir. C’est dans cette région que réside le chef suprême du mouvement, Hibatullah Akhundzada, et que se concentre une partie essentielle de l’autorité religieuse et politique du régime. Lorsqu’une frappe pakistanaise atteint Kandahar, Islamabad ne frappe plus seulement les marges montagneuses où circulent traditionnellement les groupes armés. Il démontre qu’il est disposé à employer sa puissance aérienne jusque dans l’un des espaces les plus symboliques du pouvoir taliban.
Cette évolution raconte l’échec d’une relation que beaucoup imaginaient autrefois presque naturelle.
Lorsque les talibans reprennent Kaboul en août 2021, le Pakistan semble disposer d’un avantage stratégique considérable. Pendant des décennies, Islamabad avait entretenu avec le mouvement afghan des relations complexes mais profondes, au point d’être régulièrement présenté comme l’un de ses principaux soutiens extérieurs. Le départ des forces occidentales devait théoriquement offrir au Pakistan un voisin moins hostile et réduire l’influence indienne en Afghanistan.
Cinq ans plus tard, la frontière occidentale pakistanaise est devenue l’un de ses principaux problèmes de sécurité.
Au centre de cette rupture se trouve le Tehreek-e-Taliban Pakistan, le TTP. Malgré son nom et ses affinités idéologiques avec les talibans afghans, le mouvement poursuit un objectif propre : combattre l’État pakistanais. Islamabad affirme depuis plusieurs années que ses combattants disposent de sanctuaires en Afghanistan depuis lesquels ils organisent leurs opérations. Les autorités talibanes afghanes rejettent cette accusation et soutiennent que l’insurrection pakistanaise relève d’abord des problèmes internes du Pakistan.
Derrière cette divergence se cache une contradiction presque insoluble.
Pour Islamabad, le gouvernement afghan exerce une souveraineté sur son territoire et doit donc empêcher celui-ci d’être utilisé contre le Pakistan. Pour Kaboul, accepter cette logique reviendrait à reconnaître une responsabilité directe dans une insurrection qu’il affirme ne pas contrôler. Entre les deux positions, l’espace diplomatique s’est progressivement réduit.
Le Pakistan a alors commencé à modifier sa doctrine.
La frontière n’est plus seulement une ligne à défendre. Elle devient une ligne que l’armée pakistanaise estime pouvoir franchir lorsque la menace qu’elle identifie se trouve de l’autre côté. Les frappes aériennes répétées traduisent cette évolution : lorsqu’Islamabad considère que Kaboul ne neutralise pas les infrastructures utilisées par des groupes hostiles au Pakistan, il se réserve désormais la possibilité de le faire lui-même.
Cette logique ressemble à celle que plusieurs puissances ont employée ailleurs contre des organisations armées opérant depuis des territoires voisins. Mais elle prend ici une dimension particulière. Le Pakistan et l’Afghanistan ne sont pas séparés par une frontière politique ordinaire.
La ligne Durand fut tracée en 1893 entre l’Afghanistan et l’Empire britannique. Elle traverse des espaces pachtounes dont les structures familiales, tribales et économiques lui sont bien antérieures. Après la création du Pakistan en 1947, Kaboul refusa longtemps de reconnaître pleinement cette frontière comme définitive. Les tensions autour de son tracé n’ont jamais complètement disparu.
Pendant des décennies, cette ambiguïté pouvait être gérée parce qu’elle coexistait avec une forme d’interdépendance. Les mouvements traversaient la frontière, les réseaux commerciaux également, et Islamabad disposait de relais considérables à l’intérieur de l’Afghanistan.
Aujourd’hui, cette même porosité devient un multiplicateur de conflit.
Le problème n’est plus seulement de savoir où se trouve la frontière. Il est de déterminer jusqu’où s’étend la responsabilité d’un État pour les violences commises depuis le territoire de l’autre.
Islamabad répond progressivement à cette question par la force.
La transformation est d’autant plus importante que les instruments diplomatiques ont jusqu’ici produit peu de résultats. Le Pakistan affirme avoir multiplié les démarches auprès des autorités talibanes et sollicité plusieurs médiateurs, notamment la Chine, le Qatar, la Turquie et l’Arabie saoudite. Le 17 septembre encore, le ministère pakistanais des Affaires étrangères conditionnait explicitement la normalisation des échanges, du transit et des visas à une coopération afghane contre les groupes armés opérant contre le Pakistan.
Cette articulation entre sécurité, commerce et frontière révèle la profondeur de la rupture. Ce qui devait devenir un corridor reliant le Pakistan à l’Asie centrale est progressivement devenu une zone de fermeture. La circulation des marchandises, les visas, les passages frontaliers et désormais l’usage de la force participent d’un même rapport de pression.
Mais la puissance aérienne ne résout pas nécessairement le problème qui l’a rendue nécessaire.
Chaque frappe pakistanaise peut détruire une infrastructure ou éliminer des combattants. Elle peut également renforcer à Kaboul la conviction que le Pakistan traite l’Afghanistan moins comme un État souverain que comme une profondeur stratégique dans laquelle il peut intervenir lorsque ses intérêts l’exigent. Pour les talibans, qui ont construit une grande partie de leur légitimité sur l’expulsion des puissances étrangères et la restauration de la souveraineté afghane, accepter durablement cette situation comporte un coût politique considérable.
C’est là que se trouve le risque d’engrenage.
Islamabad estime que l’inaction afghane l’oblige à intervenir. Kaboul estime que les interventions pakistanaises l’obligent à répondre. Entre les deux, chaque attaque du TTP au Pakistan peut désormais devenir le premier acte d’une confrontation entre deux États.
Les combats du début de l’année 2026 avaient déjà montré jusqu’où cette mécanique pouvait conduire. Les nouvelles frappes de septembre indiquent qu’elle n’a pas disparu avec l’accalmie qui les avait suivis. Elle a simplement été suspendue.
Le paradoxe est considérable. Pendant des décennies, la stratégie pakistanaise en Afghanistan fut largement pensée autour de la recherche d’une profondeur stratégique et de l’installation à Kaboul d’un environnement politique compatible avec ses intérêts de sécurité. Le retour des talibans semblait, à première vue, rapprocher Islamabad de cet objectif.
Il a finalement produit une configuration beaucoup plus ambiguë : un Afghanistan gouverné par un mouvement historiquement proche du Pakistan, mais suffisamment autonome pour refuser de satisfaire ses principales exigences sécuritaires.
Le Pakistan découvre ainsi les limites de l’influence lorsqu’elle doit devenir contrôle. Les talibans découvrent de leur côté les contraintes de la souveraineté lorsqu’un mouvement insurgé idéologiquement proche utilise un espace qu’ils gouvernent pour menacer un voisin militairement supérieur.
Kandahar marque une étape supplémentaire dans cette transformation.
Une frontière peut rester contestée pendant plus d’un siècle sans provoquer continuellement une guerre. Ce qui devient beaucoup plus difficile à contenir est une frontière derrière laquelle aucun des deux États ne considère plus que la menace s’arrête.
La ligne Durand n’a jamais complètement séparé les hommes qui la traversent.
Elle pourrait désormais ne plus séparer les guerres qui se déroulent de chaque côté.
Sources Principales
- Reuters — Pakistan air strikes kill 4 civilians in Afghanistan, Kabul says, September 24, 2026.
- Reuters — Pakistan says it killed 28 militants, Afghan Taliban and UN report three civilian deaths, September 21, 2026.
- Ministry of Foreign Affairs of Pakistan — Press briefing, September 17, 2026.
- United Nations — Statements concerning Pakistan–Afghanistan hostilities and calls for diplomatic de-escalation.
Bureau de recherche Atlas Limits
Bureau éditorial et analytique d’Atlas Limits.


