À Laâyoune, le conflit n’a pas l’apparence d’un territoire suspendu depuis un demi-siècle. La ville s’étend, les routes descendent vers Dakhla et la Mauritanie, les ports se développent, les investissements publics ont transformé les infrastructures et l’administration marocaine fonctionne comme ailleurs dans le Royaume. À plusieurs centaines de kilomètres vers l’est, derrière le mur de sable qui traverse le désert, une autre réalité demeure : celle du Front Polisario, des camps de Tindouf en Algérie, d’une confrontation militaire de basse intensité et d’un processus international qui n’a jamais formellement refermé le dossier ouvert par le départ de l’Espagne.

Entre ces deux réalités se trouve l’une des situations géopolitiques les plus singulières du monde contemporain. Le Maroc administre la très grande majorité du Sahara occidental et considère le territoire comme partie intégrante du Royaume. Le Front Polisario revendique son indépendance. L’Algérie soutient le Polisario et accueille les camps de réfugiés de Tindouf. Les Nations unies maintiennent le Sahara occidental sur leur liste des territoires non autonomes. Une mission créée en 1991 pour préparer un référendum qui n’a jamais eu lieu continue de patrouiller de part et d’autre d’une ligne de séparation de plusieurs milliers de kilomètres.

Pendant des décennies, ces éléments ont constitué un équilibre presque immobile. Cet équilibre est désormais en train de changer.

Le changement n’est pas encore un règlement. Aucun accord définitif n’a été conclu. Le Front Polisario n’a pas renoncé à l’indépendance. L’Algérie n’a pas adopté la lecture marocaine du conflit. L’ONU n’a pas reconnu par une décision générale la souveraineté marocaine sur le territoire et continue de traiter le Sahara occidental comme un territoire non autonome dont la décolonisation reste inachevée. Mais le centre de gravité diplomatique du dossier s’est déplacé. La question qui dominait autrefois le processus — comment organiser l’autodétermination entre intégration et indépendance ? — coexiste désormais avec une autre, devenue centrale au Conseil de sécurité : à quoi pourrait ressembler une autonomie réelle du Sahara sous souveraineté marocaine ?

Ce déplacement est le résultat d’un demi-siècle pendant lequel la géographie, le rapport de force militaire, l’intégration économique et la diplomatie ont progressivement produit une réalité que le processus politique n’avait pas réussi à produire : une asymétrie croissante entre les solutions théoriquement envisageables et celles autour desquelles les grandes puissances acceptent encore de négocier. Marche Verte

Un conflit né d’une décolonisation inachevée

Pour comprendre le dossier, il faut revenir avant 1975.

L’Espagne avait commencé à établir son contrôle colonial sur le Sahara à la fin du XIXe siècle. Lorsque le mouvement mondial de décolonisation atteint l’Afrique, le territoire est inscrit en 1963 sur la liste des territoires non autonomes de l’ONU. Cette inscription y demeure aujourd’hui. L’ONU lui attribue une superficie d’environ 266 000 kilomètres carrés.

Le Maroc indépendant revendique le territoire en invoquant les relations historiques ayant existé entre les tribus sahariennes et le sultan. La Mauritanie avance également des liens historiques avec les populations de l’espace saharien. Face aux revendications concurrentes et au projet espagnol de référendum, l’Assemblée générale demande en 1974 un avis à la Cour internationale de Justice.

La réponse de la Cour, rendue le 16 octobre 1975, est devenue l’un des textes les plus cités — et souvent les plus partiellement cités — du conflit.

La CIJ conclut d’abord que le Sahara occidental n’était pas une terra nullius au moment de la colonisation espagnole. Elle reconnaît ensuite l’existence de liens juridiques d’allégeance entre le sultan du Maroc et certaines tribus du territoire. Elle relève également des liens juridiques avec l’ensemble mauritanien. Mais elle estime que les éléments présentés ne démontrent pas l’existence d’un lien de souveraineté territoriale entre le Sahara occidental et le Maroc ou la Mauritanie susceptible d’écarter le principe d’autodétermination.

Cette distinction reste au cœur du conflit cinquante et un ans plus tard : Rabat met en avant la profondeur historique des liens d’allégeance et l’intégrité territoriale ; ses adversaires insistent sur la conclusion de la Cour concernant l’absence de preuve d'une souveraineté territoriale précoloniale suffisante pour écarter l'autodétermination.

Quelques semaines après l’avis, Hassan II lance la Marche verte. Des centaines de milliers de Marocains se dirigent vers le territoire. L’Espagne, alors que Francisco Franco agonise et que le régime entre dans une transition politique délicate, choisit de se retirer.

Le conflit armé qui suit oppose le Maroc et la Mauritanie au Front Polisario. La Mauritanie se retire du conflit en 1979. Le Maroc étend alors son contrôle sur une grande partie du territoire. Dans les années 1980, il construit progressivement un gigantesque système défensif de sable, de positions militaires et de champs de mines : le berm, généralement appelé mur des sables.

Cette infrastructure change la guerre.

À l’ouest se trouvent les principales villes, la côte atlantique, les centres économiques et l’essentiel de la population du territoire. À l’est demeure une vaste zone désertique sous contrôle du Polisario. Cette géographie militaire, constituée il y a quatre décennies, structure toujours le Sahara contemporain.

Le référendum qui n’eut jamais lieu

En 1991, le Maroc et le Front Polisario acceptent un cessez-le-feu sous l’égide des Nations unies. Le Conseil de sécurité crée alors la MINURSO, la Mission des Nations unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental.

Son nom conserve encore aujourd’hui la trace du projet originel.

Le plan prévoyait une période transitoire puis un référendum permettant de choisir entre indépendance et intégration au Maroc. Mais déterminer qui devait voter devint progressivement un problème presque aussi difficile que déterminer la question posée. L’identification du corps électoral se heurta aux migrations, aux appartenances tribales, au recensement espagnol de 1974 et aux interprétations contradictoires des critères d’éligibilité.

Le référendum ne fut jamais organisé.

La MINURSO, elle, resta.

Trente-cinq ans après sa création, son rôle opérationnel est profondément différent de ce que son nom laisse entendre. L’ONU indique aujourd’hui qu’elle surveille et enquête sur les développements sur le terrain, rend compte de la situation et intervient auprès des parties pour réduire les tensions. Même après l’effondrement du cessez-le-feu en 2020, sa présence a continué à servir de mécanisme de limitation de l’escalade.

Cette transformation est fondamentale. Une mission conçue comme instrument de transition vers une consultation populaire est progressivement devenue un instrument de stabilisation d’un conflit non résolu.

Et pendant que le processus politique se figeait, le terrain, lui, ne se figeait pas.

Le fait accompli territorial

Le Maroc contrôle aujourd’hui la majeure partie du Sahara occidental, notamment Laâyoune, Smara, Boujdour et Dakhla, ainsi que la façade atlantique et les principaux axes de communication. La France estime que la partie administrée par Rabat représente environ 80 % du territoire, contre environ 20 % à l’est du berm sous contrôle du Polisario.

Mais la donnée essentielle n’est plus seulement la superficie.

Depuis plusieurs décennies, Rabat a progressivement intégré les zones qu’il administre à ses structures institutionnelles, économiques et infrastructurelles. La régionalisation marocaine inclut notamment Laâyoune-Sakia El Hamra et Dakhla-Oued Ed-Dahab. Des élections y sont organisées. Des administrations marocaines y fonctionnent. Les infrastructures routières, portuaires, énergétiques et urbaines relient de plus en plus étroitement le territoire au reste du Royaume.

En 2015, Mohammed VI a lancé le Nouveau modèle de développement des provinces du Sud, avec une enveloppe annoncée proche de 8 milliards de dollars. Routes, dessalement, énergies renouvelables, équipements urbains et infrastructures portuaires participent depuis à une stratégie dont la portée dépasse largement le développement régional.

Le projet le plus emblématique est Dakhla Atlantique. Son intérêt ne se limite pas à Dakhla : le port doit inscrire le sud marocain dans les échanges atlantiques avec l’Afrique occidentale. Dans cette géographie, le Sahara n’est plus conçu comme une périphérie terminale du Maroc mais comme son prolongement vers le Sahel et l’Afrique atlantique.

C’est une transformation stratégique considérable.

Pendant longtemps, le Sahara était principalement une question de territoire à conserver. Rabat cherche désormais à en faire un espace de circulation : routes vers la Mauritanie, logistique, pêche, énergies renouvelables, agriculture, tourisme, projets d’hydrogène et connexion avec les économies d’Afrique occidentale.

Cette politique crée une forme de profondeur que les cartes diplomatiques rendent mal. Une frontière peut rester contestée dans les enceintes internationales tout en devenant, sur le terrain, progressivement plus difficile à détacher de l’économie qui l’entoure.

C’est précisément ce que le Maroc cherche à produire.

2020 : la guerre revient, mais pas celle de 1975

Le cessez-le-feu de 1991 s’effondre en novembre 2020 après une crise autour de Guerguerat, près de la frontière mauritanienne. Le Polisario annonce alors qu’il ne se considère plus lié par le cessez-le-feu.

Depuis, les hostilités ont repris.

Mais il ne s’agit pas d’un retour à la guerre conventionnelle des années 1970 et 1980.

Le rapport du Secrétaire général de septembre 2025 faisait état de tirs signalés contre des positions de l’armée marocaine à proximité du berm et de frappes présumées de drones marocains à l’est de celui-ci. La MINURSO indiquait ne pas pouvoir confirmer directement plus de la moitié des incidents de tirs qui lui étaient rapportés. Lorsqu’elle avait pu inspecter certains sites à l’ouest du berm, elle avait observé dans de nombreux cas des traces de munitions de mortier ou d’artillerie ; la plupart des impacts vérifiés étaient cependant tombés dans des zones éloignées sans dégâts importants.

Le conflit militaire existe donc réellement, mais à faible intensité.

C’est un paradoxe important. La rupture du cessez-le-feu aurait pu rouvrir complètement la question territoriale. Elle n’a jusqu’à présent pas modifié substantiellement le contrôle du terrain. Le mur, les capacités militaires marocaines, la surveillance aérienne et la profondeur logistique ont maintenu l’asymétrie.

La guerre continue ainsi suffisamment pour empêcher de parler de paix, mais pas suffisamment pour modifier le rapport territorial.

C’est l’une des raisons pour lesquelles le centre de gravité du conflit s’est déplacé vers la diplomatie.

Le tournant américain

Le 10 décembre 2020 constitue probablement la rupture diplomatique la plus importante du dossier depuis des décennies.

Les États-Unis reconnaissent la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental dans le contexte de la normalisation des relations entre le Maroc et Israël.

Cette décision modifie la nature du soutien dont bénéficie Rabat. Jusqu’alors, plusieurs États considéraient le plan d’autonomie marocain comme sérieux ou crédible sans aller jusqu’à reconnaître la souveraineté. Washington franchit cette frontière.

L’administration américaine suivante ne revient pas sur la décision. Puis Donald Trump, revenu à la Maison-Blanche, la réaffirme explicitement en 2026. Dans un message adressé à Mohammed VI à l’occasion de la fête du Trône, le président américain déclare à nouveau que les États-Unis reconnaissent la souveraineté marocaine et soutiennent la proposition d’autonomie comme base d’une solution.

Cette continuité est plus importante que l’annonce initiale elle-même.

Une reconnaissance qui aurait pu apparaître comme la conséquence ponctuelle d’une transaction diplomatique de 2020 est devenue une politique américaine traversant plusieurs années et administrations.

Mais Washington n’est plus seul à déplacer le cadre. UN

Paris, Madrid, Londres : le basculement européen

L’Espagne avait ouvert une première brèche en 2022 en considérant l’initiative d’autonomie marocaine comme la base la plus sérieuse, réaliste et crédible pour résoudre le différend.

La France est allée beaucoup plus loin en 2024.

Emmanuel Macron a affirmé que, pour Paris, « le présent et l’avenir » du Sahara occidental s’inscrivent dans le cadre de la souveraineté marocaine, et que l’autonomie sous cette souveraineté constitue la base de règlement soutenue par la France. Cette position a été réaffirmée encore en juillet 2026 par le Quai d’Orsay.

Le Royaume-Uni a à son tour modifié sa position en juin 2025. Londres considère désormais l’autonomie au sein de l’État marocain comme la base « la plus crédible, viable et pragmatique » d’une solution durable, tout en maintenant que celle-ci doit être mutuellement acceptée, conforme à la Charte des Nations unies et compatible avec le principe d’autodétermination. Le gouvernement britannique a également indiqué que UK Export Finance pouvait envisager de soutenir des projets au Sahara sous réserve de ses procédures de diligence.

Les nuances restent considérables. Les États-Unis reconnaissent explicitement la souveraineté marocaine. La France affirme que le présent et l’avenir du territoire s’inscrivent dans cette souveraineté. Le Royaume-Uni soutient l’autonomie au sein de l’État marocain comme base de règlement mais continue officiellement de considérer le statut du territoire comme indéterminé.

Ces positions ne sont donc pas juridiquement identiques.

Politiquement, cependant, elles produisent une tendance commune : trois membres permanents occidentaux du Conseil de sécurité ont déplacé leur position dans une direction favorable à la solution proposée par Rabat.

C’est cette accumulation, davantage qu’une reconnaissance isolée, qui a commencé à modifier le système.

2797 : lorsque le Conseil change le centre de la négociation

Le véritable tournant institutionnel intervient le 31 octobre 2025.

Ce jour-là, le Conseil de sécurité adopte la résolution 2797 par 11 voix pour, aucune contre et trois abstentions — Chine, Russie et Pakistan. L’Algérie ne participe pas au vote.

Le texte est remarquable par ce qu’il fait et par ce qu’il ne fait pas.

Il ne reconnaît pas la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental. Il ne supprime pas le principe d’autodétermination. Il n’impose pas un accord au Polisario. Il ne retire pas le territoire du processus onusien.

Mais il demande désormais explicitement que les négociations prennent comme base la proposition marocaine d’autonomie. Il affirme également qu’une autonomie véritable pourrait constituer l’issue la plus réalisable, tout en demandant une solution politique finale et mutuellement acceptable permettant l’autodétermination du peuple du Sahara occidental.

La différence avec le langage antérieur est majeure.

Pendant des années, le Conseil avait qualifié les efforts marocains de sérieux et crédibles tout en laissant largement ouverte l’architecture de la solution. Avec 2797, le plan marocain n’est plus simplement une proposition parmi les éléments du dossier : il devient explicitement la base à partir de laquelle les discussions doivent être conduites.

Cela ne signifie pas que le résultat des négociations soit prédéterminé. Le texte accueille les propositions constructives des parties et conserve le principe d’autodétermination. Le Royaume-Uni, après le vote, a d’ailleurs insisté sur le fait que la résolution constituait le début d’un processus et non sa conclusion.

Mais une négociation n’est jamais neutre lorsqu’on détermine son point de départ.

Et son point de départ a changé.

L’autonomie : beaucoup plus qu’un mot

L’initiative présentée par le Maroc en 2007 repose sur une idée simple dans son principe mais complexe dans son application : conserver la souveraineté marocaine tout en transférant une partie substantielle du pouvoir politique aux institutions de la région.

Dans cette architecture, le Sahara ne deviendrait pas indépendant. Il disposerait cependant d’un Parlement, d’un exécutif et de compétences régionales propres. L’État conserverait les attributs centraux de la souveraineté : défense, relations extérieures, monnaie et compétences régaliennes.

C’est là que se situe probablement la prochaine difficulté du dossier.

Tant que l’autonomie restait une proposition diplomatique générale, son imprécision pouvait constituer un avantage. Dès lors qu’elle devient la base explicite d’une négociation soutenue par le Conseil de sécurité, les détails deviennent essentiels.

Quelle serait l’étendue des pouvoirs du Parlement régional ? Quel partage fiscal ? Quelle police ? Quelle articulation entre justice régionale et système judiciaire marocain ? Quel rôle pour le Roi ? Quelles garanties constitutionnelles empêcheraient une réduction ultérieure de l’autonomie ? Comment seraient représentées les populations des camps de Tindouf ? Quelles conditions de retour ? Quelle place pour les responsables du Polisario ? Quelle amnistie ? Quelles garanties internationales ? Qui participerait à une éventuelle consultation sur le statut final ?

Ce ne sont plus des questions périphériques.

Elles sont potentiellement le cœur du prochain cycle de négociation.

Et c’est peut-être là que le Maroc rencontre désormais un paradoxe nouveau : plus son plan réussit diplomatiquement, plus Rabat devra probablement le préciser politiquement.

Le Polisario n’a pas disparu

La dynamique diplomatique favorable au Maroc ne signifie pas que le Front Polisario ait cessé d’exister comme acteur du règlement.

Il contrôle toujours la zone située à l’est du berm. Il demeure l’interlocuteur du Maroc dans le processus onusien. Il conserve le soutien politique et matériel de l’Algérie. Il dirige la République arabe sahraouie démocratique, membre de l’Union africaine. Et il refuse toujours une solution qui exclurait la possibilité de l’indépendance.

Cette divergence n’est pas rhétorique. Elle porte sur la nature même de l’autodétermination.

Pour Rabat, l’autodétermination peut être exercée par l’acceptation négociée d’un statut d’autonomie sous souveraineté marocaine. Pour le Polisario, elle exige que le peuple sahraoui puisse choisir librement son statut, indépendance comprise.

C’est pourquoi la résolution 2797, malgré son déplacement vers le plan marocain, n’a pas résolu le conflit.

Elle a changé la géométrie de la négociation.

L’Algérie a contesté cette évolution. Dans une communication officielle adressée au Conseil après l’adoption de la résolution, elle a notamment soutenu que le texte final faisait de l’autonomie « une base » de discussion et non une issue imposée, et que l'objectif demeurait une solution mutuellement acceptable assurant l'autodétermination.

La Russie a également expliqué son abstention en qualifiant le texte de déséquilibré. La Chine s’est abstenue. Le Conseil n’est donc pas arrivé à un consensus comparable à celui qui caractérise certaines opérations de paix.

Le basculement existe, mais il n’est pas universel.

L’Algérie, acteur impossible à contourner

Aucun règlement durable du Sahara ne peut être compris uniquement comme une négociation entre Rabat et le Polisario.

L’Algérie est indispensable.

Elle accueille depuis les années 1970 les camps de Tindouf et constitue le principal soutien extérieur du Polisario. Elle refuse toutefois la présentation marocaine du conflit comme une confrontation essentiellement maroco-algérienne et affirme soutenir un processus de décolonisation entre le Maroc et le Polisario.

L’ONU, dans la pratique diplomatique contemporaine, associe pourtant l’Algérie aux consultations aux côtés du Maroc, du Polisario et de la Mauritanie. La résolution 2797 soutient explicitement la poursuite des consultations de Staffan de Mistura avec ces quatre acteurs.

C’est un détail institutionnel lourd de sens.

Le Sahara est à la fois un conflit territorial et le verrou central du système maghrébin. La frontière terrestre entre le Maroc et l’Algérie est fermée depuis 1994. Les relations diplomatiques sont rompues depuis 2021. La coopération régionale reste paralysée alors que les deux pays disposent ensemble d’une masse démographique, économique, énergétique et militaire qui pourrait structurer une grande partie du Maghreb.

Le coût du conflit dépasse donc largement les 266 000 kilomètres carrés du territoire.

Il empêche l’apparition d’un véritable espace stratégique maghrébin.

Pour Rabat comme pour Alger, le Sahara touche désormais à des questions de doctrine nationale, de prestige régional et d’équilibre des puissances. C’est précisément ce qui rend un compromis si difficile : il faut produire une solution territoriale qui ne soit pas interprétée comme une défaite stratégique par l’un des deux grands États du Maghreb.

Le droit n’a pas disparu

La progression diplomatique marocaine rencontre par ailleurs une autre limite : les différentes institutions internationales ne suivent pas toutes la même trajectoire.

Pour les Nations unies, le Sahara occidental reste inscrit sur la liste des territoires non autonomes. L’ONU rappelle que l’Espagne a déclaré en février 1976 avoir mis fin à sa présence et s’être dégagée de ses responsabilités administratives ; aucune puissance administrante n’est aujourd’hui indiquée dans la liste onusienne.

L’Union européenne possède en outre son propre corpus juridique.

Le 4 octobre 2024, la Cour de justice de l’Union européenne a rendu plusieurs décisions concernant les accords commerciaux et de pêche UE-Maroc appliqués au Sahara occidental. Elle a considéré, dans le cadre du droit de l’Union, que le Sahara occidental constitue un territoire distinct du Maroc et que les accords ne pouvaient lui être appliqués sans respecter les exigences relatives au consentement du peuple du territoire. Elle a également jugé que les produits provenant du Sahara occidental devaient être identifiés comme tels pour leur origine.

On obtient ainsi une situation qui paraît contradictoire mais ne l’est pas nécessairement.

La diplomatie peut évoluer vers une solution politique fondée sur l’autonomie sous souveraineté marocaine tandis que le droit applicable continue, jusqu’à la conclusion de cette solution, à traiter le territoire comme distinct.

C’est précisément la différence entre un processus de règlement et un règlement accompli.

Le rapport de force réel

Si l’on enlève les slogans des deux camps, quatre réalités apparaissent.

La première est territoriale : le Maroc possède un avantage décisif sur le terrain. Il administre la majorité du territoire, les grandes villes, les ports, les principales infrastructures et la façade atlantique. Cette situation n’a pas été renversée par la reprise des hostilités depuis 2020.

La deuxième est diplomatique : le plan marocain a gagné une centralité internationale qu’il ne possédait pas quinze ans auparavant. Washington reconnaît la souveraineté marocaine ; Paris inscrit le présent et l’avenir du territoire dans cette souveraineté ; Londres soutient désormais l’autonomie au sein de l’État marocain comme base privilégiée ; Madrid soutient depuis 2022 le plan marocain ; et le Conseil de sécurité lui-même a fait de cette proposition la base des négociations dans sa résolution 2797.

La troisième est juridique : le dossier n’est pas clos. Le statut onusien n’a pas disparu, l’autodétermination reste explicitement présente dans la résolution du Conseil, la jurisprudence européenne continue de distinguer le territoire du Maroc et aucun accord final n’a été conclu avec le Polisario.

La quatrième est régionale : aucune solution stable ne peut simplement ignorer l’Algérie.

Ces quatre réalités expliquent pourquoi les deux affirmations souvent opposées — « le Maroc a pratiquement gagné » et « rien n’est juridiquement réglé » — peuvent contenir simultanément une part de vérité tout en décrivant deux niveaux différents du même conflit.

Le Maroc a considérablement amélioré son rapport de force.

Il n’a pas encore transformé ce rapport de force en règlement définitif.

La MINURSO face à sa propre contradiction

C’est ici qu’intervient peut-être le développement le plus intéressant de 2026.

La résolution 2797 n’a pas seulement prolongé la MINURSO jusqu’au 31 octobre 2026. Elle a demandé au Secrétaire général de réaliser dans les six mois une revue stratégique du futur mandat de la mission, en tenant compte de l’évolution des négociations.

Cette demande pose une question presque existentielle.

Que doit devenir une « Mission des Nations unies pour l’organisation d’un référendum » lorsque le Conseil de sécurité organise désormais les négociations autour d’un modèle d’autonomie ?

Lors des consultations d’avril 2026, des options ont été évoquées pour réaligner éventuellement la mission en cas d’accord politique : surveillance d’un cessez-le-feu, retour des réfugiés, désarmement, démobilisation et réintégration, ou soutien au mécanisme par lequel serait exercée l’autodétermination. Ces éléments ont été rapportés à partir des consultations fermées et ne constituent pas encore un nouveau mandat adopté par le Conseil.

Mais leur simple existence montre la nature du changement.

Pendant trois décennies, l’ONU a géré l’absence de règlement.

Elle commence maintenant à réfléchir aux institutions nécessaires si un règlement devenait possible.

Octobre 2026

Le calendrier est désormais resserré.

Le 1er octobre, António Guterres a officiellement transmis son nouveau rapport annuel au Conseil de sécurité sous la référence S/2026/781. Au 3 octobre, son existence et sa date sont enregistrées dans le système officiel du Conseil, mais son texte intégral n’est pas encore publiquement accessible dans le système documentaire consultable. Il serait donc prématuré de présenter comme établis les éléments attribués au rapport par des sources indirectes.

Le Conseil doit examiner le dossier au cours du mois et se prononcer avant l’expiration du mandat de la MINURSO, le 31 octobre. Staffan de Mistura et le chef de la MINURSO, Alexander Ivanko, doivent informer les membres du Conseil.

Il faudra observer beaucoup plus que la durée de la reconduction.

Le véritable indicateur sera le langage.

Le Conseil conservera-t-il exactement le cadre de 2797 ? Renforcera-t-il encore la référence à l’autonomie ? Demandera-t-il un calendrier de négociation plus contraignant ? Commencera-t-il à transformer le mandat de la MINURSO ? Ou les divergences entre États-Unis, France et Royaume-Uni d’un côté, Russie et Chine de l’autre, conduiront-elles à une reconduction prudente du statu quo institutionnel ?

Ce sont ces nuances qui permettront de savoir si 2797 constituait une inflexion ponctuelle ou le début d’une nouvelle doctrine onusienne.

Le problème du temps

Pendant longtemps, le temps semblait travailler contre le Maroc.

Chaque année sans règlement prolongeait l’inscription du territoire sur la liste des territoires non autonomes. Chaque renouvellement de la MINURSO rappelait l’existence d’un processus inachevé. Chaque génération née dans les camps de Tindouf prolongeait humainement le conflit.

Ce calcul s’est compliqué.

Car le temps produit également des infrastructures, des institutions, des intérêts économiques, des générations socialisées dans des systèmes politiques différents, des routes, des ports, des alliances et des reconnaissances diplomatiques.

Cinquante ans après la Marche verte, le Sahara de 2026 n’est plus celui de 1975.

Pour le Maroc, l’enjeu n’est désormais probablement plus simplement de conserver le territoire qu’il administre. Il s’agit de convertir une domination territoriale et une dynamique diplomatique en un règlement suffisamment légitime pour survivre à la conjoncture internationale.

Pour le Polisario, le problème est inverse. Plus le temps passe, plus il devient difficile de transformer la reconnaissance persistante du droit à l’autodétermination en une modification concrète du rapport territorial. Son levier principal reste donc moins militaire que juridique, diplomatique et politique.

Pour l’Algérie, l’équation devient elle aussi plus difficile. Le soutien au Polisario demeure un élément majeur de sa politique régionale, mais le cadre diplomatique autour du conflit se déplace progressivement vers une formule que Rabat a conçue.

Et pour les Nations unies apparaît une contradiction qu’elles pourront difficilement différer indéfiniment : maintenir juridiquement un processus de décolonisation tout en conduisant politiquement des négociations dont le point de départ est désormais l’autonomie proposée par l’État qui administre l’essentiel du territoire.

C’est cette contradiction qui fait d’octobre 2026 une échéance importante, sans en faire nécessairement l’échéance finale.

Le Sahara n’est pas réglé. Aucun document adopté à New York ne permet encore de l’affirmer. L’indépendance n’a pas été formellement supprimée de tout horizon juridique, la souveraineté marocaine n’a pas été universellement reconnue et les parties restent séparées sur la question fondamentale du statut final.

Mais quelque chose a changé.

Pendant près d’un demi-siècle, la diplomatie internationale cherchait principalement une procédure capable de décider à qui reviendrait le Sahara. Elle commence désormais à discuter de plus en plus concrètement de la manière dont le Sahara pourrait être gouverné sous souveraineté marocaine.

La différence tient à quelques mots.

Dans un conflit aussi ancien, quelques mots peuvent représenter un déplacement tectonique.

Le Maroc a passé cinquante ans à essayer de transformer le contrôle du territoire en reconnaissance politique. Il n’a pas encore achevé cette transformation. Mais pour la première fois, le temps diplomatique semble commencer à rejoindre le temps du terrain.

Sources principales

  • Conseil de sécurité des Nations unies, résolution 2797 (2025), 31 octobre 2025.
  • Secrétaire général des Nations unies, Situation concerning Western Sahara, S/2025/612, 30 septembre 2025.
  • Conseil de sécurité des Nations unies, registre du rapport S/2026/781, 1er octobre 2026.
  • Cour internationale de Justice, Sahara occidental, avis consultatif du 16 octobre 1975.
  • Nations unies, MINURSO, fiche officielle et documents de déploiement.
  • Nations unies, Comité spécial de la décolonisation, documents 2026 sur le Sahara occidental.
  • France, Présidence de la République et ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, déclarations relatives au Sahara occidental.
  • Royaume-Uni, FCDO, communiqué stratégique Maroc–Royaume-Uni et déclarations au Conseil de sécurité.
  • Cour de justice de l’Union européenne, arrêts du 4 octobre 2024 relatifs au Sahara occidental.