Du carburant acheminé à travers les frontières à l’or exporté par des circuits régionaux, la guerre soudanaise repose sur une économie qui dépasse largement le territoire national. L’attaque meurtrière d’un marché situé entre le Soudan et le Soudan du Sud révèle une réalité plus profonde : les réseaux commerciaux, les infrastructures logistiques et les intérêts économiques des pays voisins sont devenus des éléments essentiels de la dynamique du conflit.

Le marché d’Amiet, dans la région disputée d’Abyei, n’était pas un champ de bataille ordinaire. Situé à la frontière du Soudan et du Soudan du Sud, il constituait un espace d’échanges où se croisaient commerçants, transporteurs, populations déplacées et marchandises venues de plusieurs régions. Une attaque de drone, rapportée par Reuters le 23 octobre 2026, y aurait fait plus de 150 morts. Selon les informations recueillies par l’agence, des installations de stockage de carburant et un camion soupçonné de transporter du combustible destiné aux Forces de soutien rapide figuraient parmi les cibles présumées. Les responsabilités de l'attaque et la destination exacte des cargaisons restent toutefois contestées.

Cet épisode éclaire une dimension souvent reléguée au second plan dans les analyses de la guerre soudanaise. Depuis avril 2023, le conflit opposant l’armée régulière, dirigée par Abdel Fattah al-Burhan, aux Forces de soutien rapide du général Mohamed Hamdan Dagalo, dit Hemedti, ne se déroule pas uniquement sur les lignes de front. Il se poursuit également dans les marchés, les mines, les stations de ravitaillement, les réseaux de transport et les circuits financiers qui relient le Soudan à ses voisins.

La guerre détruit une partie de l’économie nationale tout en favorisant l’expansion d’autres activités. Certains échanges assurent la survie des populations. D’autres produisent des revenus pour les groupes armés ou facilitent leur approvisionnement. Entre ces deux réalités s’étend une zone économique difficile à contrôler, où les mêmes infrastructures peuvent servir au commerce civil, à l’aide humanitaire et aux opérations militaires.

Le carburant, une ressource stratégique

La guerre moderne dépend autant de la disponibilité du carburant que de celle des armes. Les véhicules militaires, les convois logistiques, les groupes électrogènes et une partie des infrastructures de communication nécessitent des approvisionnements continus. Dans un pays aussi vaste que le Soudan, dont la superficie approche 1,9 million de kilomètres carrés, cette dépendance prend une dimension géographique particulière.

Les forces engagées doivent maintenir leurs capacités de déplacement sur des distances considérables, souvent à travers des territoires où les infrastructures ont été endommagées et où les voies commerciales traditionnelles sont interrompues.

L'enquête publiée par Reuters le 23 octobre décrit Amiet comme un point de passage d'un réseau d'approvisionnement en carburant susceptible de bénéficier aux Forces de soutien rapide. Selon plusieurs diplomates et analystes interrogés, des produits pétroliers importés au Soudan du Sud transiteraient par Abyei avant d'être transférés vers le territoire soudanais en cargaisons plus petites.

Des sources ont également mis en cause de possibles facilitations par des responsables sud-soudanais. Ces allégations ne constituent cependant pas des conclusions judiciaires et ne permettent pas d'attribuer une responsabilité collective aux autorités de Juba. Reuters indiquait que le gouvernement sud-soudanais n'avait pas répondu à ses demandes de commentaire sur ces accusations.

Le mécanisme décrit présente une caractéristique fondamentale des économies de guerre : les marchandises ne suivent pas nécessairement une chaîne d'approvisionnement militaire identifiable. Elles peuvent circuler par des marchés ordinaires, changer de transporteur, être fractionnées ou être revendues avant d'atteindre leur destination finale.

Le contrôle d'un axe commercial peut ainsi devenir aussi important que la possession d'une position militaire. Il permet de sécuriser les approvisionnements, de prélever des taxes et de contrôler les échanges entre territoires.

Cette réalité ne concerne pas uniquement la frontière méridionale. Les travaux de Chatham House sur l'économie de guerre soudanaise décrivent également des circuits de contrebande de carburant depuis la Libye vers le Darfour. Des investigations antérieures des Nations unies ont indiqué que ces flux avaient pu alimenter différentes parties au conflit.

L'or, au cœur du financement de la guerre

Le carburant permet de faire fonctionner les opérations militaires. L'or contribue à leur financement.

Depuis la sécession du Soudan du Sud en 2011, qui a privé Khartoum d'une part considérable de ses ressources pétrolières, l'or a progressivement occupé une place centrale dans les exportations soudanaises. Cette importance s'est accentuée avec la désorganisation de l'économie provoquée par la guerre.

Selon une enquête de l'Associated Press publiée en 2026, la production soudanaise aurait atteint environ 70 tonnes d'or en 2025. Une partie substantielle de cette production échappe aux circuits officiels, rendant particulièrement difficile l'évaluation des recettes effectivement captées par les autorités et les réseaux armés.

Dans une étude publiée en mars 2025 et actualisée en 2026, Chatham House décrit le commerce de l'or comme l'une des principales sources de financement des deux grandes parties au conflit. Les revenus proviennent de mécanismes différents : exploitation ou contrôle des sites miniers, taxation des transports, prélèvements sur les transactions et exportations officielles ou clandestines.

La géographie de ces échanges dépasse le Soudan. L'Égypte, le Tchad, la Libye, l'Érythrée et le Soudan du Sud apparaissent dans les analyses des routes régionales, tandis que les Émirats arabes unis occupent une place majeure parmi les destinations commerciales de l'or soudanais.

Il importe néanmoins de distinguer la destination d'une exportation, l'intervention d'intermédiaires privés et l'éventuelle responsabilité d'un gouvernement dans le soutien à un belligérant. La présence d'or soudanais sur un marché étranger ne démontre pas, à elle seule, une participation de cet État à l'effort de guerre.

L'enjeu économique est considérable. Les recettes issues de l'or peuvent être transformées en devises, utilisées pour acheter du carburant, rémunérer des combattants, financer des réseaux d'intermédiaires ou acquérir des équipements. Le métal précieux devient ainsi un instrument de conversion entre richesse territoriale et capacité militaire.

Ce phénomène contribue à expliquer pourquoi la destruction de l'économie formelle ne conduit pas nécessairement à l'épuisement des ressources des belligérants. Certaines activités deviennent au contraire plus rentables lorsque le contrôle administratif s'affaiblit et que les circuits clandestins se développent.

Des frontières devenues des espaces économiques de guerre

Le Soudan partage ses frontières avec sept pays : l'Égypte, la Libye, le Tchad, la République centrafricaine, le Soudan du Sud, l'Éthiopie et l'Érythrée.

Cette position géographique lui donne une importance stratégique exceptionnelle entre l'Afrique du Nord, le Sahel, la Corne de l'Afrique et le bassin du Nil. Elle rend également toute tentative d'isolement économique du conflit particulièrement complexe.

À l'ouest, les routes du Darfour communiquent avec les espaces commerciaux du Tchad et de la Libye. Au nord, les échanges avec l'Égypte constituent un débouché majeur pour certaines marchandises et une voie d'approvisionnement essentielle. Au sud, les relations avec le Soudan du Sud associent les échanges de proximité à des infrastructures pétrolières d'importance nationale.

Ces corridors ne sont pas apparus avec la guerre. Ils résultent de décennies de mobilité pastorale, de commerce transfrontalier, de migrations et de relations entre communautés établies de part et d'autre des frontières.

Le conflit transforme toutefois leur fonctionnement. La disparition de certains contrôles étatiques favorise l'apparition de nouveaux intermédiaires. Les groupes armés peuvent imposer des prélèvements sur les marchandises, contrôler des points de passage ou organiser leur propre approvisionnement.

Une même route peut ainsi permettre l'acheminement de nourriture vers une population isolée et faciliter, à d'autres moments, le déplacement de ressources destinées à des combattants.

Cette superposition explique les difficultés auxquelles se heurtent les politiques de sanctions et de contrôle commercial. Une fermeture générale des frontières risquerait de détruire les moyens de subsistance de populations déjà fragilisées, sans nécessairement empêcher les acteurs disposant de ressources militaires et financières de maintenir leurs circuits.

Le Soudan du Sud, entre dépendance pétrolière et vulnérabilité stratégique

Le cas du Soudan du Sud illustre particulièrement les contradictions de cette économie régionale.

Indépendant depuis 2011, le pays dispose de ressources pétrolières importantes mais dépend des infrastructures traversant le territoire soudanais pour acheminer une grande partie de sa production vers les marchés internationaux.

Selon Chatham House, les revenus pétroliers ont représenté environ 90 % des recettes publiques sud-soudanaises. Les perturbations des infrastructures et des exportations provoquées par la guerre au Soudan ont donc des conséquences directes sur les finances de Juba.

Cette dépendance crée une relation paradoxale. Le Soudan du Sud subit les conséquences économiques du conflit tout en demeurant relié aux territoires contrôlés par ses différents protagonistes.

Les autorités sud-soudanaises doivent préserver les infrastructures pétrolières, contenir les risques sécuritaires à leur frontière et gérer l'arrivée de populations déplacées. Elles doivent également maintenir les échanges commerciaux indispensables aux communautés frontalières.

Dans ce contexte, les accusations concernant les circuits de carburant traversant Abyei prennent une dimension diplomatique sensible.

L'attaque d'Amiet montre à quel point les frontières peuvent devenir des prolongements du champ de bataille. Lorsqu'une infrastructure commerciale est soupçonnée de participer à l'approvisionnement d'un groupe armé, elle peut être exposée à des opérations militaires, même lorsqu'elle se trouve dans un espace fréquenté par des civils.

Cette situation ne dispense aucun acteur de ses obligations au regard du droit international humanitaire. La présence présumée de marchandises à usage militaire ne transforme pas automatiquement l'ensemble d'un marché en objectif militaire légitime.

Une économie régionale qui survit à l'effondrement national

La guerre a profondément désorganisé les finances et les capacités productives du Soudan.

Le 21 octobre 2026, Reuters rapportait que la livre soudanaise avait atteint 10 000 unités pour un dollar sur le marché parallèle, contre environ 600 avant le déclenchement du conflit en avril 2023. Cette évolution représente une dépréciation d'environ 94 % de sa valeur exprimée en dollars sur cette période.

L'effondrement monétaire traduit la contraction de l'activité productive, la pénurie de devises, la perturbation des exportations et la pression exercée par les besoins d'importation.

Il ne signifie pourtant pas que les échanges économiques ont disparu. Une partie de l'activité s'est déplacée vers les circuits informels, les marchés frontaliers et les transactions en devises étrangères.

Ce déplacement produit une fragmentation de l'espace économique soudanais. Les territoires ne dépendent plus nécessairement des mêmes centres de décision, des mêmes itinéraires commerciaux ou des mêmes mécanismes de taxation.

Dans certaines régions, l'accès à un pays voisin peut devenir économiquement plus important que la relation avec la capitale nationale. Les frontières politiques demeurent, mais les centres de gravité économiques se déplacent.

Les conséquences concernent également les marchandises civiles. En juillet 2026, le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme a publié une analyse consacrée à l'économie de guerre et à la filière de la gomme arabique. Le rapport décrit comment la fragmentation territoriale a réorienté certains flux vers Port-Soudan et d'autres vers des routes transfrontalières, avec des risques de dissimulation de l'origine réelle des produits.

Cette évolution montre que la guerre ne se limite pas à détourner les ressources militaires. Elle reconfigure des chaînes de valeur commerciales qui relient les producteurs soudanais aux marchés internationaux.

Le coût humain d'une économie militarisée

Les conséquences de cette transformation dépassent les pertes de recettes publiques et les déséquilibres commerciaux.

Selon les Nations unies, plus de 14 millions de personnes ont été déplacées par la guerre à la date de septembre 2026, à l'intérieur du Soudan ou au-delà de ses frontières. Les destructions d'infrastructures, les déplacements forcés et l'insécurité alimentaire ont provoqué une crise humanitaire d'une ampleur exceptionnelle.

Les marchés frontaliers jouent un rôle essentiel dans la survie de ces populations. Ils permettent d'acheter de la nourriture, d'obtenir du carburant, de trouver du travail et de maintenir des relations économiques lorsque les structures publiques ont cessé de fonctionner.

Leur militarisation crée une vulnérabilité supplémentaire. Les commerçants peuvent être soumis à des prélèvements imposés par des acteurs armés. Les transporteurs risquent de traverser des territoires disputés. Les consommateurs supportent la hausse des prix provoquée par les pénuries, les coûts de transport et les multiples taxes.

L'attaque d'Amiet concentre ces contradictions. Un marché peut être à la fois un lieu de refuge économique pour des populations déplacées et un point de passage soupçonné d'être utilisé par des réseaux d'approvisionnement militaire.

Confondre ces deux fonctions reviendrait à effacer la distinction entre les besoins civils et les activités des combattants.

La guerre produit ainsi une économie dans laquelle les populations les plus vulnérables deviennent dépendantes de circuits qu'elles ne contrôlent pas et dont elles subissent directement les risques.

Les limites d'une réponse exclusivement militaire

Les initiatives diplomatiques consacrées au Soudan se concentrent généralement sur les cessez-le-feu, les négociations entre les parties, les sanctions et les mécanismes de protection des civils.

Ces instruments demeurent indispensables. Mais ils ne suffisent pas à expliquer les capacités de résistance économique des belligérants.

Tant que les groupes armés peuvent obtenir des revenus grâce aux ressources naturelles, accéder à des devises par l'intermédiaire de réseaux commerciaux et maintenir leurs approvisionnements à travers plusieurs pays, leurs capacités opérationnelles ne dépendent pas uniquement du contrôle des grandes villes ou des installations militaires.

Les enquêtes internationales ont progressivement mis en évidence cette dimension régionale. En septembre 2026, une mission d'établissement des faits des Nations unies a indiqué disposer de motifs raisonnables de croire à l'existence d'un réseau transnational impliquant des personnes et des entités situées notamment aux Émirats arabes unis, au Tchad, en Libye et en Somalie dans l'approvisionnement des Forces de soutien rapide.

Cette conclusion porte sur des réseaux et des acteurs identifiés dans le cadre de l'enquête. Elle ne doit pas être interprétée comme une attribution automatique de responsabilité à chacun des États mentionnés.

L'efficacité d'une réponse internationale dépend donc de sa capacité à identifier précisément les intermédiaires, les bénéficiaires économiques, les circuits financiers et les flux matériels associés aux opérations armées.

Une politique limitée aux sanctions générales pourrait déplacer les échanges vers d'autres itinéraires sans supprimer les incitations économiques qui les entretiennent.

À l'inverse, des dispositifs de traçabilité des ressources, de surveillance des transactions suspectes et de coopération douanière pourraient contribuer à réduire certains financements militaires, à condition de préserver les échanges nécessaires à la survie des civils.

La distinction entre commerce transfrontalier et soutien militaire est ici décisive. Elle détermine à la fois la crédibilité des investigations et la proportionnalité des réponses.

Une guerre soudanaise, un système régional

Le conflit soudanais est né d'une confrontation pour le pouvoir au sein de l'appareil militaire et sécuritaire national. Il s'est progressivement transformé en une crise dont les ressorts économiques et logistiques dépassent les frontières du pays.

Les routes du carburant, les circuits de l'or, les infrastructures pétrolières, les marchés de transit et les réseaux de financement constituent désormais une partie de son architecture.

Cette économie transfrontalière ne forme pas un système unique, centralisé ou parfaitement coordonné. Elle rassemble des acteurs aux intérêts différents, parfois contradictoires : commerçants, producteurs, transporteurs, autorités locales, groupes armés, intermédiaires financiers et entreprises étrangères.

Certains tirent profit de la guerre. D'autres cherchent simplement à poursuivre leurs activités ou à survivre à l'effondrement de l'État.

C'est précisément cette diversité qui rend le phénomène difficile à combattre. Les circuits économiques ne disparaissent pas avec la destruction des institutions. Ils se réorganisent autour des possibilités de profit, des nécessités de survie et des rapports de force territoriaux.

Le drame d'Amiet révèle ainsi davantage qu'une extension géographique des violences. Il montre comment un conflit intérieur peut transformer des espaces commerciaux régionaux en infrastructures stratégiques, exposant les pays voisins à des risques qu'ils ne maîtrisent plus entièrement.

La fin des combats au Soudan dépendra d'abord d'un règlement politique et sécuritaire. Mais une paix durable exigera également de comprendre et de transformer les mécanismes économiques qui permettent aujourd'hui à la guerre de se reproduire.

Car lorsque les ressources, les revenus et les approvisionnements d'un conflit traversent plusieurs frontières, la guerre cesse d'être contenue par la géographie de ses champs de bataille.


Sources principales

  1. Reuters, 23 octobre 2026 — Drone strike on market town exposes reach of trade fuelling Sudan war.
  2. Reuters, 21 octobre 2026 — Sudan's currency tumbles to new low as war hammers economy.
  3. Chatham House, mars 2025, actualisation 2026 — Gold and the war in Sudan: How regional solutions can support an end to conflict.
  4. Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme, 15 juillet 2026 — Rapport sur l'économie de guerre et les chaînes d'approvisionnement de la gomme arabique.
  5. Mission internationale indépendante d'établissement des faits pour le Soudan, septembre 2026 — Conclusions relatives aux soutiens extérieurs, aux réseaux logistiques et aux violations du droit international humanitaire.