Pendant des années, la mer Rouge a été traitée comme un problème maritime. Des frégates ont escorté les navires marchands, des destroyers ont intercepté des drones, des missiles ont été abattus au-dessus des routes commerciales et des coalitions internationales ont tenté de maintenir ouverte l’une des principales artères du commerce mondial. Pourtant, au début d’octobre 2026, la réponse qui se prépare à Riyad n’est plus seulement navale.

L’Arabie saoudite prépare avec les forces gouvernementales yéménites une offensive destinée à reprendre les territoires conquis par les Houthis sur la côte occidentale du Yémen et à restaurer le contrôle autour de Bab el-Mandeb. Selon six responsables régionaux et occidentaux interrogés par Reuters, plusieurs scénarios sont étudiés : une poussée concentrée le long du littoral de la mer Rouge ou une opération beaucoup plus large, menée simultanément sur plusieurs fronts. Dans cette dernière configuration, plus de 100 000 combattants yéménites pourraient être mobilisés. Les forces locales conduiraient l’essentiel des opérations terrestres sous supervision saoudienne, tandis que Riyad fournirait notamment un appui aérien.

Ce qui se joue dépasse pourtant une nouvelle bataille de la guerre du Yémen. L’objectif véritable se trouve quelques dizaines de kilomètres plus au sud : un passage maritime suffisamment étroit pour transformer la géographie en puissance.

Bab el-Mandeb est de nouveau devenu une frontière terrestre. Bab El Mendeb

La guerre revient au détroit

Le changement s’est produit rapidement.

En septembre, les Houthis ont lancé une offensive qui a profondément modifié le rapport de force dans l’ouest du Yémen. Leur progression a atteint la côte de la mer Rouge et la zone stratégique de Mokha, rapprochant directement leurs positions de Bab el-Mandeb. Les combats se sont ensuite intensifiés autour de Taiz, où environ 80 combattants ont encore été tués en vingt-quatre heures selon des sources des deux camps citées par l’AFP.

Cette progression intervient après plusieurs années durant lesquelles la guerre semblait s’être installée dans une forme d’équilibre imparfait. La trêve négociée sous l’égide des Nations unies en 2022 n’avait jamais produit de règlement politique, mais elle avait considérablement réduit l’intensité des combats entre les Houthis et la coalition menée par Riyad.

La guerre régionale a progressivement détruit cet équilibre.

Les Houthis ont transformé leur arsenal de missiles et de drones en instrument de coercition à longue distance. Les attaques contre les infrastructures saoudiennes ont repris tandis que la mer Rouge devenait elle-même un théâtre militaire. Les gains territoriaux houthis autour de Bab el-Mandeb augmentent désormais simultanément les risques pesant sur la navigation, les infrastructures énergétiques et le territoire saoudien.

Pour Riyad, la nature du problème a donc changé.

Il ne s’agit plus seulement d’intercepter ce qui est lancé depuis le Yémen. Il s’agit de modifier la géographie depuis laquelle ces armes peuvent être utilisées.

Ce que les navires ne peuvent pas faire

Depuis 2024, une grande partie de la réponse internationale aux attaques contre la navigation commerciale repose sur la puissance navale.

L’Union européenne a déployé l’opération Aspides. Les États-Unis et plusieurs de leurs alliés ont mobilisé des bâtiments de guerre et des moyens aériens. Des missiles et des drones ont été interceptés, des navires escortés et des positions houthies frappées.

Ces dispositifs peuvent protéger ponctuellement une route maritime. Ils peuvent augmenter le coût d’une attaque et réduire la probabilité qu’un projectile atteigne sa cible. Ils peuvent également maintenir une présence militaire internationale dans une zone que les compagnies maritimes pourraient autrement abandonner entièrement.

Mais ils ne peuvent pas déplacer la côte.

Le ministre italien de la Défense, Guido Crosetto, estimait encore le 2 octobre que les contributions européennes à la mission navale protégeant la mer Rouge demeuraient insuffisantes et demandait aux alliés d’accroître leur engagement autour de Bab el-Mandeb.

Le problème dépasse pourtant désormais le nombre de frégates disponibles.

Une force navale peut défendre un navire traversant un détroit. Elle peut beaucoup plus difficilement neutraliser durablement une organisation militaire disposant de positions terrestres, de drones, de missiles, d’artillerie et d’une profondeur stratégique sur plusieurs centaines de kilomètres.

Plus les Houthis se rapprochent du détroit, plus cette contradiction devient évidente.

La sécurité de Bab el-Mandeb dépend de nouveau de celui qui contrôle ses rives.

La géographie reprend le dessus

Le détroit relie la mer Rouge au golfe d’Aden puis à l’océan Indien. Il constitue donc l’accès méridional à la route maritime qui rejoint, au nord, le canal de Suez.

Cette géographie explique sa valeur.

La fermeture ou la dégradation durable de Bab el-Mandeb ne supprimerait pas le commerce entre l’Europe et l’Asie. Elle l’obligerait à contourner l’Afrique par le cap de Bonne-Espérance. Ce détour signifie davantage de jours de navigation, davantage de carburant, davantage de navires nécessaires pour transporter un même volume de marchandises et, finalement, davantage de capital immobilisé dans chaque chaîne logistique.

Un détroit n’a donc pas besoin d’être physiquement fermé pour produire des effets économiques.

Il suffit que son franchissement devienne suffisamment dangereux.

C’est précisément ce que les attaques houthies ont démontré. Le pouvoir d’un acteur relativement limité peut devenir disproportionné lorsqu’il se concentre sur un point de passage que l’économie mondiale ne peut facilement reproduire ailleurs.

Le phénomène n’est pas propre au Yémen. Ormuz fonctionne selon la même logique pour les hydrocarbures du Golfe. Suez concentre les échanges entre Méditerranée et mer Rouge. Malacca relie l’océan Indien à l’Asie orientale.

La mondialisation a multiplié les routes commerciales, mais elle n’a pas supprimé les goulets d’étranglement. Elle a parfois fait exactement l’inverse : plus les volumes circulant entre les grandes régions économiques augmentent, plus certains passages étroits deviennent importants.

Bab el-Mandeb appartient à cette géographie.

Et cette géographie vient de revenir au centre de la guerre du Yémen.

Riyad ne veut pas refaire 2015

Pour l’Arabie saoudite, une offensive terrestre comporte cependant une contradiction majeure.

Riyad connaît déjà le prix d’une guerre yéménite sans objectif militaire suffisamment limité.

L’intervention commencée en 2015 devait empêcher les Houthis de consolider leur contrôle du pays et rétablir le gouvernement reconnu internationalement. Elle s’est transformée en conflit prolongé, coûteux et politiquement difficile, sans éliminer le mouvement houthi. Au contraire, celui-ci a développé au fil des années des capacités militaires de plus en plus sophistiquées et une aptitude croissante à frapper profondément à l’intérieur du territoire saoudien.

La stratégie actuellement envisagée semble précisément chercher à éviter la répétition de cette expérience.

L’armée saoudienne ne serait pas nécessairement chargée de conquérir elle-même le terrain. Les forces yéménites soutenues par Riyad assumeraient l'essentiel du combat terrestre, tandis que l’Arabie saoudite apporterait supervision, renseignement et puissance aérienne. Les États-Unis fournissent également du renseignement et des données de ciblage mais, selon les informations disponibles début octobre, Washington ne prévoit pas de participer directement à l’offensive.

La différence est fondamentale.

En 2015, la guerre avait un objectif politique maximaliste : modifier l’équilibre du pouvoir au Yémen.

En 2026, l’objectif pourrait être beaucoup plus géographique : repousser suffisamment les Houthis pour créer une profondeur de sécurité autour de Bab el-Mandeb et de la côte méridionale de la mer Rouge.

Ce serait une guerre pour une bande de territoire plutôt qu’une guerre pour l’ensemble du Yémen.

Mais les cartes militaires ont rarement la discipline des cartes d’état-major.

Cent mille hommes ne forment pas nécessairement une armée

Le nombre évoqué pour l’option la plus ambitieuse — plus de 100 000 combattants — impressionne. Il masque pourtant la principale faiblesse du camp opposé aux Houthis.

Les forces yéménites hostiles au mouvement ne constituent pas un ensemble parfaitement homogène.

Elles regroupent des formations militaires, politiques et territoriales dont les intérêts ne coïncident pas toujours. Certaines sont proches de Riyad, d’autres ont historiquement entretenu des relations plus étroites avec Abou Dhabi. Les rivalités entre autorités gouvernementales, forces locales et mouvements séparatistes du Sud n’ont pas disparu simplement parce qu’un adversaire commun progresse.

Les Houthis disposent, à l’inverse, d’une structure de commandement plus centralisée et de plus d’une décennie d’expérience dans une guerre devenue simultanément terrestre, aérienne et balistique.

Le véritable test de l’offensive ne sera donc pas seulement la capacité à réunir des hommes.

Ce sera la capacité à transformer une coalition fragmentée en dispositif militaire cohérent.

Une opération côtière limitée pourrait réduire cette difficulté. Une offensive simultanée sur plusieurs fronts l’augmenterait considérablement. Elle pourrait obliger les Houthis à disperser leurs forces, mais elle multiplierait également les besoins en coordination, logistique, renseignement et commandement.

Riyad doit ainsi résoudre une équation familière : obtenir suffisamment de masse pour modifier le rapport de force sans recréer la guerre ouverte et indéfinie dont le royaume avait passé plusieurs années à essayer de sortir.

Le détroit et le royaume

Il existe enfin une raison plus profonde pour laquelle l’Arabie saoudite ne peut considérer Bab el-Mandeb comme un problème extérieur.

Le royaume a progressivement déplacé une partie de sa vision stratégique vers la mer Rouge.

Les projets économiques de la côte occidentale, les ports, les infrastructures énergétiques et les nouvelles zones de développement font de cet espace une composante croissante de la transformation économique saoudienne. La mer Rouge n’est plus seulement la façade occidentale du royaume : elle devient l’un des axes de son développement.

Un Bab el-Mandeb durablement vulnérable signifierait que l’accès méridional à cet espace peut être perturbé par une organisation hostile disposant de missiles et de drones.

La menace n’est donc pas seulement commerciale.

Elle touche à la géographie économique que Riyad cherche à construire.

C’est aussi ce qui explique pourquoi la question yéménite, que l’Arabie saoudite avait tenté de contenir puis de négocier, revient brutalement au centre de sa politique de sécurité.

Le royaume peut accepter un Yémen fragmenté. Il peut probablement vivre avec un pouvoir houthi installé durablement à Sanaa.

Il lui est beaucoup plus difficile d’accepter que ce pouvoir contrôle suffisamment de territoire pour transformer l’entrée méridionale de la mer Rouge en instrument permanent de coercition.

Reprendre la terre pour rouvrir la mer

L’offensive n’a pas encore commencé et son périmètre final reste indéterminé. Une autre voie demeure d’ailleurs ouverte : les membres du pacte de défense de La Mecque doivent discuter à Riyad d’une proposition iranienne visant à explorer un engagement politique avec les Houthis, ce qui montre que l’option militaire n’est pas encore la seule sur la table.

Mais la préparation elle-même constitue déjà un changement stratégique.

Pendant plusieurs années, les puissances concernées ont essayé de résoudre la vulnérabilité de la mer Rouge depuis la mer. Elles ont ajouté des bâtiments, des systèmes antimissiles, des escortes et des frappes aériennes. Cette architecture a limité certains risques sans supprimer la capacité des Houthis à perturber la navigation.

Le déplacement du front vers Bab el-Mandeb ramène désormais le problème à sa forme la plus élémentaire.

Les routes maritimes mondiales paraissent abstraites sur les cartes économiques : des lignes reliant des ports, des marchés et des continents. Pourtant, à certains endroits, ces lignes passent entre deux morceaux de terre suffisamment proches pour que celui qui possède la côte puisse peser sur ce qui traverse la mer.

Bab el-Mandeb est l’un de ces endroits.

Après avoir essayé de protéger le détroit avec des navires, Riyad semble donc revenir à une vérité beaucoup plus ancienne que la mondialisation : pour contrôler durablement la mer, il faut parfois commencer par reprendre la terre.

Sources principales

Reuters, « Saudis plan assault on Houthis to break Red Sea chokehold », 2 octobre 2026.

Reuters, « Italy says EU naval mission in Red Sea still insufficient », 2 octobre 2026.

AFP, « Battle in Yemen's Taiz kills scores of combatants », 3 octobre 2026.

ACLED, « Houthi gains around Bab al-Mandab raise risks to Red Sea shipping and global oil markets », 2026.