À quelques jours des élections législatives du 23 septembre, le Maroc entre dans une séquence politique singulière. La campagne est ouverte, 395 sièges sont à renouveler et vingt-sept partis participent au scrutin. Pourtant, une partie croissante du débat ne porte plus seulement sur celui qui arrivera en tête. Elle porte sur une question plus profonde : quelle part du pouvoir politique marocain les élections permettent-elles réellement de redistribuer ?

La question n'est pas nouvelle. Mais elle prend cette année une dimension particulière. La coalition qui gouverne depuis 2021 arrive au scrutin après plusieurs mois de tensions sociales, une mobilisation générationnelle inhabituelle et, désormais, une confrontation publique entre certains de ses principaux acteurs. Dans ce contexte, les élections ne sont plus seulement un mécanisme de renouvellement parlementaire. Elles deviennent un test de la capacité du système partisan marocain à produire de la représentation politique dans un pays où une partie importante de l'action de l'État s'inscrit dans une continuité institutionnelle beaucoup plus longue que celle des gouvernements.

Une majorité qui se présente divisée

Le paradoxe de la campagne est visible avant même le vote. Le Rassemblement national des indépendants, le Parti authenticité et modernité et l'Istiqlal ont gouverné ensemble pendant la législature sortante. Ils doivent désormais convaincre les électeurs de les départager.

Cette contradiction ordinaire de la politique de coalition a pris une forme beaucoup plus spectaculaire à la fin du mois d'août. Le RNI a accusé le PAM d'attirer certains de ses élus et candidats. Puis un enregistrement attribué à Rachid Talbi Alami, président de la Chambre des représentants et figure du RNI, a circulé publiquement. Fouzi Lekjaa, ministre délégué chargé du Budget et désormais engagé auprès du PAM, y était directement visé dans le contexte des rapports de force autour du prochain gouvernement. L'authenticité de l'enregistrement a notamment été vérifiée par Médias24.

La querelle a rapidement dépassé la question des transferts de candidats. Elle a fait apparaître publiquement ce qui reste habituellement contenu dans les négociations partisanes : la compétition pour les positions qui suivront le scrutin. Les trois formations demeurent partenaires au gouvernement tout en se disputant les sièges qui détermineront leur poids respectif dans le prochain exécutif.

Cette bataille est politiquement importante, mais elle révèle aussi une faiblesse. Alors que les attentes sociales portent largement sur l'emploi, la santé, l'éducation, le pouvoir d'achat et la qualité des services publics, une partie de la campagne s'est trouvée absorbée par les transferts d'élus, les rapports personnels et la distribution future du pouvoir.

Le problème n'est donc pas simplement celui d'une majorité divisée. Il est celui de la distance entre la compétition politique telle qu'elle est organisée par les partis et les préoccupations autour desquelles s'est restructurée une partie de la société marocaine.

Gen Z 212 a déplacé le centre de gravité

Les mobilisations de 2025 ont constitué à cet égard un avertissement difficile à réduire à une séquence protestataire ordinaire.

Gen Z 212 s'est développé largement en dehors des structures traditionnelles de représentation. Sans direction formelle ni affiliation partisane ou syndicale, le mouvement s'est organisé principalement à travers les plateformes numériques. Ses revendications ont porté notamment sur la santé, l'éducation et la justice sociale. Ses participants ont explicitement cherché à maintenir leurs distances avec les partis politiques.

Cette caractéristique est probablement plus importante que l'ampleur ponctuelle des manifestations.

Dans de nombreux systèmes politiques, le mécontentement finit par être absorbé par l'opposition : un parti transforme la colère sociale en programme, en candidats puis éventuellement en majorité. Une partie de la contestation marocaine récente a suivi une trajectoire différente. Elle s'est exprimée en dehors du système partisan sans nécessairement chercher à le remplacer.

C'est ici que se situe l'un des enjeux du scrutin de 2026.

Le problème pour les partis marocains n'est pas seulement de convaincre les électeurs de choisir entre eux. Il est aussi de convaincre une partie de la population que ce choix constitue encore un instrument suffisamment puissant pour modifier sa situation.

Ce que le vote décide réellement

Il serait cependant incorrect d'en conclure que les élections marocaines seraient sans conséquence.

La Constitution de 2011 établit une règle essentielle : le roi nomme le chef du gouvernement au sein du parti politique arrivé en tête des élections à la Chambre des représentants, en fonction des résultats du scrutin. Les membres du gouvernement sont ensuite nommés par le roi sur proposition du chef du gouvernement.

Arriver premier n'est donc pas symbolique.

Le résultat déterminera le parti auquel reviendra l'initiative de former le gouvernement. Il modifiera les rapports de force entre RNI, PAM, Istiqlal et opposition. Il déterminera également la composition de la Chambre des représentants, la capacité à constituer une majorité et, à travers les négociations de coalition, la répartition d'une partie substantielle du pouvoir gouvernemental.

Les politiques publiques ne sont pas davantage indifférentes à ces rapports de force. Fiscalité, dispositifs sociaux, réglementation économique, arbitrages budgétaires, législation et mise en œuvre administrative passent en partie par le gouvernement et le Parlement.

Dire que les élections ne déterminent pas l'ensemble du pouvoir marocain ne signifie donc pas qu'elles ne déterminent rien.

C'est précisément cette distinction qui permet de comprendre le système.

Deux temporalités du pouvoir

Le Maroc fonctionne avec deux temporalités politiques superposées.

La première est électorale. Elle produit des majorités, des gouvernements, des ministres et des coalitions. Elle expose les responsables politiques au bilan de leur mandat et permet leur remplacement.

La seconde est institutionnelle et stratégique. Elle s'inscrit dans une durée beaucoup plus longue.

La monarchie conserve des prérogatives constitutionnelles considérables. Le roi préside le Conseil des ministres, est chef suprême des Forces armées royales et exerce des responsabilités propres dans plusieurs domaines fondamentaux de l'État. Le modèle constitutionnel marocain n'est donc ni celui d'une monarchie parlementaire européenne dans laquelle le souverain exerce essentiellement une fonction symbolique, ni celui d'un régime dans lequel les élections seraient dépourvues de portée gouvernementale.

Il repose sur une architecture hybride dans laquelle légitimité électorale et légitimité monarchique coexistent.

Cette architecture explique pourquoi plusieurs grandes orientations peuvent traverser les alternances gouvernementales avec une remarquable continuité. La diplomatie liée au Sahara, les relations stratégiques avec les États-Unis et l'Europe, les grands programmes d'infrastructures, la politique africaine du Royaume ou encore certaines orientations de défense appartiennent à une temporalité qui dépasse largement un mandat parlementaire.

Les gouvernements changent. L'État poursuit sa trajectoire.

Cette continuité constitue d'ailleurs l'une des forces du modèle lorsqu'il s'agit de mener des politiques nécessitant quinze ou vingt ans d'investissement. Mais elle produit simultanément une difficulté politique : lorsque la frontière entre décision stratégique et responsabilité gouvernementale devient difficile à lire, l'électeur peut avoir du mal à déterminer exactement ce qu'il sanctionne ou récompense dans l'urne.

Le véritable problème est celui de la responsabilité

C'est ici que la campagne actuelle devient plus intéressante que les affrontements individuels qui l'occupent.

Dans un système parlementaire classique, le mécanisme est relativement lisible : un gouvernement applique une politique, les électeurs en évaluent les résultats, puis le reconduisent ou le remplacent.

Au Maroc, la chaîne de responsabilité est plus complexe.

Une politique peut résulter du gouvernement, d'une stratégie royale de long terme, d'une administration, d'un établissement public ou de plusieurs de ces acteurs simultanément. Les réussites sont souvent revendiquées collectivement. Les échecs peuvent devenir beaucoup plus difficiles à attribuer.

Cette ambiguïté contribue à expliquer un phénomène apparemment contradictoire : une forte capacité de l'État à conduire certains projets stratégiques peut coexister avec une défiance envers les institutions politiques chargées de représenter la population.

Les infrastructures ferroviaires, portuaires, énergétiques ou sportives peuvent progresser rapidement tandis que les attentes concernant l'hôpital, l'école, l'emploi ou les services locaux restent suffisamment fortes pour provoquer des mobilisations.

Ce n'est pas nécessairement une contradiction économique. C'est une différence de temporalité, d'instruments et de responsabilité politique.

Le scrutin ne tranchera donc pas tout

Le 23 septembre ne sera ni un référendum sur la monarchie ni une simple formalité institutionnelle.

Les électeurs détermineront un rapport de forces parlementaire réel. Celui-ci décidera du parti à partir duquel devra être nommé le prochain chef du gouvernement et pèsera sur la composition de l'exécutif.

Mais le scrutin ne redistribuera pas l'ensemble des centres de décision du Royaume. Une partie de la politique étrangère, de la sécurité et des orientations stratégiques continuera de relever d'une architecture institutionnelle dont la durée dépasse celle de la législature.

C'est pourquoi la question centrale de 2026 n'est peut-être pas de savoir si les élections vont bouleverser le Maroc.

Elle est de savoir si elles peuvent réduire la distance qui s'est installée entre une partie de la société et ceux qui prétendent la représenter.

Les affrontements entre RNI et PAM peuvent déterminer qui disposera demain de davantage de sièges, de ministères ou de capacité de négociation. Ils ne répondent pas, à eux seuls, à cette question.

Après Gen Z 212, elle devient pourtant difficile à contourner : un système politique peut conserver sa stabilité institutionnelle tout en voyant diminuer la capacité de ses intermédiaires à transformer les attentes sociales en confiance politique.

Ce sont deux choses différentes. Et le Maroc pourrait sortir du scrutin du 23 septembre avec un nouveau gouvernement sans avoir encore résolu la seconde.

Sources principales : portail officiel Maroc.ma sur les élections législatives du 23 septembre 2026 et le calendrier électoral ; Constitution du Royaume du Maroc de 2011, notamment l'article 47 ; Médias24 et Le Desk sur les tensions RNI–PAM et l'enregistrement attribué à Rachid Talbi Alami ; Al Jazeera sur les rapports de force au sein de la coalition sortante et sur Gen Z 212 ; travaux de l'Université de Navarre sur les mobilisations sociales marocaines de 2025.