À l’extrémité de la péninsule Arabique, une langue de montagnes tombe dans l’une des voies maritimes les plus stratégiques du monde. À cet endroit, le détroit d’Ormuz ne mesure que quelques dizaines de kilomètres entre ses deux rives. Au nord se trouve l’Iran. Au sud, la péninsule omanaise de Musandam. Derrière commence le golfe Persique ; devant s’ouvre l’océan Indien.
Toute l’histoire d’Oman tient presque dans cette géographie.
Le sultanat appartient au Golfe sans y être enfermé. Il est arabe, mais regarde depuis des siècles vers l’Inde et l’Afrique orientale. Il entretient des relations étroites avec les monarchies de la péninsule tout en préservant un dialogue singulier avec Téhéran. Il produit du pétrole et du gaz, mais ne dispose ni des réserves gigantesques de l’Arabie saoudite ni de la puissance financière des Émirats arabes unis ou du Qatar. Il est suffisamment proche des grandes rivalités régionales pour en subir les conséquences, mais trop petit pour espérer les dominer.
Oman a donc construit sa puissance autrement.
Par la géographie, d’abord. Par la diplomatie, ensuite. Et de plus en plus par une stratégie économique consistant à transformer son accès à l’océan en avantage industriel, énergétique et logistique.
En 2026, alors que le détroit d’Ormuz est redevenu l’un des principaux points de tension de l’économie mondiale, cette stratégie prend une dimension nouvelle. Une partie considérable des flux énergétiques mondiaux dépend toujours de ce passage. Mais les grands ports omanais de Salalah et Duqm se trouvent, eux, directement ouverts sur la mer d’Arabie et l’océan Indien.
Pour Oman, le détroit est une position.
Le large est une stratégie.
Un pays tourné vers la mer
Bien avant le pétrole, Oman était maritime.
Des navigateurs et commerçants omanais circulaient entre la péninsule Arabique, l’Inde, la Perse et l’Afrique orientale. Après l’expulsion des Portugais de Mascate en 1650, la puissance omanaise s'étend progressivement le long des côtes de l'océan Indien. Au XIXe siècle, Zanzibar devient même pendant un temps le centre politique d’un ensemble omanais dont les réseaux commerciaux relient l’Arabie à l’Afrique orientale.
Cette profondeur historique distingue Oman de plusieurs autres monarchies du Golfe.
Son horizon stratégique n’a jamais été uniquement continental ou péninsulaire. Il est océanique.
Le pays possède aujourd’hui environ 3 165 kilomètres de côtes, depuis Musandam au nord jusqu’au Dhofar au sud. Cette façade donne accès au golfe d’Oman, à la mer d’Arabie et directement à l’océan Indien. Elle place le territoire omanais à proximité immédiate des grandes routes reliant l’Asie orientale, l’Inde, le Moyen-Orient, l’Afrique et l’Europe.
Pendant plusieurs décennies, l’exploitation des hydrocarbures a partiellement masqué cette géographie ancienne. Le pétrole permettait de financer l’État moderne. Les routes, les écoles, les hôpitaux et les infrastructures ont accompagné la transformation spectaculaire engagée sous le sultan Qabous à partir de 1970.
Mais le pétrole n’a jamais donné à Oman les mêmes marges que celles de ses voisins les plus riches.
Le pays produit autour d’un million de barils de brut et de condensats par jour. C’est considérable pour une population d’un peu plus de cinq millions d’habitants, mais modeste à l’échelle du Golfe. L’économie omanaise doit donc résoudre une équation particulière : utiliser les hydrocarbures pour financer la transformation d’un modèle qui reste encore largement dépendant des hydrocarbures.
Cette contradiction structure aujourd’hui une grande partie de sa politique économique.
La puissance sans la masse
Oman ne peut rivaliser avec l’Arabie saoudite par la taille, avec les Émirats arabes unis par la concentration du capital ou avec le Qatar par l’abondance gazière.
Il lui faut donc rendre sa petitesse utile.
La diplomatie omanaise en constitue probablement l’expression la plus aboutie.
Mascate entretient depuis longtemps une relation de sécurité importante avec les États-Unis et le Royaume-Uni tout en conservant des relations fonctionnelles avec l’Iran. Oman appartient au Conseil de coopération du Golfe, mais a régulièrement résisté aux logiques d’alignement automatique qui auraient réduit sa marge diplomatique.
Cette position lui a permis d’occuper un rôle rare : celui d’intermédiaire acceptable par des adversaires qui ne se parlent plus directement.
Les négociations autour du programme nucléaire iranien en ont fourni plusieurs illustrations. En 2025 puis encore au début de 2026, Mascate a accueilli ou facilité des discussions entre représentants américains et iraniens. Lorsque les canaux officiels se ferment, Oman devient parfois le lieu où les messages continuent de circuler.
Ce rôle n’est pas un supplément prestigieux de politique étrangère. Il répond à une nécessité géographique.
Une confrontation durable entre l’Iran et les États-Unis menace directement Oman. Une guerre dans le Golfe perturbe son commerce, ses investissements, son tourisme et ses exportations. Une fermeture d’Ormuz touche son environnement immédiat. Une polarisation absolue entre Riyad, Abou Dhabi et Téhéran réduirait son autonomie.
Oman a donc intérêt à ce qu’aucune puissance régionale ne puisse imposer entièrement son ordre.
Sa modération n’est pas l’absence de stratégie.
Elle est sa stratégie.
Ormuz, ou la géographie comme destin
Musandam est séparé du reste du territoire omanais par les Émirats arabes unis. Cette enclave montagneuse semble périphérique lorsqu’on regarde une carte politique. Sur une carte des flux mondiaux, elle devient centrale.
Elle domine la rive méridionale du détroit d’Ormuz.
La vulnérabilité du passage est connue : une part proche d’un cinquième des flux mondiaux de pétrole et de gaz naturel liquéfié y transite dans des conditions normales. La crise régionale de 2026 a rappelé brutalement que cette dépendance n’appartenait pas au passé.
Début octobre, malgré une reprise partielle des exportations régionales, les attaques contre des navires et les tensions autour de la circulation maritime continuaient de perturber le détroit. Les exportations de brut du Moyen-Orient avaient pourtant retrouvé en septembre des niveaux proches, voire temporairement supérieurs, à ceux observés avant la guerre. Le paradoxe est révélateur : l’économie mondiale peut adapter ses flux, mobiliser des stocks et réorganiser des itinéraires, mais elle ne peut facilement supprimer la géographie.
Pour Oman, cette situation crée simultanément une menace et une opportunité.
La menace est évidente : aucune économie située à quelques kilomètres d’un conflit maritime majeur ne peut être totalement protégée de ses conséquences.
L’opportunité l’est moins.
Car une grande partie de l’infrastructure portuaire qu’Oman développe depuis des années se trouve précisément de l’autre côté du verrou.
Duqm, la ville construite autour d’une carte
À plusieurs centaines de kilomètres au sud de Mascate, Duqm résume l’ambition omanaise.
Pendant longtemps, l’endroit n’était qu’une petite implantation sur une immense façade désertique tournée vers la mer d’Arabie. Il accueille désormais un port en eau profonde, une zone économique spéciale, une raffinerie, des infrastructures industrielles, des installations énergétiques et des projets destinés à attirer des capitaux internationaux.
L’intérêt de Duqm ne réside pas seulement dans ses infrastructures.
Il réside dans son emplacement.
Un navire utilisant Duqm peut rejoindre l’océan Indien sans franchir le détroit d’Ormuz. La même logique vaut pour Salalah, beaucoup plus au sud, dont le port se situe à proximité des grandes routes Est-Ouest reliant l’Asie à l’Europe.
La crise de 2026 a rendu cette caractéristique particulièrement visible. En juin, le FMI constatait que l’économie omanaise avait jusqu’alors relativement bien résisté aux conséquences de la guerre régionale, en soulignant précisément la localisation de ses principaux ports hors du goulet d’étranglement d’Ormuz.
C’est un avantage considérable.
Oman ne peut déplacer Musandam. Mais il peut déplacer progressivement le centre de gravité de certaines de ses infrastructures économiques vers la mer d’Arabie.
Duqm devient ainsi davantage qu’un projet de développement régional. C’est une forme d’assurance géopolitique construite en béton, en quais, en pipelines et en zones industrielles.
Sortir du pétrole avec l’argent du pétrole
L’autre bataille est économique.
Les progrès sont réels. Les activités non pétrolières représentent désormais près de 70 % du PIB selon les estimations du FMI. Mais cette statistique donne une image incomplète de la dépendance du pays.
Les hydrocarbures fournissent encore autour de 80 % des recettes publiques.
Autrement dit, Oman a davantage diversifié ce qu’il produit que la manière dont son État se finance.
C’est une distinction essentielle.
Un hôtel, une entreprise logistique ou une usine peuvent accroître le PIB non pétrolier, mais si les dépenses publiques, l’investissement et une partie de la demande intérieure restent indirectement alimentés par les revenus pétroliers, le cycle des hydrocarbures continue d’irriguer l’ensemble de l’économie.
Le FMI estime ainsi qu’un choc faisant tomber temporairement le pétrole autour de 40 dollars le baril pourrait rapidement faire basculer les finances publiques et les comptes extérieurs omanais dans de lourds déficits.
C’est précisément ce que Vision Oman 2040 cherche à corriger.
Le programme vise à développer l’industrie manufacturière, la logistique, le tourisme, les services financiers, les technologies, les énergies renouvelables et les exportations non pétrolières. Il cherche également à accroître le rôle du secteur privé et à réduire progressivement la dépendance de l’État aux recettes des hydrocarbures.
La transformation a déjà produit certains résultats. La dette publique du gouvernement central, qui avait fortement augmenté après le choc pétrolier de la décennie précédente, était revenue à environ 34,7 % du PIB fin 2025. Pour 2026, malgré les perturbations régionales, le FMI estimait en juin la croissance réelle autour de 3,7 %, portée notamment par l’augmentation de la production pétrolière.
Mais le véritable test viendra lorsque le pétrole cessera d’aider.
L’hydrogène après le pétrole
Oman dispose ici d’un autre avantage géographique.
Beaucoup de soleil. De vastes espaces peu densément peuplés. Des régimes de vents favorables dans certaines régions. Une longue façade maritime. Des ports industriels. Et une position relativement proche des marchés asiatiques et européens.
Cette combinaison explique les ambitions du pays dans l’hydrogène vert.
L’idée consiste à utiliser de grandes capacités solaires et éoliennes pour produire de l’électricité renouvelable, électrolyser de l’eau et fabriquer de l’hydrogène ou des dérivés plus facilement transportables, notamment l’ammoniac.
Duqm pourrait devenir l’un des principaux centres de cette nouvelle économie.
Le pari est encore incertain. L’industrie mondiale de l’hydrogène vert reste confrontée à des coûts élevés, à des besoins gigantesques en infrastructures et à une demande qui se développe plus lentement que certaines projections initiales. Oman n’échappera pas à ces contraintes.
Mais le choix est révélateur.
Pendant un demi-siècle, le sous-sol a constitué l’avantage énergétique du pays.
Demain, ce pourrait être son territoire.
Le pétrole était extrait.
L’énergie renouvelable doit être construite.
Cette différence transforme profondément le rôle de l’État : il ne suffit plus d’exploiter une ressource existante. Il faut créer tout un écosystème industriel autour d’une ressource potentielle.
Entre Dubaï et Riyad, une autre voie
La diversification omanaise est parfois comparée à celle des Émirats arabes unis ou de l’Arabie saoudite. La comparaison a ses limites.
Oman ne cherche pas à reproduire Dubaï.
Il n’en a ni la même concentration urbaine, ni la même puissance financière, ni nécessairement le même modèle social. Il ne cherche pas davantage à reproduire à l’identique la transformation saoudienne, soutenue par une économie et un fonds souverain d’une tout autre dimension.
Son avantage pourrait justement être ailleurs.
Sohar peut servir les échanges avec le Golfe et les marchés industriels voisins. Duqm peut devenir une plateforme industrielle directement ouverte sur l’océan Indien. Salalah est déjà positionné sur l’une des grandes routes maritimes mondiales et sa capacité conteneurisée a récemment été portée d’environ 4,5 à 6,5 millions d’EVP par an.
À ces ports peuvent s’adosser raffineries, pétrochimie, métaux, hydrogène, entrepôts, maintenance navale, transformation industrielle et corridors logistiques.
La logique n’est donc pas simplement de construire trois grands ports.
Elle consiste à transformer la côte omanaise en système économique.
Et ce système regarde moins vers l’intérieur du Golfe que vers l’océan Indien.
La contrainte démographique
Cette transformation rencontre cependant une autre limite : l’emploi.
Oman compte environ 5,4 millions d’habitants, dont une part importante de travailleurs étrangers. Comme ailleurs dans le Golfe, l’État doit simultanément attirer les compétences nécessaires au fonctionnement de l’économie et créer suffisamment d’emplois attractifs pour ses propres citoyens.
C’est l’une des contradictions centrales des modèles économiques du Golfe.
Les secteurs les plus compétitifs reposent souvent sur une main-d’œuvre internationale flexible. Mais la stabilité du contrat social suppose que la diversification bénéficie aussi directement à la population nationale.
L’« omanisation » de l’emploi répond à cette tension. Elle cherche à augmenter la présence des citoyens dans le secteur privé, mais elle doit éviter de réduire la compétitivité des entreprises ou de simplement déplacer l’emploi national vers des activités protégées.
Le véritable succès de Vision 2040 ne se mesurera donc pas uniquement en kilomètres de quais, en mégawatts renouvelables ou en milliards investis.
Il se mesurera aussi à la capacité d’Oman à produire des emplois suffisamment productifs pour rendre son nouveau modèle durable.
La valeur de l’équilibre
Oman demeure un petit pays entouré de puissances beaucoup plus importantes.
L’Iran compte plus de quinze fois sa population. L’Arabie saoudite possède une profondeur territoriale, financière et énergétique incomparable. Les Émirats disposent de centres financiers et logistiques déjà intégrés aux réseaux mondiaux. L’Inde, située de l’autre côté de la mer d’Arabie, est devenue l’une des principales puissances économiques du siècle.
Oman ne dominera aucun de ces acteurs.
Il peut en revanche devenir utile à tous.
Utile comme intermédiaire diplomatique entre Washington et Téhéran.
Utile comme plateforme portuaire entre le Golfe et l’océan Indien.
Utile comme point d’accès aux marchés de la péninsule Arabique.
Utile comme futur producteur d’énergie renouvelable et de molécules bas carbone.
Utile, enfin, comme territoire relativement stable dans une région où la stabilité elle-même devient une infrastructure.
C’est peut-être là que réside la véritable singularité omanaise.
Pendant plusieurs décennies, la mondialisation a favorisé les grands hubs capables de concentrer les flux. Dubaï, Singapour, Rotterdam ou Hong Kong en ont été les expressions spectaculaires.
Le monde qui apparaît aujourd’hui est différent. Les entreprises cherchent davantage de redondance. Les États veulent sécuriser les routes commerciales. Les détroits deviennent des risques. Les chaînes d’approvisionnement intègrent la géopolitique. Les ports ne sont plus seulement évalués selon leur efficacité, mais selon leur exposition aux crises.
Dans ce monde, la possibilité de contourner un verrou peut valoir presque autant que la capacité de concentrer les flux.
Oman possède précisément cette possibilité.
Son histoire avait commencé par la mer. Le pétrole l’avait ensuite rapproché du destin des monarchies du Golfe. La géopolitique pourrait maintenant le ramener vers son horizon ancien.
Au nord, Musandam observe toujours Ormuz.
Mais l’avenir d’Oman se joue peut-être plus au sud, sur les quais de Duqm et de Salalah, là où disparaît le détroit et où commence le large.
Sources principales
Fonds monétaire international — IMF Staff Concludes Staff Visit to the Sultanate of Oman, juin 2026.
Fonds monétaire international — Oman: 2025 Article IV Consultation, janvier 2026.
Fonds monétaire international — Beyond Oil: Accelerating Export Diversification for Sustainable Growth — Oman, 2026.
Sultanate of Oman, Oman Vision 2040 — indicateurs, objectifs de diversification et rapports d’exécution.
Ministère des Affaires étrangères du Sultanat d’Oman — histoire d’Oman et documentation relative à la politique étrangère et aux médiations américano-iraniennes.
Reuters — données et informations relatives aux flux pétroliers, au détroit d’Ormuz et aux tensions maritimes, octobre 2026.
Bureau de recherche Atlas Limits
Bureau éditorial et analytique d’Atlas Limits.


