La géographie politique du Sahel est en train de changer sans que ses frontières aient besoin de bouger. Au nord, le Niger cherche de nouveaux arrangements avec les autorités militaires de l'est libyen. À l'ouest, le Mali poursuit une reconquête territoriale dont les résultats demeurent fragiles. Entre les deux, l'Algérie tente de préserver son influence sur un espace qu'elle considère depuis longtemps comme une profondeur stratégique essentielle. Plus loin, les Émirats arabes unis et la Russie apparaissent dans des configurations différentes, mais autour d'une même réalité : la sécurité du Sahel est devenue indissociable des rivalités qui traversent l'Afrique du Nord.

Le rapprochement annoncé entre le général Abdourahamane Tiani, dirigeant du Niger, et le camp du maréchal Khalifa Haftar, qui domine l'est libyen et exerce une influence déterminante sur une grande partie du sud du pays, illustre cette transformation. Présenté par Jeune Afrique comme un nouvel arrangement destiné à stabiliser leurs relations, il dépasse potentiellement la seule coopération entre deux appareils militaires. Il pourrait modifier les équilibres autour du Fezzan, cette vaste région désertique du sud libyen où se rencontrent les routes commerciales, les réseaux armés et les intérêts sécuritaires de plusieurs États.

Dans le même temps, les consultations du président malien de transition Assimi Goïta auprès de ses partenaires de l'Alliance des États du Sahel (AES) soulignent une autre évolution : l'unité politique revendiquée par le Mali, le Niger et le Burkina Faso doit désormais composer avec la diversification de leurs relations extérieures.

Ces événements ne constituent pas nécessairement les éléments d'une stratégie commune. Leur rapprochement révèle néanmoins une mutation plus profonde. Après avoir rompu avec une partie de leurs anciens partenaires, les régimes sahéliens ne sortent pas des rapports de puissance. Ils cherchent à les réorganiser à leur avantage.

Le retour du Fezzan au centre du jeu

Pendant longtemps, les crises sahéliennes ont principalement été analysées à travers leurs dimensions occidentales : l'intervention française au Mali, les opérations antiterroristes, les relations avec la CEDEAO ou la présence croissante des forces russes. Cette lecture reste nécessaire, mais elle ne suffit plus à expliquer les nouvelles dynamiques régionales.

Le sud de la Libye redevient un espace décisif.

Depuis la chute de Mouammar Kadhafi en 2011, le territoire libyen demeure fragmenté entre autorités rivales, groupes armés et réseaux économiques concurrents. Cette fragmentation a profondément affecté les pays voisins. Les circulations d'armes, de combattants et de marchandises à travers les frontières désertiques ont contribué à transformer les conditions de sécurité au Niger, au Mali et au Tchad.

Le Fezzan occupe dans ce système une position particulière. Il relie le nord libyen aux espaces sahariens et sahéliens, tout en constituant une zone de passage pour les échanges légaux et clandestins. Son importance tient moins à la densité de sa population qu'à la géographie de ses corridors, à ses infrastructures énergétiques et à la capacité des acteurs qui y sont implantés à contrôler ou à perturber les circulations.

Pour le Niger, dont l'économie dépend largement de corridors extérieurs, la stabilisation des relations avec les autorités contrôlant le sud libyen présente un intérêt évident. Elle peut faciliter la surveillance des frontières, réduire certains risques d'incidents et ouvrir des canaux de négociation avec des acteurs qui exercent une autorité effective sur le terrain.

Pour Khalifa Haftar et son entourage, un rapprochement avec Niamey offre une possibilité supplémentaire d'étendre leur reconnaissance régionale. Le camp Haftar ne représente pas l'ensemble de l'État libyen, mais son contrôle territorial lui permet de conduire une diplomatie sécuritaire parallèle, particulièrement dans les espaces frontaliers.

La portée réelle de l'accord dépend toutefois de son contenu opérationnel. Un pacte de non-agression, une coopération en matière de renseignement ou un dispositif de coordination frontalière n'impliquent pas les mêmes engagements qu'une alliance militaire. Sans publication détaillée de ses dispositions, il serait excessif de présenter ce rapprochement comme la naissance d'un bloc stratégique constitué.

Son intérêt réside déjà ailleurs : il confirme que les frontières méridionales de la Libye sont devenues un terrain de négociation politique entre autorités militaires qui cherchent à transformer leur contrôle territorial en influence diplomatique.

L'Algérie face à la diversification des alliances sahéliennes

Pour Alger, cette évolution intervient dans un environnement régional devenu considérablement plus complexe.

L'Algérie dispose de longues frontières avec le Mali, le Niger et la Libye. Sa politique sahélienne repose historiquement sur plusieurs impératifs : empêcher l'installation durable de groupes armés à proximité de son territoire, limiter les interventions militaires étrangères dans son voisinage immédiat et conserver un rôle diplomatique central dans la résolution des conflits régionaux.

L'accord de paix signé à Alger en 2015 entre le gouvernement malien et plusieurs mouvements armés du nord du Mali constituait l'une des expressions les plus visibles de cette stratégie. Son abandon par les autorités maliennes en janvier 2024 a marqué une rupture importante. Il a affaibli un cadre diplomatique dans lequel l'Algérie occupait une position privilégiée, tandis que Bamako privilégiait progressivement une réponse militaire au conflit septentrional.

La relation entre Alger et Niamey présente une configuration différente. Le Niger conserve des raisons structurelles de coopérer avec son voisin du nord, qu'il s'agisse de sécurité frontalière, de projets énergétiques ou de circulation des marchandises. Cette interdépendance ne disparaît pas avec les changements de régime ou les divergences diplomatiques.

Le rapprochement avec le camp Haftar ne signifie donc pas nécessairement que Niamey cherche à s'éloigner de l'Algérie. Il peut aussi traduire une stratégie de diversification : multiplier les interlocuteurs afin de ne pas dépendre exclusivement d'un partenaire pour la sécurisation de son environnement régional.

C'est précisément cette diversification qui complique la position algérienne.

L'influence d'Alger reposait en partie sur sa capacité à apparaître comme un interlocuteur difficilement contournable dans les crises du Sahara central. Or les autorités sahéliennes disposent désormais d'un éventail plus large de relations militaires et diplomatiques, même lorsque celles-ci sont fragiles, asymétriques ou concurrentes.

L'Algérie ne perd pas mécaniquement son influence. Sa proximité géographique, ses capacités militaires et ses infrastructures continuent de lui donner des avantages que des puissances plus éloignées ne peuvent reproduire facilement. Mais elle doit composer avec des gouvernements qui revendiquent une plus grande liberté dans le choix de leurs partenaires.

Le défi algérien consiste ainsi moins à empêcher toute nouvelle alliance qu'à éviter que ces alliances ne réduisent sa capacité à peser sur les décisions qui affectent directement sa sécurité.

Abou Dhabi, une influence qui passe par la Libye

La dimension émiratie ajoute une autre couche à cette recomposition.

Les Émirats arabes unis entretiennent depuis plusieurs années des relations étroites avec le camp de Khalifa Haftar. Leur implication dans le conflit libyen, notamment leur soutien militaire documenté dans les années précédentes, a contribué à faire d'Abou Dhabi un acteur extérieur important dans les équilibres du pays.

Cette relation donne une portée régionale particulière au rapprochement entre Haftar et les autorités nigériennes. Elle crée une possibilité d'articulation entre les réseaux d'influence établis en Libye et les nouveaux partenariats recherchés par les régimes sahéliens.

Il faut néanmoins distinguer trois réalités : l'influence émiratie auprès du camp Haftar, les décisions propres des autorités militaires libyennes et l'existence éventuelle d'une coordination directe entre Abou Dhabi et Niamey. Les deux premières ne démontrent pas automatiquement la troisième.

Cette distinction est essentielle. Une analyse géopolitique peut identifier des intérêts convergents sans transformer cette convergence en preuve d'une stratégie concertée.

Pour les Émirats, l'Afrique constitue depuis plusieurs années un espace d'expansion diplomatique, commerciale et logistique. Les investissements portuaires, les infrastructures, les relations sécuritaires et les partenariats politiques s'inscrivent dans une stratégie de projection qui dépasse largement le seul théâtre libyen.

Mais le Sahel ne se prête pas à une extension linéaire de cette influence. Les réseaux locaux y sont fragmentés, les autorités politiques disposent de marges de manœuvre variables et les intérêts des partenaires peuvent diverger rapidement.

L'hypothèse d'une rivalité indirecte entre Alger et Abou Dhabi mérite donc d'être examinée à travers les mécanismes concrets de l'influence : financement, accès aux responsables militaires, soutien logistique, coopération sécuritaire et contrôle des corridors. Elle ne saurait être réduite à l'image de deux capitales se disputant un territoire dont les acteurs locaux seraient dépourvus d'initiative.

Le Niger, comme les autorités du sud libyen, poursuit ses propres objectifs. C'est cette autonomie relative qui rend les nouveaux équilibres difficiles à stabiliser.

Le Mali et les limites de la reconquête

À l'ouest de cette recomposition, la situation malienne rappelle que les alliances extérieures ne peuvent être dissociées des rapports de force militaires sur le terrain.

La question de Kidal demeure particulièrement révélatrice.

Cette ville du nord du Mali possède une importance politique qui dépasse son poids démographique. Elle représente depuis plusieurs décennies un centre majeur des revendications autonomistes et indépendantistes touarègues, ainsi qu'un symbole de la difficulté de l'État malien à exercer durablement son autorité sur l'ensemble du territoire.

La reprise de Kidal par les forces gouvernementales en novembre 2023 avait constitué une victoire symbolique majeure pour Bamako. Elle intervenait dans un contexte de retrait de la mission des Nations unies et de transformation des alliances militaires du Mali, avec un recours croissant aux partenaires russes.

Mais le contrôle d'une capitale régionale ne garantit pas la maîtrise de l'espace environnant.

Dans les régions désertiques, les groupes armés peuvent éviter les confrontations conventionnelles, disperser leurs unités, perturber les axes de circulation et conserver des capacités d'action au-delà des principales agglomérations. La supériorité militaire ponctuelle ne se traduit pas automatiquement par une autorité administrative permanente.

Les développements rapportés début novembre autour de Kidal doivent être interprétés à partir de cette distinction. Les informations disponibles sur la reprise de la ville et sur les positions des forces maliennes et de leurs partenaires russes indiquent des évolutions tactiques importantes, mais ne suffisent pas à établir une pacification durable du nord.

La présence russe, désormais associée notamment à Africa Corps après les transformations de l'ancien dispositif Wagner, a modifié les moyens dont disposent les autorités maliennes. Elle a également introduit une nouvelle dépendance en matière de formation, d'équipements, d'appui opérationnel et de capacités spécialisées.

Le paradoxe est central. La souveraineté constitue l'un des principaux fondements du discours politique des autorités de transition, mais l'exercice effectif de cette souveraineté exige des ressources militaires, financières et technologiques dont une partie reste fournie par des partenaires extérieurs.

Le problème n'est pas propre au Mali. Il traverse l'ensemble des États confrontés à des insurrections prolongées et à des contraintes budgétaires importantes. La différence tient à la rapidité avec laquelle Bamako a remplacé ses anciens arrangements sécuritaires par de nouveaux.

La reconquête territoriale peut ainsi renforcer la légitimité politique du pouvoir tout en augmentant le coût de la sécurisation des territoires repris. Plus l'État étend ses positions, plus il doit protéger ses garnisons, ses voies de ravitaillement, ses administrations et les populations qui vivent sous son autorité.

Une victoire militaire ouvre alors une seconde épreuve, généralement plus longue : transformer la présence des forces armées en capacité de gouvernement.

L'AES, entre solidarité politique et intérêts nationaux

Créée en septembre 2023 par le Mali, le Niger et le Burkina Faso, l'Alliance des États du Sahel est devenue progressivement le principal cadre de coordination politique et sécuritaire de ces trois régimes militaires.

Sa transformation en confédération en juillet 2024 a renforcé cette ambition. Le projet dépasse désormais la seule assistance mutuelle face aux menaces armées. Il entend construire un espace politique distinct de celui de la CEDEAO, dont les trois pays se sont officiellement retirés en janvier 2025.

Cette évolution traduit une volonté de rupture avec des institutions régionales jugées insuffisamment respectueuses de leurs choix souverains. Elle repose également sur une solidarité entre gouvernements confrontés à des défis sécuritaires comparables et à des contestations de leur légitimité constitutionnelle.

Mais l'unité institutionnelle ne supprime pas les différences géographiques.

Le Mali demeure profondément lié aux équilibres du Sahara occidental et central, à ses relations avec l'Algérie et aux conflits qui traversent son territoire septentrional. Le Niger occupe une position charnière entre le Maghreb, le bassin du lac Tchad et les corridors commerciaux reliant l'Afrique de l'Ouest à la Méditerranée. Le Burkina Faso, plus méridional et enclavé, est directement exposé à la progression des violences dans les espaces frontaliers du golfe de Guinée.

Ces configurations produisent des priorités différentes.

Une coopération renforcée entre Niamey et le camp Haftar peut présenter des avantages pour le Niger sans constituer une priorité équivalente pour Bamako ou Ouagadougou. De même, les relations entre le Mali et l'Algérie ne déterminent pas automatiquement celles du Niger avec Alger.

Les consultations d'Assimi Goïta auprès de ses partenaires de l'AES, rapportées au début de novembre, prennent leur sens dans cette perspective. Elles peuvent être interprétées comme une démarche de coordination face à des évolutions régionales qui ne concernent pas les trois États de manière identique.

Le véritable test de l'AES ne sera pas seulement sa capacité à afficher une position commune. Il résidera dans son aptitude à gérer des intérêts divergents sans transformer chaque désaccord bilatéral en crise collective.

Cette distinction est fondamentale pour comprendre la solidité future de l'organisation. Une alliance peut être politiquement cohérente tout en demeurant opérationnellement inégale. Elle peut également renforcer la capacité de négociation de ses membres sans supprimer leurs dépendances nationales.

La Russie, partenaire militaire mais pas arbitre universel

La Russie occupe une place particulière dans ce paysage.

Son implantation militaire au Mali, son rapprochement avec plusieurs régimes sahéliens et ses relations avec les autorités de l'est libyen lui donnent une présence dans différents segments de l'espace saharo-sahélien.

Cette présence ne signifie pas que Moscou contrôle l'ensemble des relations entre ces acteurs. Les partenariats russes répondent à des besoins distincts, négociés dans des contextes nationaux différents.

Au Mali, l'enjeu principal demeure l'assistance sécuritaire et la consolidation des capacités militaires gouvernementales. En Libye, les relations russes avec le camp Haftar s'inscrivent dans un conflit politique et territorial plus ancien, où interviennent également des considérations méditerranéennes et africaines.

Ces relations peuvent créer des passerelles diplomatiques ou logistiques, mais elles peuvent aussi exposer Moscou à des intérêts contradictoires.

La Russie doit notamment composer avec les relations que ses partenaires entretiennent avec d'autres puissances. L'Algérie reste elle-même un partenaire historique de Moscou dans le domaine de l'armement, tout en défendant une politique étrangère autonome et des intérêts parfois différents de ceux des autorités sahéliennes.

Il serait donc trompeur de représenter la région comme un ensemble de blocs parfaitement alignés. La Russie peut entretenir des relations avec plusieurs acteurs dont les objectifs ne coïncident pas, sans être nécessairement en mesure de résoudre leurs divergences.

Cette situation constitue à la fois une ressource diplomatique et une limite stratégique.

Elle permet à Moscou de maintenir des canaux de dialogue dans plusieurs capitales. Elle l'oblige aussi à préserver des équilibres dont la stabilité dépend largement de décisions prises localement.

La souveraineté à l'épreuve des corridors

Au-delà des rivalités diplomatiques, la recomposition du Sahel repose sur une réalité matérielle souvent reléguée au second plan : les États de la région dépendent de réseaux de circulation qu'ils ne contrôlent pas entièrement.

Le Mali, le Niger et le Burkina Faso sont enclavés. Leur accès aux marchés internationaux dépend de corridors traversant d'autres territoires, d'infrastructures portuaires extérieures et de relations commerciales qui ne peuvent être remplacées rapidement.

Les frontières sahariennes ajoutent à cette dépendance une dimension sécuritaire. Elles traversent des espaces où la surveillance permanente est coûteuse, où les réseaux communautaires et commerciaux précèdent les États contemporains et où la distinction entre économie formelle et informelle reste parfois difficile à établir.

Le contrôle des routes devient alors un instrument de puissance.

Il ne s'agit pas uniquement de permettre la circulation des marchandises. Les corridors déterminent également l'acheminement du carburant, des équipements militaires, des produits alimentaires et des ressources nécessaires au fonctionnement des administrations.

Dans cette perspective, les relations entre le Niger et le sud libyen ne doivent pas être interprétées seulement comme une question d'alliances politiques. Elles concernent aussi la capacité de Niamey à sécuriser des options supplémentaires dans un environnement où les ruptures d'approvisionnement peuvent rapidement devenir des crises économiques et politiques.

La même logique s'applique au Mali, où la protection des axes de transport demeure une condition essentielle de la stabilisation territoriale.

La souveraineté ne se mesure donc pas uniquement à la présence d'un drapeau sur une ville ou à la signature d'un accord militaire. Elle dépend de la capacité à maintenir les flux qui permettent à l'État de fonctionner.

Cette dimension explique pourquoi des acteurs apparemment secondaires, contrôlant un passage frontalier, un nœud logistique ou une zone désertique, peuvent acquérir une importance diplomatique disproportionnée.

Une recomposition sans nouvel équilibre établi

Trois trajectoires peuvent désormais se dessiner.

La première serait celle d'une stabilisation pragmatique. Les autorités sahéliennes multiplieraient les arrangements bilatéraux, tandis que l'Algérie, les acteurs libyens, la Russie et les autres partenaires extérieurs chercheraient à préserver leurs intérêts sans confrontation directe. L'AES pourrait alors fonctionner comme un cadre de coordination suffisamment souple pour permettre à ses membres de conserver des politiques étrangères différenciées.

La deuxième trajectoire serait celle d'une concurrence accrue entre réseaux d'influence. Les rivalités autour du sud libyen, les tensions entre Bamako et Alger et la présence de partenaires militaires extérieurs pourraient compliquer les mécanismes de coopération régionale. Les États sahéliens disposeraient de davantage d'interlocuteurs, mais au prix d'une plus grande exposition aux conflits entre leurs partenaires.

La troisième serait celle d'une fragmentation progressive. Les impératifs nationaux prendraient le dessus sur la solidarité confédérale, les dispositifs sécuritaires resteraient concentrés sur quelques centres urbains et les groupes armés exploiteraient les discontinuités entre les différentes zones de contrôle.

Aucune de ces trajectoires n'est aujourd'hui inévitable. Leur évolution dépendra moins des déclarations diplomatiques que de plusieurs variables concrètes : la capacité des armées à sécuriser durablement les territoires, la solidité des ressources budgétaires, le maintien des corridors commerciaux et la possibilité de reconstruire des mécanismes politiques de règlement des conflits.

Le facteur civil sera également déterminant. Les populations sahéliennes supportent les conséquences des déplacements forcés, de l'insécurité alimentaire, de la perturbation des échanges et de l'affaiblissement des services publics. Une recomposition des alliances qui n'améliorerait pas ces conditions pourrait modifier les rapports de force extérieurs sans transformer les causes profondes de l'instabilité.

La nouvelle équation sahélienne

Le rapprochement entre Tiani et le camp Haftar, les consultations entre dirigeants de l'AES et les développements militaires autour de Kidal ne dessinent pas encore un nouvel ordre régional. Ils montrent plutôt que l'ancien système d'influence a perdu une partie de sa cohérence, sans qu'un autre l'ait remplacé.

L'Algérie conserve des atouts géographiques et diplomatiques considérables, mais ne peut plus présumer de sa centralité dans toutes les négociations sahéliennes. Les Émirats peuvent bénéficier de leurs réseaux libyens, sans disposer pour autant d'une influence directe et uniforme sur le Niger. La Russie fournit des capacités militaires recherchées, mais ne peut se substituer durablement aux institutions politiques et économiques des États qu'elle accompagne.

Quant aux régimes sahéliens, leur volonté d'autonomie se heurte à une contradiction qui traverse l'histoire des États enclavés : réduire une dépendance extérieure conduit souvent à en organiser plusieurs autres.

La différence est que cette multiplication des partenaires peut aussi devenir une ressource, à condition que les gouvernements conservent la capacité de les mettre en concurrence, de limiter leurs engagements et de préserver des relations fonctionnelles avec leurs voisins.

Le Sahel ne bascule donc pas simplement d'une sphère d'influence vers une autre. Il devient un espace de négociation permanente, dans lequel chaque acteur cherche à convertir une position géographique, une capacité militaire ou un accès logistique en avantage politique.

La carte des alliances se redessine. Celle des vulnérabilités, beaucoup moins.


Sources principales

  • Jeune Afrique, 6 novembre 2026 — Enquête sur le rapprochement Tiani–Haftar et les rivalités d'influence entre Alger et Abou Dhabi.
  • RFI Afrique, novembre 2026 — Informations sur les consultations d'Assimi Goïta auprès des dirigeants du Niger et du Burkina Faso, ainsi que sur la situation militaire autour de Kidal.
  • Alliance des États du Sahel, Charte du Liptako-Gourma, 16 septembre 2023, et textes constitutifs de la Confédération AES, juillet 2024.
  • Accord pour la paix et la réconciliation au Mali issu du processus d'Alger, 2015 ; annonce de sa dénonciation par les autorités maliennes, janvier 2024.
  • Nations unies, Conseil de sécurité, rapports sur la situation au Mali, la transition de la MINUSMA et la situation politique et sécuritaire en Libye.
  • Groupe d'experts des Nations unies sur la Libye, rapports relatifs aux réseaux armés, aux transferts d'équipements et aux ingérences extérieures.
  • CEDEAO, communiqués concernant le retrait du Mali, du Niger et du Burkina Faso, effectif le 29 janvier 2025.

Note méthodologique : les informations relatives aux arrangements diplomatiques récents sont distinguées des faits institutionnels établis. Les intentions stratégiques attribuées aux acteurs constituent des hypothèses d'analyse et non des faits démontrés. Les dispositions détaillées de l'accord Tiani–Haftar et les développements militaires récents nécessitent une vérification documentaire indépendante avant publication définitive.