À Sparrows Point, près de Baltimore, le sol porte encore la mémoire de l’ancienne puissance industrielle américaine. Pendant une grande partie du XXe siècle, cet immense territoire posé sur la baie de Chesapeake fut l’un des centres de gravité de la sidérurgie des États-Unis. Bethlehem Steel y employa des dizaines de milliers d’ouvriers. L’acier qui en sortait alimentait les chemins de fer, les automobiles, les infrastructures et les navires d’une économie devenue la première du monde. Puis l’usine s’est éteinte.
En octobre 2026, Donald Trump est revenu sur ce terrain pour annoncer une autre forme d’industrie lourde. Anduril Industries doit investir 3,7 milliards de dollars pour construire à Sparrows Point Arsenal-2, un complexe industriel de plus de 185 000 mètres carrés consacré notamment à la fabrication de composants destinés aux sous-marins nucléaires d’attaque de classe Virginia. L’US Navy a parallèlement accordé à l’entreprise un contrat pouvant atteindre 2,9 milliards de dollars, dont les paiements seront liés aux résultats industriels effectivement obtenus.
Les deux montants portent l’engagement associé au programme jusqu’à 6,6 milliards de dollars, mais ils recouvrent deux réalités différentes : 3,7 milliards de capital privé investi par Anduril dans l’appareil productif, et jusqu’à 2,9 milliards de commandes publiques liées à la production.
Derrière ces chiffres apparaît quelque chose de plus important qu'une nouvelle usine.
Les États-Unis redécouvrent que la puissance militaire ne dépend pas seulement de la sophistication des armes qu'un pays sait concevoir. Elle dépend du nombre de systèmes qu'il peut effectivement fabriquer, du temps nécessaire pour les produire et de l'épaisseur de l'appareil industriel capable de soutenir cette production pendant des années.
La guerre redevient une question d'usines.
Le goulot d'étranglement américain
Les sous-marins de classe Virginia comptent parmi les machines industrielles les plus complexes jamais construites. Propulsion nucléaire, furtivité acoustique, systèmes de combat, capteurs, armements et milliers de composants doivent être assemblés selon des normes extrêmement exigeantes.
Deux groupes seulement se trouvent au cœur de leur construction : General Dynamics Electric Boat et Huntington Ingalls Industries, à travers Newport News Shipbuilding.
Sur le papier, les États-Unis achètent depuis plus d'une décennie environ deux Virginia par an. Dans les chantiers, la réalité est différente.
Depuis 2022, les difficultés de recrutement, les tensions chez les fournisseurs et les contraintes de capacité ont limité la production effective à environ 1,2 à 1,4 sous-marin par an. Un retard industriel s'est donc progressivement accumulé entre les bâtiments commandés et ceux réellement livrés.
Le problème devient encore plus difficile avec AUKUS.
Pour répondre aux besoins de la flotte américaine, remplacer les trois à cinq Virginia qui doivent être transférés à l'Australie et absorber le retard déjà accumulé, l'US Navy estime devoir porter à terme la capacité industrielle à environ 2,33 sous-marins Virginia par an.
Passer de 1,2-1,4 à 2,33 ne consiste pas simplement à demander aux chantiers existants de travailler davantage.
Il faut davantage de soudeurs, d'électriciens, de chaudronniers, d'ingénieurs et d'inspecteurs. Il faut agrandir les chantiers. Il faut renforcer des centaines de fournisseurs. Il faut produire davantage de réacteurs, de tubes, de vannes, de systèmes électroniques et de structures métalliques. Il faut surtout synchroniser cet ensemble.
La faiblesse américaine n'est donc pas technologique.
Elle est devenue industrielle.
Neuf millions d'heures supplémentaires
C'est ici qu'Arsenal-2 prend sa véritable dimension.
Selon les informations communiquées autour du projet, le complexe pourrait ajouter environ neuf millions d'heures de travail industriel par an à la base de production des sous-marins américains, soit approximativement 15 % de capacité supplémentaire pour le programme Virginia.
Le site doit employer directement environ 3 100 personnes et pourrait soutenir plus de 11 000 emplois indirects. Anduril estime son impact économique annuel à près de 2 milliards de dollars.
Les premières opérations à Sparrows Point sont prévues pour 2030, avant une montée en puissance progressive.
Mais l'entreprise ne compte pas attendre cette date.
Une installation d'environ 15 000 mètres carrés en Californie doit commencer à développer les procédés industriels, les systèmes de contrôle qualité et les compétences nécessaires à la fabrication de composants destinés aux Virginia. Les tubes lance-torpilles figurent parmi les premières pièces concernées. Cette installation doit permettre à Anduril d'apprendre à produire selon les standards extrêmement contraignants de l'industrie nucléaire navale avant de transférer ces méthodes à une échelle beaucoup plus importante dans le Maryland.
L'usine elle-même devient ainsi un prototype.
Et c'est précisément là que le projet Anduril s'écarte de la réindustrialisation classique.
L'usine comme système d'exploitation
Anduril ne vient pas historiquement de la construction navale. Fondée en 2017, l'entreprise s'est développée autour des systèmes autonomes, de l'intelligence artificielle, des drones, des capteurs et des logiciels militaires.
Son ambition est désormais d'appliquer aux industries de défense une logique inspirée des entreprises technologiques.
Arsenal-2 doit être organisé autour d'ArsenalOS, une plateforme logicielle destinée à relier fabrication, circulation des matériaux, assemblage, contrôle qualité, inspection et documentation industrielle.
Dans un chantier naval traditionnel, une partie importante du temps perdu ne provient pas nécessairement de l'opération industrielle elle-même. Elle provient de l'attente entre deux opérations, du déplacement des composants, des séquences d'assemblage mal synchronisées, de la disponibilité des équipes ou de la documentation nécessaire avant de poursuivre le travail.
Anduril veut traiter l'usine comme un système intégré.
Les halls doivent être configurables. Les distances entre fabrication, assemblage, essais et intégration doivent être réduites. Les instructions de travail deviennent numériques. Les contrôles qualité sont intégrés au processus. Les flux physiques sont suivis par logiciel.
L'automatisation ne supprime pourtant pas l'ouvrier spécialisé.
Elle cherche plutôt à augmenter sa productivité.
Un sous-marin nucléaire continuera d'exiger des soudeurs, des tuyauteurs, des électriciens, des inspecteurs et des techniciens extrêmement qualifiés. Mais leur travail doit s'insérer dans une architecture industrielle où l'information circule aussi vite que les pièces.
C'est une conception très différente de celle des anciens arsenaux.
Et pourtant, elle poursuit exactement le même objectif : produire davantage.
Arsenal-1, Arsenal-2
Le Maryland n'est pas une expérience isolée.
Dans l'Ohio, Anduril construit déjà Arsenal-1, un complexe d'environ un milliard de dollars destiné à produire en grande série des drones et systèmes autonomes.
La logique est similaire : concevoir non seulement une arme, mais le système industriel capable d'en fabriquer rapidement des milliers.
Arsenal-1 vise le monde des systèmes relativement modulaires et autonomes.
Arsenal-2 s'attaque désormais à l'autre extrémité du spectre : la construction navale nucléaire, où les cycles industriels se comptent en années, les exigences de certification sont extrêmes et les composants peuvent peser plusieurs dizaines ou centaines de tonnes.
Si cette méthode fonctionne dans les deux univers, elle pourrait devenir l'un des modèles de la nouvelle industrie américaine de défense.
Car Washington cherche précisément à résoudre ce problème.
L'arsenal trop étroit
Pendant plusieurs décennies, l'industrie militaire américaine s'est progressivement concentrée.
La fin de la guerre froide a réduit les commandes. Les groupes ont fusionné. Des fournisseurs ont disparu. Certaines chaînes de production ont été arrêtées. Les stocks ont diminué.
Le système qui en a résulté était extrêmement performant pour concevoir des armes technologiquement supérieures, mais beaucoup moins dimensionné pour une consommation prolongée de matériel.
L'Ukraine a brutalement révélé cette contradiction.
Produire des missiles, des obus d'artillerie ou des systèmes de défense aérienne en grande quantité demande des lignes industrielles, des machines, des matières premières, des fournisseurs et des travailleurs qui ne peuvent pas apparaître instantanément lorsque la demande augmente.
La même contrainte existe dans la construction navale.
Les États-Unis doivent simultanément moderniser leur flotte, construire les sous-marins nucléaires lanceurs d'engins de classe Columbia, accélérer les Virginia, soutenir AUKUS et préparer une compétition maritime avec la Chine dont le centre de gravité se trouve précisément dans le Pacifique.
Or Pékin dispose désormais du plus grand secteur mondial de construction navale commerciale.
Cette asymétrie modifie progressivement la manière dont Washington pense la puissance militaire.
La question n'est plus seulement : quelle marine possède les meilleurs bâtiments ?
Elle devient : quelle économie peut en construire suffisamment, suffisamment vite, puis remplacer les pertes éventuelles ?
Le retour de l'État industriel
Arsenal-2 révèle également une transformation plus large de la politique économique américaine.
Anduril engage le capital privé. La Navy garantit une demande potentielle massive. Le Maryland et Baltimore County préparent leurs propres dispositifs de soutien. Le gouvernement fédéral utilise les commandes militaires pour provoquer la création de capacités productives qui n'existaient plus.
L'État ne construit pas directement l'usine.
Mais il organise les conditions économiques qui rendent sa construction possible.
Cette frontière entre politique industrielle et politique de défense devient de plus en plus difficile à tracer.
Semi-conducteurs, minerais critiques, batteries, construction navale, énergie, drones, missiles : chaque secteur considéré comme stratégique pose désormais la même question de capacité domestique.
Les États-Unis avaient longtemps considéré que leur supériorité technologique et financière leur permettrait de conserver la maîtrise des segments les plus importants tout en laissant une partie croissante de la production industrielle se déplacer ailleurs.
La compétition avec la Chine fragilise cette hypothèse.
Une technologie qui ne peut pas être produite à grande échelle n'est qu'une supériorité partielle.
Une nouvelle géographie industrielle
Le choix de Sparrows Point prend alors une dimension presque symbolique.
À son apogée, le complexe sidérurgique de Bethlehem Steel employait des dizaines de milliers de personnes. Sa disparition semblait résumer la trajectoire d'une partie de l'Amérique industrielle : désindustrialisation, fermeture des hauts-fourneaux, recul de l'emploi manufacturier et transformation d'immenses territoires productifs en friches.
Arsenal-2 ne ressuscitera pas ce monde.
L'usine qui revient sera plus automatisée, plus numérisée et beaucoup moins intensive en main-d'œuvre que les complexes industriels du siècle précédent. Ses travailleurs seront moins nombreux mais davantage spécialisés. Le logiciel y aura presque autant d'importance que la machine-outil.
La nature de la production change également.
Sparrows Point fabriquait autrefois l'acier nécessaire à l'économie américaine.
Il fabriquera désormais des composants destinés à l'une des machines militaires les plus complexes du monde.
Ce n'est donc pas la restauration de l'industrie américaine du XXe siècle.
C'est l'apparition d'une autre industrie sur les mêmes terrains.
Construire pour rester puissant
Pendant longtemps, la puissance américaine pouvait sembler reposer sur une combinaison presque idéale : domination financière, supériorité technologique, contrôle des réseaux mondiaux, puissance militaire et capacité à acheter dans le reste du monde ce qu'il n'était plus nécessaire de fabriquer aux États-Unis.
Cette architecture n'a pas disparu.
Mais elle ne suffit plus.
La compétition stratégique oblige désormais Washington à redécouvrir une vérité plus ancienne : une grande puissance doit conserver la capacité matérielle de transformer du capital, de l'énergie, des matières premières et du travail en objets physiques.
Navires. Missiles. Réacteurs. Drones. Semi-conducteurs. Munitions.
La sophistication compte. Le logiciel compte. L'intelligence artificielle compte.
Mais à la fin de la chaîne, quelqu'un doit toujours souder le métal.
C'est ce que raconte Sparrows Point.
L'Amérique ne revient pas à l'industrie qu'elle avait perdue. Elle construit sur ses ruines une autre industrie de guerre.
Les hauts-fourneaux ont disparu. Les machines ont changé. Les entreprises aussi. Même l'adversaire stratégique n'est plus le même.
Mais après plusieurs décennies durant lesquelles la puissance semblait pouvoir devenir toujours plus financière, numérique et immatérielle, les États-Unis retrouvent une contrainte qu'ils avaient presque oubliée.
Pour rester un arsenal, il faut encore savoir construire. 
Sources principales
Anduril Industries — Anduril, U.S. Navy Invest $6.6 Billion to Expand America's Submarine Industrial Base, 6 octobre 2026.
Anduril Industries — Arsenal-2, présentation industrielle du projet de Sparrows Point.
Congressional Research Service — Navy Virginia-Class Submarine Program and AUKUS Submarine Project, rapports et mises à jour sur la production des Virginia et la base industrielle sous-marine américaine.
USNI News — Anduril to Build New Submarine Component Facility, 6 octobre 2026.
Reuters — New Maryland defense shipyard gets $6.6 billion commitment and Trump visit, 6 octobre 2026.
State of Maryland — annonces relatives à l'implantation d'Anduril à Sparrows Point et aux dispositifs de soutien envisagés.
Bureau de recherche Atlas Limits
Bureau éditorial et analytique d’Atlas Limits.


