Avec l'acquisition annoncée de plus de 550 mégawatts solaires en Grèce et un partenariat parallèle avec Khazna Data Centers, Abou Dhabi poursuit une stratégie qui dépasse désormais la production d'électricité renouvelable. Derrière ces opérations se dessine une convergence entre infrastructures énergétiques, stockage, capital industriel et puissance de calcul, au moment où l'intelligence artificielle transforme les besoins électriques des économies européennes.
En Grèce, une centrale solaire devient un actif stratégique
Le 24 octobre 2026, l'annonce d'une acquisition énergétique entre un groupe émirati et un développeur britannique a révélé une transformation plus profonde des stratégies industrielles internationales. Masdar, l'entreprise d'énergies renouvelables d'Abou Dhabi, a signé un accord pour acquérir auprès de Lightsource bp un projet photovoltaïque grec dépassant 550 mégawatts de capacité. Dans le même temps, le groupe a annoncé une coopération avec Khazna Data Centers pour étudier le développement d'infrastructures numériques alimentées par des énergies renouvelables.
Ces deux opérations ne constituent pas juridiquement une transaction unique. La première concerne un actif de production électrique dont le transfert reste soumis à autorisations. La seconde ouvre une coopération industrielle encore exploratoire. Leur annonce simultanée révèle néanmoins une orientation commune : rapprocher la disponibilité de l'électricité, la maîtrise des infrastructures et les besoins croissants de l'économie numérique.
Le projet solaire doit entrer en exploitation avant la fin de 2026. Selon Masdar, sa production annuelle correspondra à la consommation électrique de plus de 200 000 foyers. L'acquisition comprend également deux sous-stations privées assurant le raccordement au réseau de transport, tandis que l'entreprise prévoit d'ajouter des capacités de stockage par batteries.
Ce dernier élément est particulièrement significatif. L'investissement ne porte pas uniquement sur une capacité photovoltaïque exprimée en mégawatts. Il concerne aussi les équipements permettant d'acheminer l'électricité, d'en améliorer la disponibilité et, potentiellement, d'en optimiser la valorisation commerciale.
Dans un système énergétique où les contraintes de réseau et les variations horaires de production deviennent déterminantes, la valeur d'un actif renouvelable dépend de plus en plus de son intégration technique au reste du système électrique.
TERNA ENERGY, l'instrument d'une expansion européenne
L'acquisition sera réalisée par l'intermédiaire de TERNA ENERGY, société grecque devenue l'une des principales plateformes européennes de Masdar.
Cette architecture résulte d'une opération engagée en novembre 2024, lorsque le groupe émirati a acquis une participation initiale de 70 % dans TERNA ENERGY, sur la base d'une valorisation de 3,2 milliards d'euros. En avril 2025, Masdar a achevé la prise de contrôle intégrale de l'entreprise.
L'opération annoncée avec Lightsource bp constitue le premier investissement stratégique de Masdar réalisé par cette plateforme depuis son intégration complète.
Le choix de TERNA ENERGY répond à une logique industrielle identifiable. Plutôt que de développer chaque implantation européenne depuis Abou Dhabi, Masdar dispose désormais d'une entreprise locale possédant une expérience des procédures réglementaires, des projets renouvelables, des raccordements et des relations avec les acteurs du marché électrique grec.
Cette implantation lui permet d'associer capital international et capacités opérationnelles locales, deux ressources complémentaires dans des secteurs où les délais de développement peuvent s'étendre sur plusieurs années.
L'ambition régionale est considérable. Masdar prévoit un programme d'investissement de 5,5 milliards d'euros destiné à soutenir son expansion en Europe centrale et du Sud-Est, avec un objectif de 6 gigawatts de capacités opérationnelles à l'horizon 2030.
À titre de comparaison, le projet solaire grec représente une capacité supérieure à 0,55 gigawatt, soit un peu plus de 9 % de cet objectif régional. Ce rapprochement donne une indication de son importance industrielle, sans signifier que l'acquisition contribue à elle seule à hauteur de cette proportion à la croissance future du portefeuille.
Les 5,5 milliards d'euros correspondent à un programme régional et non au prix du projet acquis auprès de Lightsource bp. Celui-ci n'a pas été communiqué, pas davantage que la structure de financement de la transaction.
L'absence de prix publié empêche d'évaluer le multiple d'acquisition, la rentabilité attendue ou la prime éventuellement payée pour les équipements de raccordement et les perspectives de stockage.
La clôture est attendue avant la fin de 2026, sous réserve des autorisations réglementaires et des conditions habituelles. À ce stade, l'accord est signé, mais le transfert définitif de propriété n'est pas encore intervenu.
Le stockage transforme l'économie de l'électricité solaire
L'ajout envisagé de batteries constitue l'une des dimensions les plus importantes du projet.
Une centrale photovoltaïque produit principalement lorsque l'ensoleillement le permet. Cette caractéristique crée un décalage potentiel entre les heures de production et les périodes où l'électricité possède la plus grande valeur économique.
Lorsque plusieurs installations solaires injectent simultanément leur production, les prix de marché peuvent diminuer, parfois fortement. À l'inverse, les besoins électriques peuvent rester élevés après le coucher du soleil, lorsque la production photovoltaïque disparaît.
Le stockage permet de déplacer une partie de l'énergie disponible dans le temps, sous réserve de capacités suffisantes et de conditions techniques et commerciales adaptées. Il peut contribuer à réduire certaines contraintes d'injection, à fournir des services de flexibilité et à améliorer la gestion des écarts entre production et consommation.
Pour un investisseur, cette évolution modifie progressivement le modèle économique des infrastructures renouvelables.
La valeur ne réside plus exclusivement dans la quantité annuelle d'électricité produite, mais également dans la capacité à choisir les périodes de livraison, à répondre aux besoins du réseau et à contractualiser une fourniture adaptée aux profils de consommation des clients.
Masdar n'a toutefois pas communiqué la puissance, la capacité énergétique, le coût ni le calendrier précis du stockage envisagé pour le projet grec. Il serait donc prématuré d'en quantifier les bénéfices financiers ou de considérer que l'installation pourra assurer une alimentation électrique continue.
Cette distinction devient essentielle lorsque les consommateurs potentiels sont des centres de données, dont les besoins peuvent rester élevés vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
Khazna et la nouvelle géographie des centres de données
Le second accord annoncé le 24 octobre associe Masdar à Khazna Data Centers, spécialiste des infrastructures numériques.
Les deux entreprises souhaitent étudier le développement de centres de données en Grèce, en combinant les compétences de Khazna dans la conception et l'exploitation de ces installations avec l'expertise de Masdar dans la production renouvelable et le stockage.
L'accord ne constitue pas encore une décision définitive de construction. Aucun investissement conjoint chiffré, aucune participation capitalistique nouvelle et aucun engagement de fourniture électrique directement associé au projet solaire de Lightsource bp n'ont été annoncés.
Sa portée stratégique apparaît néanmoins clairement.
L'intelligence artificielle exige des infrastructures physiques considérables : bâtiments spécialisés, processeurs, équipements de refroidissement, systèmes de secours, réseaux de télécommunications et capacités électriques. L'expansion des usages numériques accroît ainsi l'importance d'une ressource longtemps considérée comme extérieure au cœur de l'industrie informatique : l'électricité disponible au bon endroit, au bon moment et à un coût compétitif.
La localisation d'un centre de données ne dépend plus seulement de la proximité des utilisateurs ou de la qualité des connexions numériques. Elle dépend aussi de la capacité du réseau électrique à accueillir une consommation supplémentaire importante, de la stabilité de l'approvisionnement et des conditions économiques de long terme.
La Grèce cherche précisément à renforcer son positionnement dans cette économie.
Située à l'intersection de l'Europe, de l'Afrique et de l'Asie, elle bénéficie d'une géographie favorable aux échanges internationaux et aux infrastructures de connectivité. Mais cette situation ne suffit pas à garantir l'émergence d'un grand pôle numérique.
La disponibilité des raccordements électriques, les capacités de transport, les délais d'autorisation, le financement des installations et la compétitivité des contrats d'approvisionnement resteront déterminants.
L'intérêt du rapprochement Masdar–Khazna est de réunir, au moins au stade de la coopération, deux expertises habituellement traitées séparément : le développement d'actifs électriques et celui d'infrastructures informatiques.
Une demande numérique qui met le réseau grec à l'épreuve
L'ambition numérique grecque se heurte déjà à des contraintes physiques.
Une étude présentée en 2026 et relayée par la presse économique grecque faisait état d'un intérêt d'investisseurs pour des projets de centres de données représentant plus de 1 gigawatt de puissance, soit un volume très supérieur à la capacité alors opérationnelle dans le pays.
Cet intérêt ne doit pas être confondu avec des installations effectivement construites ou financées. Il révèle néanmoins l'ampleur des demandes potentielles adressées au système électrique.
En Attique, région d'Athènes particulièrement recherchée par les opérateurs, la concentration des projets accentue les interrogations sur les capacités de raccordement et sur la concurrence possible entre nouveaux consommateurs industriels.
Le problème n'est pas seulement celui de la production annuelle d'électricité. Il concerne aussi les infrastructures capables de transporter cette énergie jusqu'aux sites de consommation, ainsi que la répartition de la demande dans le temps.
Une centrale solaire située dans une région disposant de ressources foncières et d'ensoleillement favorables ne peut pas nécessairement alimenter un centre de données éloigné sans mobiliser le réseau et ses capacités disponibles.
De même, une capacité photovoltaïque de 550 mégawatts ne correspond pas à une puissance garantie de 550 mégawatts en permanence. Sa production dépend des conditions météorologiques et de l'alternance entre jour et nuit.
L'intégration entre énergie renouvelable et centres de données suppose donc des dispositifs complémentaires : stockage, contrats d'approvisionnement, flexibilité, capacités de secours et, selon les configurations, autres sources de production électrique.
C'est précisément dans cette complexité que pourrait se situer la valeur industrielle du partenariat entre Masdar et Khazna.
Du capital énergétique au capital numérique
La stratégie émiratie dépasse le cadre d'une diversification géographique des investissements.
Depuis plusieurs années, Abou Dhabi développe des positions dans les énergies renouvelables, les infrastructures technologiques et les activités liées à l'intelligence artificielle. Ces secteurs répondent à des logiques économiques distinctes, mais leurs interdépendances deviennent plus importantes.
La production d'électricité exige des investissements initiaux élevés, des infrastructures durables et une visibilité sur les revenus futurs. Les centres de données nécessitent eux aussi d'importantes dépenses en capital, tout en étant exposés à une évolution rapide des technologies et des besoins informatiques.
Leur rapprochement peut créer plusieurs formes de complémentarité.
Un producteur électrique peut rechercher des clients capables de contractualiser des volumes importants sur de longues périodes. Un opérateur de centres de données peut chercher à sécuriser ses approvisionnements et à limiter son exposition à la volatilité des prix. Un investisseur disposant d'une présence dans les deux univers peut faciliter la coordination de projets complexes.
Cette complémentarité ne garantit pas automatiquement une rentabilité supérieure. Les besoins de financement, les risques technologiques, les coûts de stockage et les contraintes réglementaires peuvent aussi s'accumuler.
Elle ouvre cependant la possibilité d'une stratégie d'intégration industrielle dans laquelle la disponibilité énergétique devient un facteur de compétitivité numérique.
À l'échelle mondiale, Masdar revendique un portefeuille de plus de 65 gigawatts de capacités, couvrant différents stades de développement et plusieurs technologies renouvelables. Le groupe vise 100 gigawatts d'ici 2030.
Ces chiffres illustrent une ambition internationale, mais ils ne doivent pas être assimilés à une capacité intégralement opérationnelle. La distinction entre projets annoncés, développés, en construction et effectivement raccordés reste fondamentale pour mesurer la puissance industrielle réelle d'un portefeuille.
La Grèce dans la stratégie de projection économique d'Abou Dhabi
Les accords interviennent dans un contexte de rapprochement économique entre les Émirats arabes unis et la Grèce, deux pays dont les relations diplomatiques dépassent désormais cinquante années.
Pour Athènes, l'arrivée de capitaux internationaux dans les infrastructures renouvelables peut soutenir l'investissement, renforcer certaines capacités électriques et accompagner le développement de nouvelles activités industrielles.
Pour Abou Dhabi, la Grèce offre un point d'entrée dans le marché européen, avec des perspectives d'expansion vers les Balkans et l'Europe centrale.
La transaction révèle ainsi une forme de projection économique qui ne repose ni sur l'exportation traditionnelle d'hydrocarbures ni sur la simple détention de participations financières.
Elle consiste à acquérir des plateformes industrielles, à développer des infrastructures physiques et à établir des partenariats dans des secteurs considérés comme stratégiques pour la croissance future.
Cette dynamique soulève également des questions pour l'Europe.
L'Union européenne cherche simultanément à accélérer sa transition énergétique, à développer ses capacités numériques et à renforcer son autonomie technologique. Ces ambitions exigent des investissements considérables, dont une partie provient nécessairement de capitaux internationaux.
L'enjeu n'est donc pas de considérer tout investissement étranger comme une perte de souveraineté, mais d'examiner les conditions concrètes dans lesquelles les actifs sont détenus, exploités et régulés.
La propriété d'une centrale électrique ne confère pas à elle seule le contrôle du réseau national. De même, un partenariat dans les centres de données ne signifie pas automatiquement la maîtrise des données hébergées, des logiciels utilisés ou des capacités de calcul qui seront éventuellement déployées.
Les effets sur l'autonomie industrielle européenne dépendront de la gouvernance des projets, de leur implantation, des contrats conclus et du cadre réglementaire applicable.
Une convergence prometteuse, mais encore incomplète
Plusieurs incertitudes demeurent.
La première concerne la finalisation de l'acquisition solaire. Tant que les autorisations nécessaires ne sont pas obtenues, la transaction ne peut être considérée comme achevée.
La deuxième porte sur les investissements complémentaires. L'intégration de batteries nécessite des choix technologiques, des dépenses supplémentaires et un modèle économique permettant de rémunérer les services fournis au système électrique.
La troisième concerne le partenariat avec Khazna. Sa transformation en projets opérationnels dépendra de la sélection des sites, de la demande effective de capacités numériques, des raccordements disponibles et des décisions de financement.
Enfin, l'association stratégique entre production renouvelable et centres de données ne démontre pas encore l'existence d'une chaîne industrielle intégrée. Aucun élément publié ne permet d'affirmer que l'électricité du projet acquis auprès de Lightsource bp sera directement affectée à une infrastructure exploitée par Khazna.
Il convient donc de distinguer trois niveaux : l'acquisition contractualisée d'un actif solaire, la coopération annoncée entre deux entreprises et l'hypothèse d'une intégration énergétique et numérique plus poussée.
C'est précisément le passage éventuel du deuxième au troisième niveau qui devra être observé.
L'électricité, nouvelle frontière de la puissance industrielle
L'opération Masdar–Lightsource bp pourrait sembler relativement classique dans un marché européen des énergies renouvelables marqué par les acquisitions, les consolidations et les investissements transfrontaliers.
Mais son rapprochement avec l'accord Masdar–Khazna lui donne une signification plus large.
Pendant plusieurs décennies, les grandes stratégies énergétiques ont principalement cherché à sécuriser l'accès aux ressources, à contrôler les capacités de production et à maîtriser les infrastructures de transport. L'essor de l'intelligence artificielle ajoute une nouvelle dimension à cette équation : la capacité à convertir une disponibilité électrique durable en puissance informatique économiquement exploitable.
Dans cette transformation, les avantages concurrentiels ne dépendront pas uniquement de la possession de processeurs avancés ou de logiciels performants. Ils dépendront également des réseaux, des capacités de stockage, du foncier, des financements et des conditions d'approvisionnement énergétique.
Les Émirats arabes unis semblent vouloir se positionner à l'intersection de ces différentes chaînes de valeur. La Grèce pourrait devenir l'un des terrains européens où cette stratégie prendra une forme industrielle concrète.
Rien ne garantit encore que les accords annoncés déboucheront sur un ensemble intégré de centrales, de batteries et de centres de données. Mais ils indiquent déjà une évolution dans la manière dont les investisseurs envisagent les infrastructures stratégiques.
À mesure que l'intelligence artificielle devient une industrie physique, la puissance numérique dépend davantage de la puissance électrique. Et les acteurs capables de financer, développer et coordonner ces deux univers pourraient occuper une place centrale dans la nouvelle géographie industrielle mondiale.
Sources principales
- Abu Dhabi Media Office / Masdar — Masdar expands portfolio in Greece with major solar project acquisition, 24 octobre 2026.
- Masdar — Communications institutionnelles relatives à l'acquisition de TERNA ENERGY et au programme régional de développement.
- G42 — Annonces de coopération avec des partenaires grecs dans les infrastructures numériques et l'intelligence artificielle, octobre 2026.
- Kathimerini — Who's afraid of data centers? Spata is, octobre 2026.
- Energygame / Powergame — Informations sur les accords Khazna–G42–Copelouzos et les projets grecs de centres de données, 23 octobre 2026.
Bureau de recherche Atlas Limits
Bureau éditorial et analytique d’Atlas Limits.


